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31/12/2009

Après Copenhague : le changement climatique comme enjeu démocratique (2/2)

(Lire le début.)

— Mais elle ne peut pas l’être ! Si elle l’est, alors personne ne cherchera plus de solution ! Et il faut trouver une solution pour empêcher la catastrophe !
— Cela te fait-il plaisir d’affirmer des choses aussi fausses ?
— Il n’est plus ici question de vérité, mais de morale !
— De morale ? Tes propos deviennent de plus en plus incohérents !
— Excuse-moi si cela ne te parle pas, mais oui, il s’agit bien de morale, de l’avenir de l’humanité, de la santé et de la prospérité de nos enfants !
— Bien. Si tu as maintenant suffisamment déchargé ta conscience, parlons sérieusement. Imaginons qu’en traversant cette rue imprudemment, je me fasse heurter par un autobus. Alors que je suis au sol, baignant dans mes entrailles, vas-tu me conseiller de regarder si le feu est au vert ?
— Ne te moques pas ! J’appellerai les secours au plus vite !
rechauffement.jpg— Bien. Lorsque quelque chose est inévitable, comme l’accident après qu’il a eu lieu, il ne sert donc plus à rien de chercher à le prévenir.
— Non.
— On peut en revanche en gérer les conséquences. En me transportant à l’hôpital le plus proche pour recoller les morceaux récupérables. Eh bien, il en va de même pour le réchauffement. La « catastrophe » dont tu parles, le réchauffement climatique, n’est pas une catastrophe : c’est un phénomène qui est déjà enclenché. Selon les chiffres du GIEC, les températures ont augmenté de 0,74°C au cours du XXe siècle, mais le réchauffement s’est surtout accéléré depuis trente ans, et est estimé à 0,25°C par décennie. De plus, en raison de l’inertie du phénomène, un arrêt total de l’augmentation de la concentration atmosphérique en CO2 entraînerait encore une hausse d’au moins 0,5°C. Tu vois donc bien que nous avons déjà atteint et sans doute dépassé la hausse de 1,5°C depuis l’ère pré-industrielle, et peut-être même les 2°C. À l’horizon 2050, au rythme actuel de l’augmentation de l’activité humaine, il est raisonnable d’imaginer que cette augmentation soit portée à 3°C. Naturellement, les prévisions sont d’autant plus imprécises que la concentration s’éloigne de toutes les mesures connues.
— Et tu ne parles pas de catastrophe ?
— Non, pas en ce qui concerne le réchauffement. La catastrophe, ou plutôt les catastrophes, on commence à les vivre, et elles se multiplieront. Mais elles ne seront pas climatiques, elles seront humaines, sociales. L’ouragan Katrina, par exemple, en 2005, et les répétitions de ce phénomène, qu’on peut déjà prévoir. Mais aussi des phénomènes d’instabilité politique ou de violence déclenchés par le réchauffement : les « guerres du climat » qu’anticipe Harald Welzer.
— Tu veux dire que le changement a déjà commencé ?
— Nous sommes en plein dedans. Et pourtant, nous ne le voyons pas. Le changement, ce n’est pas que le réchauffement. L’épuisement de certaines ressources naturelles, l’extinction d’espèces, ou la désertification de certaines régions, voilà des événements qui passent inaperçus. On l’explique très simplement, les sociologues et les psychologues ont depuis longtemps étudié ces phénomènes : l’homme n’évalue le changement qu’en fonction de ce qu’il voit, de ce qu’il vit au présent. Même s’il a vécu et ressenti le changement, la situation « normale » sera pour lui la situation après le changement, et non avant. L’incapacité à saisir le changement, même le plus aigu, est assez remarquable, par exemple, en ce qui concerne l’épuisement des ressources halieutiques : plus un seul pêcheur ne pourrait considérer comme « normal » de pêcher de la dorade rose dans le golfe de Gascogne. Pourtant, cela était normal jusqu’aux années 1980. A posteriori, on considère cette norme passée comme une pêche miraculeuse.
— Mais alors, si je comprends ce que tu dis, le réchauffement est déjà bien avancé, sa poursuite est inévitable, des catastrophes terribles sont à prévoir, sans que rien ne puisse l’empêcher ? Et cela sera bientôt considéré comme « normal », sans aucun espoir d’un retour au climat d’avant le réchauffement ?
— C’est assez exactement cela, du moins c’est à cela que nous conduit le système actuel.
— Ah, c’est donc qu’il y a un espoir ?
— Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que cette perspective triste, mais probable, correspond fort bien à la conception courante de l’action politique. Un gouvernement n’agit jamais pour prévenir une catastrophe, quelle qu’elle soit, il réagit quand la catastrophe devient tangible. On savait bien, avant le 11 septembre, que des avions pouvaient être pilotés pour s’écraser sur des bâtiments comme le Pentagone et les tours du World Trade Center. Des tentatives aussi spectaculaires avaient été tentées, notamment en France en 1994, et ces deux édifices constituaient des symboles particulièrement sensibles, le Pentagone étant considéré comme cible potentielle en cas de guerre nucléaire depuis la Guerre froide, et le World Trade Center ayant déjà été touché par un attentat en 1993. Pourtant, il n’était venu à l’esprit de personne de mettre en place un système spécifique de surveillance aérienne autour du Pentagone et du World Trade Center. Aujourd’hui — hormis quelques théoriciens du complot — il ne vient à l’esprit de personne d’affirmer qu’un tel acte terroriste est impossible, puisqu’il a eu lieu : dès lors, on met en place des mesures adéquates. Ce que l’on savait possible avant 2001, on n’y croyait pas vraiment.
obama-copenhague_articlephoto.jpg— Connaître une menace est donc inutile si l’on n’y « croit » pas, dis-tu ?
— Tout à fait. À l’inverse, on peut croire certaines choses nécessaires alors même qu’on les sait impossibles, ou rationnellement contre-productives. Aussi a-t-on suspendu les campagnes de vaccination contre l’hépatite B en France, devant la crainte non prouvée que le vaccin provoque des cas, de toute façon résiduels, de sclérose en plaques. Le seul effet quantifiable de cette décision, c’est que 4 000 personnes meurent en France d’hépatite B ou C, chaque année. Mais là encore, devant les faits, la croyance et le savoir s’opposent.
