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30/11/2009

Traité de Lisbonne : l'UE sans la démocratie

Le traité de Lisbonne entre en vigueur mardi 1er décembre. Que cela soit une date majeure pour la construction européenne est incontestable. L'Union européenne n'en est certes plus depuis longtemps à ses balbutiements, mais les changements institutionnels apportés par le traité de Lisbonne permettent une « clarification » qui ne s'en tient pas au partage des compétences au sein du mécanisme communautaire. C'est en effet le projet européen lui-même qui est rendu plus lisible, et le chemin pris par l'Union européenne ne laisse plus la place à l'hésitation ou au doute. Le principal résultat de Lisbonne, c'est que le sens même du terme « construction européenne » passe de l'action au résultat. Il n'y aura plus avant longtemps de réforme des institutions communautaires, et le fonctionnement de celles-ci n'a, pour l'essentiel, plus vocation à être discuté.

Des gouvernants aux citoyens, la distance se creuse

© Peter Schrank / The Economist 2009Ainsi, le camp des « pro-européens », ainsi qu'ils se désignent eux-mêmes, a réussi à installer « son » Europe. Cela ne fut pas sans mal : les principales réformes, déjà présentes dans le traité constitutionnel de 2004, avaient été rejetées par les peuples français et hollandais consultés par référendum en 2005. Heureusement, la nouvelle mouture, signée en 2007, ne fut pas soumise à ces électeurs qui, en refusant d'approuver un texte qui leur était généreusement soumis, avaient visiblement transgressé ce qui lui était implicitement permis. Le référendum pouvait bien être souhaité par les citoyens1, ceux-ci avaient manqué leur chance de voter oui. Un pays, pourtant, s'est risqué à une ratification par la voie référendaire : la république d'Irlande. Les Irlandais eurent, eux aussi, l'impudence de choisir la mauvaise réponse à la question qui leur était soumise. Le parti « pro-européen », qui rassemble la plupart des acteurs politiques et intellectuels médiatiques, fut sévère envers ce petit peuple qui tenait « en otage » les 490 millions restants de l'Union européenne, sous-entendus tous fervents partisans du traité2. Comme l'illustrent les propos de Daniel Cohn-Bendit fustigeant la « logique égoïste » des Irlandais3, ou de Bernard Kouchner défendant la « pensée honnête » contre les adversaires du traité de Lisbonne4, les Irlandais sont redevables à l'Union européenne de ses bienfaits, ils sont ses obligés et sont donc, naturellement, obligés... de voter oui5. La question fut donc une nouvelle fois soumise au vote le 2 octobre 2009, et le oui l'emporta enfin, levant les dernières réticences — celles du président tchèque, Václav Klaus, notamment — et ouvrant la voie à l'entrée en vigueur.

La nouveauté la plus visible instaurée par le traité de Lisbonne est, sans conteste la création d'un poste de président du Conseil européen, et d'un Haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, qui reprend des compétences jusqu'ici éparpillées6. Ces deux personnalités sont chargées de représenter sur la scène internationale une Union européenne désormais dotée de la personnalité juridique. Mais ces changements illustrent eux aussi le fossé croissant entre les citoyens et les lieux de décision. Ces deux postes donnent un poids nouveau au Conseil européen, dont le président — on entend d'ailleurs plus volontiers parler d'un « président de l'Union européenne » — disposera d'un poids politique bien supérieur à celui du président de la Commission, du président du Parlement européen, et bien sûr de la présidence tripartite tournante et peu lisible du Conseil de l'UE. C'est la satellisation du Parlement européen que conclut le traité de Lisbonne : le choix du nouveau président du Conseil européen n'est pas soumis à l'approbation du Parlement, et la seule structure émanant directement d'un vote des citoyens voit son influence politique réduite. La démocratie européenne était déjà formelle, mais cela semble encore trop.