— Et c’est cela qu’il faut changer ?
— Disons plutôt que cela est l’une des caractéristiques majeures du système dans lequel nous vivons. Et c’est ce système qui a conduit à la fois au réchauffement de la planète, et à la déception ressentie par ceux qui attendaient beaucoup de Copenhague, mais aussi à la crise financière de 2008 qui reposait sur des institutions dont la fragilité réelle était volontairement ignorée, et à d’autres maux encore.
— Tu parles comme si tu avais prévu l’échec de Copenhague.
— On peut le dire, oui, c’est même pour cela que je ne parle pas d’échec. Comme je te l’ai expliqué, les débats du sommet de Copenhague se sont déroulés comme si le réchauffement climatique était un phénomène à venir, et non comme s’il était entamé. On peut supposer qu’il en ira de même à Mexico l’an prochain.
— J’espère que tu auras l’honnêteté de m’en reparler à ce moment là. Mais pourrais-tu au moins m’éclairer sur les changements que tu proposes ?
— Bien, mais je crains de te décevoir.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu’en fait de proposition, je n’ai guère d’idée neuve.
— Mais, et le changement de système dont tu me rebats les oreilles ?
— Eh bien, on sait ce qu’il en coûterait d’en changer. Mettre fin à la société de production-consommation, ce n’est pas vraiment innovant. Mais il s’agit effectivement du choix qui se présente. Or, cela amène forcément à considérer une autre question : qui choisit ? Qui décide de poursuivre ou de changer ? Donc, la discussion est politique, et pour trancher, il faut aussi trancher la question des modalités de gouvernement. De la démocratie, de ses conditions. Pour éviter, comme nous le disions, que la responsabilité d’enrayer le réchauffement climatique ne soit réservée à des gouvernants soucieux de leur propre intérêt. Car pour ceux-ci, il est finalement bien pratique d’avoir à gérer le réchauffement, et non à l’empêcher. Le fait même de mettre en place des systèmes d’indemnisation des pays pauvres par les pays riches en cas de dépassement de certains seuils de température ou d’émission, est une acceptation du caractère inéluctable du réchauffement : simplement, les pays occidentaux paieront aux pays du « Sud » le droit de contribuer à leurs malheurs. Cela ressemble un peu aux marchés des droits à polluer, mais l’intérêt des habitants des pays concernés est lui aussi assez nettement ignoré. L’argent ne remplace pas l’eau et les terres arables.
— Le réchauffement climatique est donc un problème démocratique ?
— Plus exactement, il est une conséquence du problème démocratique. Le réchauffement climatique n’est qu’une des illustrations des travers du système capitaliste inégalitaire actuellement à l’œuvre.
— Ne serais-tu pas simplement antilibéral ?
— Je me garderais bien de qualifier notre monde de « libéral » tant il est éloigné des principes du libéralisme politique et économique. Mais évitons de chercher un nom pour qualifier des principes aussi simples que l’égalité des droits, par exemple.
— Et si l’on ne change pas cela, il n’existe pas d’autre solution ?
— Pour sauver le monde sans sauver les hommes qui l’habitent ?
— N’ironise pas. Mais devant l’urgence, tu n’aurais pas une autre recette ?
— Oh, on peut tout imaginer. Avant la question climatique, le monde était concentré sur d’autres terreurs. Le risque de guerre nucléaire a dominé la moitié du siècle dernier, et a finalement été contrôlé d’une façon très originale, par un équilibre entre des forces totalement irrationnelles puisque des dizaines de milliers de têtes nucléaires ont été produites et stockées sans aucune utilisation imaginable. L’explosion des deux ou trois premières aurait en effet rendu l’utilisation du reste du stock impossible. C’est ce que Jean-Pierre Dupuy appelle le « catastrophisme éclairé ». Nous parlions plus tôt du savoir et du croire : eh bien, lorsqu’on ne croit pas au risque su, il peut être souhaitable de le rendre crédible, de faire en sorte que la menace paraisse plus réelle, même si cela doit passer par une mise en scène irrationnelle.
— Et dans le cas du réchauffement climatique ?
0110IR1.jpg— On peut tout imaginer, comme je te dis. L’existence de certains pays se joue actuellement, et dépend directement des comportements des pays occidentaux et des principaux émergents comme la Chine ou l’Inde. On pourrait donc estimer équilibré que les pays les plus menacés se voient attribuer un pouvoir réciproque. Si les îles Tuvalu ou le Bangladesh étaient puissances nucléaires, on peut parier que les débats à Copenhague auraient été bien plus fructueux.
— C’est un peu extrême et risqué, non ?
— Bien sûr, mais on peut aussi créer des intermédiaires, les Nations unies, ou une organisation internationale spécialisée. On peut faire de l’émission de CO2 un crime pénal.
— Le dernier prix Nobel de la paix risquerait fort de finir en prison.
— Cela te semblerait injuste ?
— Obama n’est pas responsable, pas plus que toi ou moi.
— Bien évidemment. Aujourd’hui, personne n’est responsable de la situation. Mais on peut comme cela discuter pendant vingt ans des questions de responsabilité.
— Je vois : l’heure est à l’action. Mais je ne suis pas sûr d’être plus avancé, et la planète non plus. Et, franchement, je ne vois plus très bien pourquoi je trie mes déchets, et pourquoi je prends parfois le bus au lieu de ma voiture.
— Peut-être est-ce justement signe que tu as à peu près saisi l’enjeu. L’heure est à l’action, si tu veux, et surtout à la décision.
— Oui, et donc à ses modalités, si je te suis.
— Tu me suis bien.
— Mais les perspectives ouvertes par cette discussion sont bien noires, et je me sens envahi par le désarroi. N’as-tu rien pour me réjouir ?
— Si tu es triste, c’est que tu crois un peu plus au réchauffement climatique, dont tu savais pourtant l’existence. Dès lors, tu as déjà fait le pas le plus décisif vers l’action.
— Puisses-tu alors être entendu par le plus grand nombre, et vite !
— Et puisses-tu pour cela joindre ta parole à la mienne !