Gouverner l'Union sans les Européens

Le traité de Lisbonne signe donc, pour le projet européen, un échec. Ce que l'Union européenne a manqué, c'est donc une véritable « transition démocratique », depuis la structure technocratique initiale vers la prise en compte du peuple européen. On songe à Matvejevitch et au terme « démocrature » formé pour désigner des régimes d'Europe centrale et orientale, particulièrement en ex-Yougoslavie, engagés dans un processus de transition vers la démocratie sans parvenir à une véritable transformation7grand flou dans l'évaluation de la « démocratisation »des pays candidats8.

Cet éloignement grandissant entre gouvernants et gouvernés, et d'une défiance des premiers envers les seconds et leur expression, rend en effet de plus en plus improbable la perspective d'un changement. De même que l'Europe sociale est devenue une chimère qui « n'aura pas lieu »9, et dont personne n'envisage plus un jour la réalisation, l'Europe démocratique n'est plus, depuis longtemps, une priorité, pas même dans les discours. En 1985, face au Parlement européen, Jacques Delors, alors président de la Commission, s'exprimait en ces termes devant le Parlement européen: « la démocratisation de la Communauté, via un Parlement élu au suffrage universel, ne peut se faire que si elle va de pair avec une efficacité accrue »10. En d'autres termes : oui à la démocratie, mais pas au détriment de l'efficacité. Cette dernière doit donc primer, quitte à ce que la démocratisation n'aille pas plus loin que le simple acte formel que constitue l'élection au suffrage universel. Méfiance pour le peuple qui traduit donc, a contrario de ce qui était affirmé par les défenseurs du traité de Lisbonne, la haine de la démocratie explicitée par Jacques Rancière, rejet de « l'indistinction première du gouvernant et du gouverné (…), de l'absence de titre particulier au gouvernement politique »11.

© Fernando Krahn / La VanguardiaPromouvoir l'efficacité avant tout, comme le font les dirigeants de l'Union depuis Jacques Delors, c'est en quelque sorte envisager un fonctionnement institutionnel sans tensions, sans divisions. Alors que le président du Conseil européen est élu à la majorité qualifiée, les chefs d'État et de gouvernement ont longtemps débattu dans le but de parvenir à un choix unanime. Cette volonté de créer un consensus, même lorsqu'il n'est pas nécessaire, est une négation de la politique elle-même, qui ne peut exister sans dissension, sans choix. Poussée à son terme, l'efficacité impose de gouverner sans le peuple, et pourquoi pas contre lui, et surtout de ne pas l'impliquer dans des choix qui ne relèvent que de la science ou de l'expertise de quelques-uns. Une tâche d'autant plus aisée que le peuple européen reste à définir, plus introuvable encore que tous les autres.

Un château pour l'Europe

L'Europe est fragile. On la dit assiégée par les immigrés, et dès lors surgit le projet d'une Europe forteresse. Mais lorsque l'Union européenne est assiégée par ses propres citoyens et continue d'agir sans eux, le projet n'est plus la forteresse, mais le Château de Kafka. De même que l'arpenteur K. découvre comment la domination du château est permise par sa distance avec les villageois, par la rareté des représentants du château, l'opacité de leurs décisions, de même les citoyens devraient se réjouir que le fonctionnement de l'Union européenne ne prenne pas en compte l'expression de leur volonté, de nature changeante, impossible à prévoir, et difficile à orienter. Ce château est, du moins, le seul projet qui leur est proposé aujourd'hui.

À suivre sur La Brèche : les portraits de Hermann van Rompuy et Catherine Ashton.

Notes :
(1) Selon un sondage IFOP, 65% des Espagnols, 71% des Français, 72% des Italiens, 75% des Britanniques et 76% des Allemands.
(2) Cette logique de la prise d'otages présente dans de nombreuses réactions, est explicitement utilisée par Jean Daniel dans l'éditorial du Nouvel Observateur de la semaine du 19 juin 2008, « Naufrage d'une ambition ».
(3) « On est dans des sociétés à logique égoïste », entretien, 10 juin 2008
(4) « Il serait très, très gênant pour la pensée honnête qu'on ne puisse pas s''appuyer sur les Irlandais qui ont tant compté sur l'argent de l'Europe », entretien, RTL, 9 juin 2008
(5) À ce sujet, Kristin Ross, « Démocratie à vendre », in Collectif, Démocratie, dans quel état ?, Paris, La Fabrique, 2009, p. 101-121
(6) Entre la présidence tournante, le Secrétaire général du Conseil de l'Union européenne et Haut Représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune (jusqu'ici Javier Solana), et le commissaire chargée des relations extérieures (jusqu'ici Benita Ferrero-Waldner).
(7) Predrag Matvejevitch, Le monde « ex » : confessions, Paris, Fayard, 1996
(8) C'est du moins ce que laisse supposer la condamnation de Predrag Matvejevitch à cinq mois de prison ferme, en 2005, pour diffamation. La justice croate avait souhaité punir la qualification de « talibans » réservée par Matvejevitch, dans un article de presse, à certains intellectuels ayant encouragé la haine entre les ethnies et les nationalités pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine. Cette décision, qui a entraîné l'exil de l'écrivain, a été très peu médiatisée en Europe, au contraire des procédures enclenchées en Turquie à l'encontre d'Orhan Pamuk en 2005 (au sujet du génocide arménien), et de Nedim Gürsel en 2009 (au sujet de son roman Les filles d'Allah, accusé de blasphème). Pourtant, l'enquête sur Orhan Pamuk a été classée sans suites en 2006, et Nedim Gürsel a été acquitté par la justice turque en juin 2009 ; ces deux conclusions heureuses n'ont guère été évoquées par les médias étrangers. L'adhésion de la Croatie a l'Union pourrait quant à elle être conclue dès 2010.
(9) François Denord, Antoine Schwartz, L'Europe sociale n'aura pas lieu, Paris, Raisons d'agir, 2009
(10) Discours de Jacques Delors devant le Parlement européen, dans Journal officiel des Communautés européennes (JOCE). 9.7.1985, n° 2-328, p. 48-51
(11) Jacques Rancière, La haine de la démocratie, Paris, La fabrique, 2005, p. 103

09:10 Publié dans Europe | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : ue, démocratie |

29/11/2009

Enfermer pour mieux régner

Au sujet de la postérité du mur de Berlin, auquel nous consacrions notre premier article, Wendy Brown publie Murs .

41wDW9QkezL._SS500_.jpgCet essai ne vise pas à dresser un bilan technique de la question, et s'appuie pour l'essentiel sur l'étude de deux barrières de séparation particulières, les « murs » de Cisjordanie et de la frontière américano-mexicaine. En revanche, il développe une thèse simple et forte. Le mur, en tant qu'organisation spectaculaire de la frontière, et de la distinction politique fondamentale entre intérieur et extérieur ou, pour reprendre la terminologie de Carl Schmitt, entre ami et ennemi, connaît un succès grandissant dans une situation de fragilisation de la souveraineté de l'État. Dans un contexte d'économie globalisée et de fragmentation communautaire, le mur est moins un moyen de lutte contre l'immigration, le terrorisme ou les trafics, qu'un mode de cristallisation de la menace et, partant, de justification d'un État fragilisé, plongé dans la crise de l'identité nationale. C'est pourquoi, selon Mme Brown, « le mur de Berlin, dont, vingt ans après, le monde entier continue de célébrer la chute, était peut-être plus un prototype grossier que l'opposé des murs du xxie siècle » (p. 58).

Wendy Brown, Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique
Les prairies ordinaires, coll. « Penser/croiser », novembre 2009 (traduit de l'anglais : Walled States, Waning Sovereignty, Cambridge MA, Zone Books, à paraître en 2010)

À lire : les bonnes feuilles sur Regards, et sur liberation.fr, un entretien avec Wendy Brown : « Vingt ans plus tard, les murs-frontières prolifèrent. »

13:00 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : livres, murs |

27/11/2009

Le droit à l’avortement en sursis ?