30/12/2009

Après Copenhague : le changement climatique comme enjeu démocratique (1/2)

cop15_logo_229px.gif— Ce n’est pas un échec, dis-tu ?
— Non, la conférence, en elle-même, non.
— Mais pourtant, cela a été dit, répété, que les objectifs n’ont pas été atteints...
— Quels objectifs ?
— Mais enfin, les objectifs de la conférence de Copenhague !
— Qui étaient ?
— Eh bien, empêcher le réchauffement climatique, ou en tout cas le limiter, le contrôler...
— Non.
— Comment ça, non ?
— Sauver le monde, et tout le reste, ce n’était pas l’objectif du sommet.
— Ah bon ? Alors quel était l’objectif ?
— Eh bien, le seul objectif d’une telle conférence, organisée dans le cadre des Nations unies, c’est de se réunir, et si possible de négocier et de signer un accord.
— Ah, très malin ! Tu plaisantes, j’espère ?
— Pas du tout. C’est d’ailleurs pour cela que Ban Ki-moon a parlé d’un « pas majeur dans la bonne direction ». Les objectifs du sommet sont remplis.
— Mais l’accord n’est absolument pas contraignant, et les objectifs environnementaux, eux…
— Une conférence intergouvernementale ne se voit pas assigner d’objectifs. C’est un simple constat : tu ne peux pas imaginer contraindre des gouvernements à un certain type de décision, à une obligation de résultat.
— Ah, je comprends un peu mieux ce que tu veux dire. Mais tu ne nieras pas qu’il y a un problème environnemental ?
— Ce serait difficile de le nier, mais nous avons peut-être une vision différente de ce que tu appelles problème.
— Comment cela, ce ne serait pas un problème ?
— Peut-être, si. Mais lorsqu’on parle de problème, c’est généralement qu’on cherche une solution.
— Eh bien, n’est-ce pas le cas ici ?
— Je ne crois pas, non. Je crois que la solution est claire, et que tout le monde la repousse.
— Tout le monde ? Qui est tout le monde ?
— Je suis peut-être allé un peu vite. Mais en ce qui concerne le réchauffement climatique, lorsque des gouvernements se réunissent, ils repoussent la solution. Lorsque des élus parviennent au pouvoir, ils l’ignorent aussi. Et lorsqu’il s’agit pour toi ou pour moi d’acheter une voiture, de déménager ou de simplement accomplir tous les faits et gestes du quotidien, la solution est clairement mise au placard.
— Mais quelle est la solution ?
— Eh bien, changer l’ensemble du système qui a amené ce « problème » et qui est indissociable de lui.
— Tes explications pourraient quant à elles être plus transparentes…
— Eh bien, dis-moi ce que tu ne comprends pas et j’essaierai de m’en justifier au mieux.
— D’accord… Alors revenons à l’environnement. Il y a bien réchauffement climatique, un processus causé par les émissions de dioxyde de carbone, et donc par les activités humaines ?
— Je ne suis pas spécialiste, mais il me semble que les connaissances scientifiques montrent cela de façon assez irréfutable, sur le long terme.
— Tu me vois rassuré : j’ai craint un instant que tu ne sois de ceux mettant en doute cette tendance.
— Je ne suis pas sûr que la notion de doute soit la plus adaptée en ce qui concerne des individus qui nient une démonstration et manipulent des preuves en ne les considérant que partiellement. Il est probable qu’on puisse démontrer, en un certain lieu précis, que la température est restée constante, ou même a été réduite de nombreux degrés en un ou deux siècles, cela ne change rien à l’évolution générale. Mais ne nous étendons pas sur le cas de ces sophistes, nous étions déjà bien assez  occupés comme cela.
— Certes. Donc, le réchauffement est une certitude scientifique…
— Oui.
— … et la solution est de réduire la proportion du CO2 dans l’atmosphère, pour inverser la tendance !
— Là, en revanche, je suis forcé de t’arrêter. Nous moquions à l’instant les sophistes, mais ton raisonnement, lui, tourne en rond.
— C’est pourtant la stricte vérité !
— Ah oui, certes, il faut réduire les émissions de CO2 parce qu’elles sont trop élevées, il n’y a rien de plus vrai.
— Les scientifiques le disent !
— Là, tu touches une autre partie de la question.
— Qui est ?
— Que nous ne discutons pas d’une question scientifique.
— Ah bon ? Il va falloir m’expliquer cela.
— Le phénomène du réchauffement a été étudié par les scientifiques, nous sommes d’accord.
— Bon.
081204093041.jpg— Il a été mesuré, expliqué, vérifié, et même anticipé par eux. Mais tout ce que nous savons, du point de vue scientifique, c’est que plus la proportion de CO2 dans l’atmosphère s’élève, plus la température s’élève, en conséquence d’un effet de serre. Le point de vue scientifique ne fait que nous expliquer la mécanique du phénomène, et n’apporte donc qu’une solution mécanique, c’est à dire pas de solution du tout.
— Il faudra pourtant en passer par là !
— Certes, mais on peut réunir tous les experts que l’on veut, on n’arrivera pas pour autant à modifier le mode de fonctionnement de la société. Le problème n’est donc pas scientifique.
— Ah ! Il y a donc bien un problème, tu viens de le dire !
— Oui, mais pas un problème environnemental. Le phénomène est expliqué scientifiquement, mais pour trouver une solution, ce qu’il faut changer, c’est le fonctionnement des sociétés. Le problème se pose donc sur le registre politique, et c’est sur ce registre politique qu’il faut raisonner.
— Nous voilà bien avancé !
— Plus que tu ne le crois. Entendons-nous bien sur le terme « politique ». Il  ne s’agit pas là de qualifier de « politique » tout ce qui peut émaner du cerveau d’un ou plusieurs responsables dits « politiques ». Quand je parle de solution politique, je parle de l’organisation des sociétés humaines, des relations entre hommes. Pas du prochain accord entre Sarkozy, Obama et Hu.
— Mazette ! Mais n’est-il pas tout de même plus simple de négocier la solution entre les gouvernements ? Ceux-ci sont dépositaires de la volonté du peuple, ils défendent son intérêt. Ils devraient donc parvenir à un accord contraignant : d’ailleurs, ils doivent encore en négocier un en 2010, à Mexico !
— Eh bien oui, on peut continuer à fonctionner comme cela se fait depuis longtemps, au moins depuis Rio en 1992 pour ce qui concerne le climat.
— Je sens un peu d’ironie chez toi…
— Difficile de résister : tu parles de gouvernements dépositaires de la volonté du peuple, et cœtera. Mais d’abord, cela se discute même en ce qui concerne les États « démocratiques », et l’on pourrait en parler longtemps. Mais ne nous perdons pas dans cette discussion : prenons l’exemple de la Chine. Tu ne parlerais certainement pas d’État démocratique, et tu conviendras que l’intérêt du régime chinois et celui du peuple chinois sont fort divergents.
— Je ne sais pas. Quel est à ton avis l’intérêt du régime chinois ?
— Sa propre perpétuation. Un tel régime, autoritaire, répressif, est forcément fragile.
— Oui, la fragilité du tyran, tu ne fais que reprendre Machiavel.
— Eh bien, poursuivons. Le régime chinois ne pourra se perpétuer qu’en maintenant la tendance actuelle à renforcer ses moyens de contrôle de la population et du territoire, mais aussi, car cela est aussi indispensable, sa conversion à l’économie de production et de consommation, et en augmentant le niveau de satisfaction qui en découle chez une certaine partie de la population, majoritairement urbaine, et appartenant à l’ethnie Han.