Quand la mobilisation collective transforme une décision politique

PlanningFamilial.jpgEn novembre 2008, le gouvernement annonçait par l’intermédiaire de son ministre du Travail, des relations sociales, de la Famille, de la Solidarité et de la Ville, Brice Hortefeux, une baisse de 42% des crédits accordés aux associations intervenant dans les Établissements d’Information de Conseil Conjugal et Familial (EICCF), dont le Planning Familial. Depuis les décrets d’application de la loi Neuwirth (1967), les plannings familiaux assurent un rôle d'éducation à la sexualité, mais aussi de conseils conjugaux. Les antennes départementales accueillent en effet de nombreuses femmes victimes de violences conjugales ou de discriminations. En ce qui concerne le taux d'interruption volontaire de grossesse (IVG), son taux en France reste constant ; au moins une femme sur trois a eu recours à une IVG. Enfin, les jeunes filles de milieux défavorisés peuvent y trouver une information spécifique sur la contraception afin de prévenir les grossesses précoces. On note une augmentation de 23% entre 2006 et 2007 du nombre de femmes ou de jeunes filles qui s’y rendent, parfois uniquement pour y trouver une information. Ces structures démocratisent l’information.

Une large mobilisation (manifestations, pétitions) avait suivi l’annonce de cette diminution de crédits. Grâce à cet élan militant le gouvernement a revu ses projets. Il faut préciser que les mesures initialement prévues par la loi de finances publiques de 2009 auraient causé la fermeture de plus d’un tiers de centres du planning. Comment, dès lors, faire de la prévention si les relais de terrain disparaissent ? Finalement, Brice Hortefeux conclu, le 4 février 2009, un protocole d’engagement avec le Mouvement Français pour le Planning Familial (MFPF). Il garantit le maintien des crédits aux actions du conseil conjugal et familial pour les années 2009 à 2011. Le 11 mars 2009, ce protocole était signé par Brice Hortefeux et la ministre de la santé Roselyne Bachelot, et la présidente du MFPF. Ce sont 3,5 millions d'euros que l’État consacrera pour ces trois années à ces institutions, dont 2,6 pour le seul planning familial.

Cet accord marque-t-il pour autant la fin des menaces pesant sur le droit à l'avortement ?

De nouvelles difficultés apparaissent en raison du mouvement de restructuration des centres IVG autonomes et des unités fonctionnelles d’IVG au sein des hôpitaux. L’Assistance Publique - Hôpitaux de Paris a programmé la fermeture de plusieurs centres IVG, et leur fusion avec les services de gynécologie obstétrique. L'AP-HP suit en cela une logique de rentabilité, au même titre que le secteur privé qui abandonne également cette activité.

À l'origine de ces évolutions, on trouve la combinaison du plan Hôpital de 2007 (tarification à l’activité, ou T2A) et la loi « Hôpital, Patient, Santé, Territoire » (HPST) du 21 juillet 2009. En effet, la T2A est un mode de financement qui vise à fonder l’allocation des ressources aux établissements de santé publiques et privés sur la nature et le volume de l’activité réalisée. Cette loi crée des effets pervers car elle incite les centres hospitaliers à multiplier les actes de soins ou à se concentrer sur les activités les plus rentables. Ceci est renforcé par la loi HPST, qui augmente le pouvoir des agences régionales de santé (ARS) et des directions d'établissement, au détriment des personnels médicaux. De là découle la remise en cause du droit à l’avortement, l’IVG n’étant pas une pratique rentable, et la T2A ne prenant en compte ni la prévention ni les conseils dispensés par le praticien.

Une des images fortes témoignant de l’abandon progressif, depuis trois ans et demi, par les pouvoirs publics des CIVG, est la fermeture le 23 décembre 2008 du centre de planification de Marseille. Celle-ci révèle bien un manque chronique de moyens, la raison invoquée étant l'insalubrité des locaux.

Des mesures qui cachent des objectifs idéologiques.

MLF2.jpgQu’est-ce que le droit à l’avortement ? Ce n’est pas seulement la possibilité de se faire avorter mais surtout le droit d’avoir accès à cette pratique : la limitation de l’accès, quels qu'en soient les motifs, entraîne forcément une limitation du droit. Ce droit suppose également que toute femme enceinte à la possibilité de choisir en toute liberté de mener ou non à terme sa grossesse. Aussi, il importe de permettre aux femmes d’avorter dans des conditions décentes.

À partir de la réflexion proposée par la sociologue Evelyne Serverin1, on peut s’interroger brièvement sur la limitation, peu à peu, de ce droit. Mme Serverin considère ce changement comme un ajustement mettant en adéquation des pratiques et des structures sociales. Il semble dès lors que les pouvoirs publics tentent, par la modification des structures sociales (capacité des centres) de changer la pratique (avortement). Pense-t-on qu’en limitant l’accès à l’IVG, il y en aura moins ? Les jeunes filles non concernées deviendront-elles plus responsables à la vue de leurs camarades en détresse ?

Les faits donnent tort à cette politique. Le plus souvent, une femme qui veut avorter le fera quel que soit le risque encouru : limiter l’accès à l’avortement n'est pas un moyen de réduire le nombre d’avortements, mais entraîne des individus à mettre leurs vies en danger. En comparant le nombre d’avortements en 1976 (0,66 par femme) avec celui de 2002 (0,51 par femme) on constate qu’il n’y a pas eu une baisse du phénomène depuis la légalisation2. Plus récemment, le passage du délai de 10 semaines à 12 semaines en 2001 n'a pas influé significativement sur le nombre d'avortements, demeuré stable à 0,51 par femme de 1999 à 2001. Rappelons qu’en 1975, la loi Veil, suspendait partiellement l’article 317 du Code Pénal pour 5 ans, et autorisait l’avortement sous certaines conditions. Et c’est le 31 décembre 1979 (loi n°79-1204) que le Parlement adopta une nouvelle loi sur l’IVG, confirmant celle de 1975 et supprimant certaines entraves à la pratique de l’IVG. En cela, la légalisation de l’avortement a d’abord été une question de santé publique, permettant une chute spectaculaire des complications et de morts évitables.

Le gouvernement et sa politique budgétaire ne sont pas les seuls responsables de ce recul progressif. Déjà dès 1999, un rapport, réalisé à la demande de Martine Aubry, ministre de l’emploi et de la solidarité, épinglait le comportement de certains personnels de santé dans les hôpitaux face à l’IVG3. Se posait en premier lieu, la question de la neutralité du médecin face à une patiente, et de certaines attitudes moralisantes ou culpabilisatrices. Ensuite, certains médecins refusent de pratiquer cette intervention quand la patiente a déjà avorté auparavant. Enfin, on assistait déjà à la marginalisation de l’IVG, considérée par les médecins comme une activité subalterne, et souvent abandonnée à de jeunes vacataires n'ayant pas l’engagement de leurs aînés. Le docteur Martin Winckler exprime ainsi régulièrement ses inquiétudes quant aux réticences croissantes de certains médecins à pratiquer l’IVG. D’après lui, elles répondent à une logique économique et idéologique : la législation sur l'IVG est aujourd'hui « tout au plus une tolérance, et non un droit »4.

Quelques inquiétudes sur l’accès à la contraception

Lucien Neuwirth.jpgLa récente polémique concernant le « pass-contraception », initiative du Conseil régional de Poitou-Charentes, et l'opposition du ministre de l’éducation, Luc Chatel, semble indiquer que le terrain des attaques s'élargit, alors même que ce projet, lancé sous l'impulsion de la présidente de la région, Ségolène Royal, constitue un début de réponse au problème des grossesses précoces chez les mineurs. Ce kit, distribuable par les infirmières scolaires, donne un accès gratuit à une visite chez un médecin généraliste ou un gynécologue librement choisi, à des analyses médicales, et, sur prescription, à un traitement contraceptif de trois mois retiré en pharmacie, et renouvelable une fois. Il s’agit de rendre, l’accès aux moyens contraceptifs et à une information donnée par des personnels de santé, plus facile. L’objectif est également de pallier le manque de centres de planification en zone rurale. Pourtant, le ministre estime que ce serait « se substituer au Planning familial, seul autorisé à prescrire des contraceptifs à un enfant mineur ». Or, le projet a été mis en place en coordination avec le Planning Familial