— Tu vois ! Tu es d’accord avec moi : le régime chinois défend bien le peuple !
— Non, je n’ai pas dit ça. J’ai dit qu’il maintient un certain équilibre au sein de la population. Cela ne correspond pas nécessairement à une amélioration des conditions de vie pour l’ensemble de celle-ci, ni même pour une minorité. Cela correspond encore moins à une défense des intérêts du peuple, en particulier sur le long terme. Le régime chinois est confronté à des révoltes sociales violentes sur l’ensemble du territoire, chez les paysans, les ouvriers, et à de véritables soulèvements dans les provinces les plus périphériques, en particulier au Tibet et au Xinjiang ces dernières années. Il agit donc dans l’urgence, et cela passe au premier plan, même si cela impose des choix intenables pour la Chine mais aussi pour le reste du monde sur un horizon plus long, de plusieurs décennies, ou de plus d’un siècle.
— Tu veux dire que le régime chinois assumerait de mener l’humanité au bord du gouffre ?
— On sait depuis longtemps que la politique de l’enfant unique va provoquer un vieillissement brutal et prématuré de la population chinoise d’ici vingt ans. Un régime qui se soucie aussi peu de ses propres citoyens n’aura guère de scrupules pour les autres.
— Ton tableau pessimiste de la Chine est tout de même singulièrement différent de ce qu’on dit à son sujet en règle générale.
— L’URSS n’a jamais vraiment paru au bord du gouffre avant de se désagréger, soixante-quinze ans à peine après la révolution bolchevique. La Chine populaire fêtait cette année ses soixante ans.
— Bon. Mais que les représentants de la Chine soient d’abord intéressés par des enjeux à court terme et par leur propre intérêt, cela n’est pas exceptionnel. Des régimes comparables, il y en a beaucoup, ils sont peut-être même les plus nombreux. On pourrait même en dire autant des pays occidentaux où les élus ont d’abord pour préoccupation le renouvellement de leur mandat. Obama n’a pas vraiment le même discours sur l’environnement aujourd’hui que pendant sa campagne. Et quand tu parles de l’absence de scrupules à prospérer au détriment du reste du monde, ce n’est pas très différent de la prospérité.
— C’est un peu là que je voulais en venir. J’ai juste cru que cela serait plus rapide avec l’exemple chinois.
— En somme, tu m’as amené à ta propre conclusion, qui est que nous sommes dans une impasse ?
— On peut le dire comme cela.
— Encore faut-il supposer qu’il y aurait une autre voie ?
— Nous allons y venir. Cela ne me semble toutefois pas forcément nécessaire, d’un point de vue logique : une impasse peut exister sans qu’il existe de solution. Mais encore une fois, si une solution existe, il faut s’accorder sur sa nature politique : pour stopper le réchauffement climatique, il faut changer l’organisation des sociétés.
— Rien que ça ! Et si on ne le veut pas ?
— Eh bien, rien n’interdit effectivement de choisir de continuer comme aujourd’hui. Si l’on considère que cela est pour le mieux. Mais naturellement, le « on » pose encore problème…
— Bon, cela devient embrouillé. Au fait, de toute façon, quelle autre solution a-t-on ? Le communisme ? On a vu le résultat !
— Je te laisse la responsabilité de cette alternative unique. Je ne défend pas cette idéologie-là plus qu’une autre, et encore moins les régimes qui s’en sont réclamés, ou qui s’en réclament — qui ne sont d’ailleurs pas les moins polluants, pour revenir à la question qui nous préoccupe.
— Ah ! Revenons-y. Le système capitaliste que tu critiques tant, il pourrait aussi peut-être résoudre ce problème, non ? Je veux dire, indépendamment de ces négociations internationales dont tu expliques qu’elles ne servent à rien, la théorie économique est pleine d’inventivité : les taxes reposant sur les pollueurs, comme la taxe carbone, ou les marchés de droits à polluer qui existent déjà en Europe.
— Ces idées-là sont même les plus fréquemment évoquées, et la pensée économique des questions environnementales est ancienne, avec Pigou, Coase, et bien sûr, en France, Jouvenel.
Global Warming.gif— Et puis, surtout, il y a l’économie verte ! On peut changer de modèle de production : produire de l’énergie propre, par des panneaux solaires, des éoliennes. Conduire des automobiles électriques, et demain, à l’hydrogène ! C’est possible, tout cela !
— Ton exaltation est plaisante à voir, mais tout cela repose sur beaucoup d’imagination et peu de faits. Plus encore, je doute fort de la possibilité de ce que tu avances, et de la différence réelle avec le modèle de production actuel. La taxe carbone et les marchés de droits à polluer existent déjà, tu l’as précisé, et n’ont absolument pas enrayé la hausse des émissions de CO2. La raison en est simple, et tu la connais : alors que ce système fonctionne pour une pollution classique, c’est à dire la conséquence négative d’une activité quelconque, dans le cas présent c’est une pollution incontournable. Lorsque les automobiles polluent en raison des carburants au plomb, on peut changer de carburant. Tandis que tous les carburants émettent du CO2. Alors, certes, tu cites de nouvelles énergies, mais tu ne réponds qu’à une partie du problème : il faut toujours produire l’électricité de l’automobile, il faudra demain trouver l’énergie pour conditionner l’hydrogène. Il faut aussi produire les éoliennes, et les panneaux photovoltaïques, et il faut recycler tout les déchets produits par ces nouvelles filières. De plus, toute cette conversion prend du temps. Enfin, toutes les estimations ne peuvent se faire toutes choses égales par ailleurs. Prenons le seul cas de l’automobile : on roule de plus en plus dans le monde. La Chine est devenue l’an dernier le premier marché automobile mondial, on y vend plus de 9 millions de véhicules par an, or le marché automobile chinois est, avec 25 véhicules pour mille habitants, encore trente fois moins développé que le marché américain. Et je ne parle là que d’un pays, certes significatif, mais l’Inde le sera au moins autant, et on pourrait continuer longtemps en étendant ce raisonnement à d’autres activités, et à d’autres pays. Face à tout cela, les bricolages économiques ne me paraissent pas vraiment à la hauteur, comme les poubelles de tri sélectif ou les véhicules hybrides.
— As-tu fini ?
— Presque. Laisse-moi seulement ajouter que la « main invisible » n’est en rien une garantie de la préservation de l’environnement. En particulier si les intérêts économiques vont à son encontre. Or, la fonte des glaces du pôle nord éveille déjà la convoitise des pays situés sur le pourtour de l’Arctique, pour exploiter ses ressources en pétrole et en minerais, ou encore les nouvelles lignes de transport maritime qui pourront être ouvertes.
— Ce que tu dis fait froid dans le dos.
— Pourquoi cela ?
— Tu parles comme si la catastrophe était inévitable, sinon espérée…
— Et si elle l’était ?

(Suite et fin à paraître jeudi 31 décembre.)

21/12/2009

La parité en question?

Homme+femme.jpgLa place des femmes dans la politique française stagne depuis quelques années. Plus encore, les fragiles progrès effectués depuis quelques années sont-ils menacés ? La parité constitue t-elle une solution? Si oui, ne faut-il pas mieux en définir les enjeux?

Une histoire récente

C’est en 1992, avec la publication du livre Au pouvoir citoyennes : liberté, égalité, parité de Françoise Gaspard, Claude Servan-Schreiber et Anne Le Gall, qu’une nouvelle notion, la parité, fait son apparition dans le champ politique. Les trois auteurs réclament que la parité, c’est à dire l’égalité de représentation entre hommes et femmes dans les instances politiques et administratives, soit inscrite dans la loi. Cette ambition reçoit le soutien des instances européennes, qui sont en avance sur la France sur ce sujet. Puis, en novembre 1992, à la demande de la Commissions des communautés européennes, est organisé à Athènes le premier sommet européen, « Femmes au pouvoir ». Il réunit les femmes ministres et anciennes ministres et adopte une charte énonçant que « la démocratie impose la parité dans la représentation et l’administration des nations ».

En France, l’élan se poursuit, et en 1994, la classe politique de gauche demande l’inscription de la parité dans la Constitution. Lors des élections européennes de 1994, les listes des partis de gauche sont quasiment toutes paritaires, sur le mode dit « chabada » alternant un homme, une femme, et ainsi de suite. Puis, le 18 octobre 1995, Jacques Chirac crée par décret (n° 95-1114) l’Observatoire de la parité entre les femmes et les hommes, placé auprès du Premier ministre.

De l’égalité à la « parité »

Après la dissolution de l’Assemblée nationale et la victoire de la gauche plurielle, le nouveau Premier ministre Lionel Jospin tient ses engagements de campagne et, le 17 juin 1998, fait signer à Jacques Chirac le projet de loi constitutionnelle relatif à « l’égalité entre les hommes et les femmes ». Après plus d’un an de discussions le texte est finalement adopté en Congrès, par 741 voix contre 42, bien au-delà de la majorité des trois cinquièmes (470 voix). Cette loi du 7 juillet 1999 introduit à l’article 3 de la Constitution une nouvelle exigence : « La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives. » L’article 4 fait reposer la responsabilité de sa mise en œuvre sur les partis politiques. La révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 déplace la phrase vers l’article 1er de la Constitution, et la complète en étendant l’exigence d’égalité « aux responsabilités professionnelles et sociales ».

Enfin, c’est la loi n°2000-493 promulguée le 6 janvier 2000, qui prévoit la parité alternée pour les élections européennes, régionales et sénatoriales à la proportionnelle, et à la parité par tranche de six pour les élections à deux tours, comme les municipales. Pour les élections législatives les partis doivent présenter 48% de candidates ; dans le cas contraire, ils s’exposent à des sanctions financières.

Il est toutefois utile de retenir que ces différentes modifications ne sont, pour aucune d’entre elles, aussi claires et générales que la mention effectuée à l’alinéa 3 du préambule de la Constitution de 1946, dont la valeur constitutionnelle demeure assurée par la référence de la Constitution de 1958. C’est donc depuis 1946 que, en théorie du moins, « la loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme. » Les débats sur la parité ont-ils pour autant permis des progrès, par rapport aux principes édictés il y a plus de soixante ans ?