« Nous avons affaire à des élèves mineures. L'autorité parentale est quelque chose qui compte », a également déclaré Luc Chatel. Ces considérations moralisatrices, sonnent le désengagement de l’État en matière de prévention et d’éducation chez les plus jeunes. Elles ignorent aussi de nombreuses jeunes filles en situation de rupture familiale, ou qui craignent une réaction violente de leurs parents ? M. Chatel a ajouté à cela que « dans chaque lycée existe un conseil d'éducation à la santé et à la citoyenneté qui, avec [les] personnels de santé de l'éducation nationale, apporte des conseils aux élèves en matière de sexualité ». Cela suffit-il réellement ? On rappelle que, le nombre d’IVG a augmenté de 38 % chez les jeunes filles de 15 à 19, ans entre 2004 et 20065.

En somme, la multiplication des attaques contre les droits à l’avortement, à la contraception, à la libre disposition par les femmes de leurs corps, loin de faire évoluer des comportements sur lesquels les responsables politiques n'ont pas prise, n'aura qu'une conséquence : l'accroissement des inégalités d’accès aux soins médicaux, composante fondamentale de la protection de la santé.

Notes :
(1) Évelyne Serverin, « De l’avortement à l’interruption volontaire de grossesse : l’histoire d’une requalification sociale », Déviances et Société, 1980, Volume 4, numéro 1, pp.1-17
(2) Clémentine Rossier et Claudine Pirus, « Évolution du nombre d’interruptions de grossesse en France entre 1976 et 2002 », Population, 62 (1),  INED, 2007, pp. 57-90
(3) Israël Nisand, L'IVG en France. Propositions pour diminuer les difficultés que rencontrent les femmes, rapport, février 1999
(4) Martin Winckler, « Que "vaut" une IVG ? », 8 février 2008
(5) Annick Vilain, « Les interruptions volontaires de grossesse en 2004 », Études et résultats, n° 522, Drees, septembre 2006

22:59 Publié dans Question sociale | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : avortement, contraception, brice hortefeux, roselyne bachelot, santé |

23/11/2009

Berlin, 20 ans (et deux semaines) après

© AFP.jpgLes commémorations du vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, le 9 novembre dernier, ne laissent guère espérer la fin prochaine de l' « obsession commémorative », souhaitée par Pierre Nora1. Au contraire, cette mode semble se porter à merveille, envahissant l'agenda des gouvernants, et les écrans de télévision. On ne peut évidemment ignorer la portée idéologique particulière de ces célébrations, à distinguer de la portée de l'événement même que constituait la chute du mur. Comme on le sait, le sens d'une commémoration évolue, et s'éloigne du sens de l'événement lui-même, comme l'a aussi montré la célébration du 11 novembre, et le discours d'Angela Merkel, chancelière du principal vaincu de 1918, devant la tombe du soldat inconnu.

Les discours prononcés au pied de la porte de Brandebourg pouvaient étonner par leur désolante pauvreté, les principaux orateurs rivalisant de poncifs : « Il faut se battre pour la liberté » (Angela Merkel), « la chute du Mur fut une libération » (Nicolas Sarkozy), entre autres grands moments d'éloquence. Chez chacun des intervenants, pourtant, une même analyse de la chute du Mur : ce dernier serait « un message » (Gordon Brown), « un appel » (Sarkozy). En cela, tous les discours se ressemblaient ce soir-là : tous débutaient par un hommage au peuple berlinois qui fit tomber le mur, et se concluaient par l'énumération de défis contemporains prioritaires comparés à de nouveaux murs, de nouveaux combats.