Plus de textes, toujours aussi peu de femmes

Cette multiplication des débats sur la parité, et des textes censés la mettre en œuvre, ont bien fait entrer des femmes en politique. Pourtant, en observant le pourcentage de femmes élues lors des élections qui ont suivi ces réformes, on constate qu’elles sont encore peu nombreuses à assurer des responsabilités électives. En effet, en 2005, on recense 12% de femmes députées, 11% de sénatrices ou encore 10% de maires. On compte 47,6% de femmes conseillères régionales, une seule présidente de région.

Au fond, qu’est ce que la parité ? Cette notion tant rebattue appelle une précision lexicale. Elle ne désigne pas autre chose que le passage du principe constitutionnel et fondamental d’égalité, à une forme d’égalitarisme. La parité consiste donc, simplement, à organiser le corps social et le corps politique,  et d’une manière générale la société, sur la base d’une représentation fixe et égale entre les deux sexes, entre l’homme et la femme, quelles que soient leurs conditions de fortune ou leurs origines.

parité.jpgGeneviève Fraisse, historienne et philosophe française, s’interroge dans un article sur le mot parité. Pour elle, « la parité un mot bon à tout faire ». Elle en montre les limites. et le définit comme « l’égal mélange, et la mixité en est évidemment une image approximative ». Alors que la parité est censée constituer une traduction pratique de l’égalité, il n’en est rien. D’une part parce qu’il ne s’agit pas un concept explicite, et d’autre part parce qu’il réduit le principe d’égalité à une application très schématique.  Aussi, l’application est défectueuse : les lois ne s’intéressent qu’aux candidats présentés, et non à ceux qui sont élus. Dans les scrutins de listes, les femmes sont bien rarement têtes de listes, et plus l’exposition médiatique est faible, moins leur part est importante : près d’un tiers des têtes de listes étaient des femmes aux élections européennes de 2009, contre 15% aux élections municipales de 2008, selon les chiffres établis par l’Observatoire de la parité.

Ces statistiques apparaissent d’autant plus faibles que les voisins européens de la France ont fait une place plus importante aux femmes en politique. En Belgique, la loi interdit que plus des deux tiers des candidats, quelle que soit l’élection, soient du même sexe. Cette loi est générale et égalitaire car elle ne désigne pas un public particulier. Elle  ne discrimine pas positivement les femmes. Ensuite, en Allemagne, les partis depuis 1988 ont décidé de faire plus de places aux femmes, sans que cela nécessite l’adoption de mesures contraignantes. En effet le SPD réserve 40% des candidatures aux femmes. Chez les Verts, les places impaires sur les listes sont réservées aux femmes. Le CDU/CSU, dont la modification statutaire, plus récente, date de 1996, attribue 30% des candidatures à des femmes. Angela Merkel, qui assume depuis 2005 le poste de chancelier fédéral, incarne ce changement, mais celui-ci est également visible au Bundestag où un tiers des sièges sont occupés par des femmes. Un tel exemple montre que la fixation de quotas n’est pas le seul recours, et que la coercition n’est pas forcément la plus efficace. Au contraire, la parité française résume l’enjeu au respect d’obligations arithmétiques, quand ce sont les mentalités qu’il importe de faire évoluer.

L’élection des conseillers territoriaux : une menace pour la parité en France

Le 23 octobre 2009 dans un communiqué de presse, l’Observatoire pour la parité entre hommes et femmes livrait ses inquiétudes concernant le projet de loi relatif à l’élection des conseillers territoriaux. Ce dernier entraînerait de façon prévisible un recul de la place des femmes élues. C’est le chapitre II, précisant les modes de scrutin, qui est particulièrement remis en cause, car il prévoit un suffrage mixte. En effet, 80% des conseillers territoriaux seront élus au scrutin majoritaire uninominal à un tour. Et, pour les 20% restants, il s’agirait d’une répartition à la proportionnelle aux suffrages émis dans les cantons.

Dans le cadre d’un scrutin uninominal, un siège est à pourvoir par circonscription, et le candidat qui a obtenu le plus grand nombre de suffrages est élu. Le problème étant, comme il l’est dit dans les rapports d’études d’impact de l’Observatoire, que, pour les scrutins uninominaux, sans mesures contraignantes, les partis politiques en écartent les femmes. L’Observatoire rappelle également « que les assemblées concernées par le scrutin uninominal présentent des résultats déplorables en matière de parité. » Pour preuve, les élections cantonales de 2008 ont permis l’élection de 87,7% d’hommes pour 12,3% de femmes. Enfin, l’Observatoire considère, sur la base d’une projection femmes-hommes aux élections territoriales de 2014, prenant en compte les proportions de femmes et d’hommes élus dans les conseils régionaux et généraux, que les 80% de sièges pourvus au scrutin uninominal permettraient l’élection de 9,8% de femmes élues pour 70,2% d’hommes. Dans le même temps, les 20% soumis au scrutin de liste permettraient l’élection de 9,5% de femmes pour 10,5% d’hommes. En somme, ce projet qui conduirait mathématiquement à réduire la part des femmes élues, peut se révéler anticonstitutionnel au regard de l’article 1er de la Constitution.

À bien considérer l’utilité d’un scrutin uninominal pour assumer des responsabilités au sein des conseils généraux et régionaux, une question mérite alors d’être posée. Ces élus n’ayant aucunement vocation à représenter une circonscription comme les élus municipaux, on peut s'interroger sur la nature de leur rôle.

15/12/2009

Diversité : impossible définition, impossible politique

1032556-gf.jpgLe nouveau livre d'Alain Renaut, Un humanisme de la diversité, surprend à plus d'un titre. On y voit par exemple celui qui pourfendit en son temps, avec Luc Ferry, la « Pensée 68 », se référer longuement à Jacques Derrida comme à une figure « captivante » en raison de ses origines familiales complexes, et reconnaître même un certain intérêt à la pensée derridienne de la « différance ». Mais au-delà de cette petite satisfaction, le plus surprenant est la faiblesse de cet essai qui, à partir du débat en cours sur la mise en valeur de la « diversité », élevé au rang de priorité par Nicolas Sarkozy, entend donner à ce concept un contenu qui, comme le reconnaît l'auteur, est jusqu'à maintenant singulièrement vague.

L'ambition initiale se perd hélas dans un propos à la fois simpliste et creux. Simpliste, lorsque dans une première partie consacrée aux « circonstances de la diversité », Alain Renaut réduit les facteurs à l'origine du débat à l'explosion des blocs idéologiques depuis la fin de la Guerre froide (recyclage à gros traits de Huntington), à la décolonisation, et, bien entendu, à l'individualisme sans lequel aucun ouvrage d'Alain Renaut ne serait complet. Creux, lorsque la seconde partie (« Principes et figures de la diversité ») met en doute le bien fondé d'une politique d'uniformisation et affirme la nécessité de promouvoir « un universalisme ouvert à la diversité », et de « décoloniser les identités », formule si élégante que l'auteur s'épargne la peine de la décoder.

L'argumentaire d'Alain Renaut se mue dès lors en un propos souvent bavard, faisant l'éloge de la créolisation en paraphrasant Édouard Glissant et en détournant Frantz Fanon, ou étudiant les conditions d'une « diversité sexuelle » assez absconse qui permet du moins à l'auteur de se référer à Judith Butler et de raviver dans un jeu autoréférentiel les discours aigres sur la fameuse pensée 68. Alain Renaut conclut par une défense de « l'identité choisie » et enracine son éthique de la diversité dans la subjectivité (le mot individu étant naturellement honni).

On finit donc par se demander si, au terme de son parcours, Alain Renaut n'a pas simplement redécouvert les vertus de la tolérance, trois siècles après Locke. Pour le reste, l'incapacité de l'auteur à penser la mise en œuvre d'un concept auquel il prétend pourtant donner un contenu est frappante. Se réfugiant derrière la dimension purement éthique de sa réflexion, il renvoie par conséquent à un précédent ouvrage, Égalité et discriminations1, défendant la mise en œuvre d'une « action positive » à l'université, et au rapport de Michel Wieviorka sur la diversité dans l'enseignement supérieur2. Les principales mesures avancées sont ainsi, si l'on considère ces deux sources, l'amélioration du système de bourses envers les étudiants, l'instauration d'enseignements dédiés à la diversité (plus ou moins identifiables à de la culture générale : histoire des cultures, des religions) et le traitement différencié des étudiants en difficulté (autrement dit l'application d'un système du soutien scolaire après le baccalauréat).

recto_diversite_contre_egalite.jpgLoin de préciser ce concept de diversité toujours aussi flou au terme de 444 pages de lecture, Alain Renaut échoue également à amoindrir les critiques les plus fortes à l'encontre du discours de la diversité. Ainsi, Walter Benn Michaels, qui figure parmi les cibles principales du philosophe en raison d'un petit opuscule sur le sujet (La diversité contre l'égalité), demeure-t-il extrêmement convaincant, malgré les limites évidentes de son discours parfois provocateur3. La critique des politiques se réclamant de la « diversité », et de toute forme d'affirmative action, ne peut en effet être assimilée à une négation des discriminations. Mieux, la lutte contre celles-ci doit absolument éviter la mise en œuvre de politiques reposant sur les mêmes préjugés. Défendant par exemple la Charte de la diversité en entreprise lancée en 2004, Alain Renaut semble ignorer que celle-ci prône une « diversité culturelle, ethnique et sociale »4, et admet donc pour base l'existence de groupes ethniques déterminés, en fonction, devine-t-on, de critères tels que la couleur de peau, c'est à dire faisant l'application de thèses racistes. Alain Renaut feint de ne pas percevoir ce danger-là. Sans doute cela ne fait-il hélas pas partie de son champ de recherches éthiques.

Alain Renaut, Un humanisme de la diversité. Essai sur la décolonisation des identités, Paris, Flammarion, coll. « Bibliothèque des savoirs », septembre 2009

 

Notes :
(1) Alain Renaut, Égalité et discriminations. Un essai de philosophie politique appliquée, Paris, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 2007.
(2) Michel Wieviorka, Rapport à la Ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche sur La Diversité, Paris, Robert Laffont, 2008.
(3) Walter Benn Michaels, La diversité contre l'égalité, Paris, Raisons d'agir, 2009.
(4) Charte de la diversité en entreprise.

10:15 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : diversité, livres |

14/12/2009

Inégalité d'accès à la culture : le cas de l'opéra

Photo Opéra Garnier.GIFLa culture est définie comme « un effort personnel et méthodique par lequel une personne tend à accroître ses connaissances et à donner leur meilleur emploi de ses facultés » (Dictionnaire de l’Académie Française, 9e édition). La connaissance et l’épanouissement présupposent donc un effort. Dès lors, que faire lorsqu’il est perpétuellement découragé ?

La véritable inégalité culturelle naît en effet de l’impossibilité pour certains, malgré des efforts répétés, d’accéder à la culture. L’une des manifestations de ce phénomène reste l’accès à ce lieu emblématique qu’est l’Opéra. Pourtant, le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, auquel se réfère la Constitution de la Ve République, spécifie que « la Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture ». Pour les moins fortunés et, en particulier, pour nombre de jeunes, l’accès à l’Opéra n’est pas un droit. Non seulement il n'est pas encouragé, mais ce public est simplement toléré.

Les jeunes, des spectateurs par défaut

Il est compliqué d’assister à un Opéra lorsqu’on bénéfice d’un tarif préférentiel. Pourtant, le site internet l’Opéra national de Paris invite les jeunes à dépasser leurs appréhensions. « Vous avez moins de 28 ans, Vous pensez que l’Opéra ne fait pas partie de votre monde ? Vous pensez que l’Opéra n’est pas financièrement abordable ? » Mais dans les faits, la volonté de contredire ces préjugés n'est pas frappante.