La captation de la parole du peuple

Le principal problème posé par ce genre de cérémonie — au-delà de l'ennui — apparaît aisément. Tout que l'on y fête en est absent : le 9 novembre 2009, il n'y avait plus ni le Mur lui-même ― remplacé par une suite de dominos ― ni les anonymes qui l'ont entaillé, ni les responsables politiques de l'époque — le seul remarqué, Mikhaïl Gorbatchev, n'ayant pas été convié à prendre la parole. Surtout, le grand absent, celui que l'on a félicité tout en lui faisant dire un peu ce que l'on voulait, c’était le peuple. Par exemple, les enjeux évoqués par les intervenants, et formulés ainsi qu'ils le sont, il ne peut que revenir qu'aux États de les réaliser : « combattre les oppressions » (Sarkozy), réaliser « la fin de la prolifération nucléaire, la fin de la pauvreté extrême, la fin de la catastrophe climatique » (Brown), « offrir (aux hommes) des opportunités pour réaliser leurs rêves et atteindre le potentiel qui leur est donné par Dieu » (Hillary Clinton), ou encore résoudre des problèmes tels que « la crise économique, les conflits régionaux, le terrorisme, la criminalité » (Dmitri Medvedev).

© Eberhard KlöppelContraste remarquable, donc, que celui entre cette cérémonie et les événements spontanés de 1989. Le premier acteur en fut à l’époque le peuple est-allemand : ce sont les manifestations qui se déroulèrent à partir de septembre qui permirent la chute du mur. Ces événements laissèrent les autorités est-allemandes désemparées, mais aussi, on le sait, les gouvernements de l'ouest plus terrifiés encore, en particulier le président Mitterrand et le premier ministre Thatcher, craignant pour la stabilité du continent. Les responsables politiques qui rendent aujourd'hui hommage au peuple de 1989 ne sont pas différents de ceux d'hier. Aujourd'hui encore, la priorité demeure la sacro-sainte stabilité internationale. Or, pas plus qu'en 1989, certains changements ne peuvent se faire sans le peuple, sans désordre, sans violence même — qu'on se souvienne seulement de la révolution roumaine et de la fin des époux Ceauşescu. Malgré les hommages, les gouvernants d'aujourd'hui sont donc tout autant qu'hier frileux face à l'idée de changement, et ne rendent hommage que lorsqu’il n’y a aucun danger à cela. On n’a pas vu les orateurs de Berlin rendre hommage au manifestants de la place Tien An Men à l’occasion des vingt ans des manifestations en Chine.

Pourquoi alors commémorer la chute du Mur ? Selon l'analyse de Paul Ricœur2 la commémoration, et son usage contemporain abusif, visent à une « captation », celle de la parole muette. Le « devoir de mémoire » concernant la Shoah capte ainsi la parole des victimes. La commémoration de la chute du Mur capte quant à elle une autre parole muette : celle du peuple. Pourquoi muette ? Parce que le peuple, s'il agit, s'il fait la révolution ou s'il abat des murs, le peuple donc reste néanmoins toujours inaudible, sans voix ou, selon l'expression de Pierre Rosanvallon, introuvable3. En même temps qu'on lui rend hommage, on écarte donc le peuple de la scène. Aussi évite-t-on de citer des noms, ou des œuvres, qui pourraient donner à ce peuple des visages, des voix. Parmi les plus célèbres, les écrivains Christa Wolf ou Heiner Müller, ou encore l'acteur Ulrich Mühe (La vie des autres) qui s'exprimèrent le 4 novembre 1989, devant près d'un million de manifestants est-allemands réunis en faveur d'élections libres4.

L'élan perdu de 1989

Or cette captation ne survient pas n'importe quand. Pourquoi une telle débauche commémorative concernant la chute du Mur de Berlin, à l'occasion de ses vingt ans, et non à l'occasion de ses dix ans — fêtés de façon bien plus modeste — ou du quart de siècle ? Ces temps-ci fleurit tout particulièrement une nouvelle mode, mêlant collections et rééditions de produits est-allemands (la Trabant, le Vita-Cola), et amnésie collective lorsqu'il s'agit d'évoquer la mainmise du SED ou l'activité de la Stasi. À cette vogue dite « Ostalgie », quelques raisons existent. La réunification allemande a donné lieu à l'effacement progressif de toute trace de l'ancien régime est-allemand et, pour ainsi dire, de l'existence même d'une autre Allemagne que la République fédérale. Cet effacement physique — la démolition du Mur et de nombreux symboles ou bâtiments officiels est-allemands — a aussi été vécu au sein de la société d'ex-RDA comme catastrophique, que ce soit en raison des forts taux de chômage dans les Länder de l'est, ou de l'épuration pénale mal vécue dans certains secteurs de la fonction publique de RDA5.

Ce même peuple qui se libéra de la dictature est-allemande est donc aujourd'hui plongé dans les regrets. Plus exactement, lorsqu'on revoit les images de bonheur datant du 9 novembre 1989 et des quelques jours qui suivirent, où des foules d'Allemands de l'est envahissent les boulevards de Berlin-ouest, on saisit probablement que c'est l'élan de la libération qui a été comme perdu, sans avoir réellement porté de fruits. La réunification allemande, puis l'élargissement de l'Union européenne, ont été accomplis sur le mode de l'absorption, sans la moindre conséquence sur le consensus idéologique libéral, transpartisan, au sein des élites. Dès lors, ce que regrette le peuple, c'est ce mur qui, physiquement, se montrait à lui au quotidien, et laissait imaginer une chute possible. Il faut avoir vu de tels murs, comme à Berlin, comme l'ensemble de la frontière inter-allemande, ou comme d'autres encore hier (entre les deux Irlande) ou aujourd'hui (entre les deux Corées, à Chypre, en Cisjordanie), pour en saisir la capacité mobilisatrice. Faire tomber le mur n'est dans de tels cas pas un simple défi parmi d'autres, c'est l'acte à accomplir par excellence, sans lequel aucun engagement n'a de sens.

© John ZielinskiLe mur disparu, la mobilisation est hélas rendue plus difficile. Dans les énumérations de défis entendues le 9 novembre dernier, il ressort une impression claire de dispersion, une multiplication d'enjeux dont aucun ne semble capable de réunir, ni les gouvernants entre eux — l'échec annoncé du sommet de Copenhague semble le démontrer — ni bien sûr les citoyens. Les murs les plus difficiles à faire tomber sont donc ceux qu'on ne voit pas, les murs sociaux — inégalités, reproduction sociale — et par-dessus tout les murs présents dans les esprits — les conservatismes, les extrémismes, les immobilismes, les racismes et toutes les autres limites que l'homme fixe à sa propre pensée.

Le Mur de Berlin, et l'ensemble du « rideau de fer » physique et politique, dressé par les régimes du bloc soviétique, fut vaincu dans un grand espoir. Mais une fois tombé le mur, ce sont les murs invisibles de la société libérale auxquels se sont heurtés les Allemands de l'est, et les autres Européens libérés. S'il faut reconnaître une qualité, la seule peut-être, à l'ancien monde soviétique, c'est qu'il était périssable. Les peuples ont alors eu le choix de changer le système. Il n'est pas sûr que le système mondial, aujourd'hui, laisse une telle marge, et donc une liberté réelle. Si l'Allemand d'ex-RDA se réfugie dans la nostalgie, c'est bien souvent parce qu'il n'a d'autre alternative que le désespoir.

Notes :
(1) Pierre Nora, « L'ère de la commémoration », in Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, t. III, Les France, vol. 3, De l'archive à l'emblème, Paris, Bibliothèque illustrée des histoires, 1993
(2) Pierre Ricœur, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, coll. « L'ordre philosophique », 2000, rééd. coll. « Points », 2003, p. 109
(3) Pierre Rosanvallon, Le peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 1998
(4) La liste complète des intervenants est consultable sur ce site
(5) Guillaume Mouralis, Une épuration allemande. La RDA en procès 1949-2004, Paris, Fayard, 2008 ; « Le procès Honecker, la gestion publique du passé est-allemand et la longue durée », Bulletin de l'Institut d’histoire du temps présent, n° 80, 2002

00:28 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : berlin, angela merkel, guerre froide, peuple, murs |

 
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