D'abord, bénéficier d’un tarif préférentiel suppose d’arriver plusieurs heures avant une représentation pour espérer obtenir une place, de prendre une file et de patienter debout, dans l'atmosphère confinée du petit espace billetterie de l’Opéra Bastille. Celui-ci accueille généralement au moins une centaine de personnes, alors que le personnel est souvent déjà informé que la plupart des présents ne pourront pas avoir de places. Pourtant, on ne fournit aucune information sur le nombre de places restantes, et il ne filtre que quelques indices murmurés de voisin à voisin. Les personnes âgées, qui elles aussi peuvent profiter tarifs avantageux, sont quant à elles contraintes d’attendre debout dans la foule, faute de places assises, ou de partir. En somme, tout semble mis en œuvre pour décourager l’attente. L’invitation lancée par le site de l’Opéra est, dès lors, moins attractive.

vignette_pass_Jeune.jpg

Il existe des tarifs destinés aux jeunes de moins de 28 ans à l’Opéra. On peut acheter un « Pass’Jeunes ». Il coûte 20 euros et sert de coupe-file. Il permet d’acheter sa place à 20 euros, 30 minutes avant le début de la représentation. Ou si l’on ne possède pas ce pass, on peut payer son billet 25 euros, 15 minutes avant le début. Il faut, dans ces cas là, se presser pour ne pas manquer une partie du spectacle.

En conséquence, les spectateurs sont servis en fonction de l’ordre des files. Les « Pass’Jeunes » ont la priorité sur les autres jeunes, et les personnes âgées. Mais ils n’ont pas la priorité sur ceux qui achètent des places de dernières minutes, à plein tarif. Seules les places restant après une ultime liquidation peuvent donc revenir aux bénéficiaires de tarifs réduits. Ceux-ci attendent donc bien souvent pour rien. On rappelle que le taux de remplissage pour l’Opéra national de Paris est en 2008 de 93%. Ainsi, la place faite aux jeunes ne pouvant pas payer des places plein tarif est faible. Mais ce public se révèle particulièrement utile : il permet de minimiser les pertes, dans l'éventualité où quelques places n'auraient pas trouvé preneur.

Enfin, il faut rappeler qu’il existe un abonnement jeune. Contre 90 euros on peut assister à 3 opéras et 1 ballet ou, en payant 50 euros, à 4 spectacles de danse. Le problème étant que l’on choisit une formule prédéfinie, ce qui signifie que l’on ne choisit pas vraiment tous les spectacles que l’on veut voir. Au final, toutes ces formules sont peu lisibles et représentent un budget qui peut être important. En effet, si vous êtes un étudiant boursier comme 30% des étudiants depuis 2001, vous n’avez pas toujours les moyens de dépenser 40 euros (Pass’Jeunes + 1 représentation) ou 25 euros pour voir un Opéra. Que représentent 40 ou 25 euros ? Si l’on estime que le boursier touche 400 euros par mois, ça représente de 6 à 10% de son budget mensuel.

À l’inverse, le deuxième opéra national en terme de moyens, l’Opéra de Lyon, pratique une politique tarifaire plus attractive pour les jeunes, et propose un « Pass’Opéra Jeunes et solidarité » à 5 euros aux moins de 26 ans, offrant une réduction de 50% sur tous les Opéras en catégorie A et B. Celui-ci est en vente toute l’année, contrairement à l’Opéra national de Paris où le nombre de « Pass’Jeunes » est limité.

Un semblant de démocratisation

Opéra 1.jpgDémocratiser, revient à favoriser une meilleure égalité dans les conditions d’accès à certains endroits ou certaines activités. Depuis le décret n° 94-111 du 5 février 1994 fixant le statut de l’Opéra national de Paris et réaffirmant la mission qu’avait l’Opéra de rendre accessibles au plus grand nombre les œuvres du patrimoine lyrique et chorégraphique, les textes officiels et les rapports ministériels insistent sur la nécessaire démocratisation culturelle en France. On note des avancées, notamment la gratuité, depuis le 4 avril 2009, de 14 musées nationaux, pour les jeunes de moins de 26 ans, de la Communauté européenne, et les enseignants. Cette mesure faisait partie du plan de relance présenté en décembre 2008 par le président de la République Nicolas Sarkozy.

Pourtant certains lieux ne sont pas concernés par ces mesures d’ouverture. L’Opéra national de Paris est un établissement public dont les subventions accordées par l’État n’ont pas cessé d’augmenter, passant de 91,73 millions d’euros en 2003 à 103,34 millions d’euros en 2008, là où l’Opéra de Lyon ne reçoit que 15 millions. L’État est donc en partie responsable du statu quo excluant les publics moins favorisés. En effet, il a des moyens d’inciter l’Opéra a pratiquer une réelle démocratisation à destination d’un public de néophytes. C’est cette absence de réaction de l’État face à une politique scandaleuse envers les jeunes d’un point de vue de l’accueil ou encore de l’offre qui pose problème. Par conséquent il n’y a pas de démocratisation, car certains lieux sont des « pré-carrés » dont l’accès est réservé à une élite qui refuse d’être confondue avec le reste de la population. On estime que les moins fortunés n’ont pas besoin d’aller à l’Opéra puisqu’ils ont d’autres préoccupations. Par ailleurs, l’Opéra national de Paris a réalisé un bénéfice de 2,4 millions d’euros en 2008. On ne pourra pas arguer que c’est un manque de moyens qui ralentit une politique d’ouverture aux jeunes, par exemple. Pourquoi l’administration ne décide t-elle pas de financer un nombre de places réservés exclusivement aux jeunes à l’année ?

« La culture n’est pas un luxe, mais une nécessité. » Ces mots de l’écrivain chinois Gao Xingjian, exilé en France depuis les évènements de Tien An Men, prix Nobel de littérature en 2000, sonnent comme un appel. Lui, pour qui l’écriture est un moyen d’émancipation, nous rappelle que la culture est une condition de la liberté.

02:09 Publié dans Question sociale | Lien permanent | Commentaires (18) | Tags : culture, jeunes, opéra, inégalités |

 
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