Avertir le modérateur

29/01/2010

Le silence comme rébellion : J. D. Salinger, une vie adolescente

Sa réclusion volontaire, cinquante années durant, était devenue si légendaire que certains doutaient, parfois, qu'il fût encore vivant, et la rumeur de sa mort avait déjà couru. Pourtant, c'est sans rompre son isolement que J. D. Salinger est mort mercredi à son domicile, à l'âge de 91 ans.

The Great American Novel

the-catcher-in-the-rye-cover.jpgSalinger fait partie des auteurs les plus rares : ceux dont le nom est, définitivement, rattaché à un titre et un seul dont la notoriété dépasse de loin celle de son auteur. Et c'est dans ce phénomène éditorial même que se trouve certainement en grande partie la réponse à l'énigme que constitue Salinger, sa disparition et son refus de toute apparition publique pendant cinquante ans. Ce livre est, bien entendu, The Catcher in the Rye — traduit très approximativement L'Attrape-cœurs1 — paru en 1951 et devenu l'un des romans les plus controversés et les plus vendus de la littérature américaine du siècle passé.

La recette du succès paraît pourtant simple. Un héros adolescent, Holden Caulfield, renvoyé de son lycée, en rébellion contre le monde qui l'entoure, explore New York pendant trois jours d'escapade, en découvre les possibilités — sexuelles notamment — sans jamais y expérimenter vraiment autre chose que la solitude. Le langage donne au récit tout son allant : un monologue du personnage, sur le mode du courant de conscience, fleuri d'argot, de références à l'alcool et à la sexualité, de vulgarités et provocations diverses. Une accumulation qui valut au roman, dès sa sortie, des critiques négatives, et des tentatives d'interdiction. The Catcher in the Rye a conservé le statut de livre le plus censuré dans les écoles des États-Unis jusqu'aux années 1980, et demeure aujourd'hui encore souvent indisponible dans les bibliothèques publiques. Pourtant sa place dans les esprits américains est indéniable : il y est aussi l'un des plus couramment inscrits aux programmes scolaires. À ce titre, The Catcher in the Rye correspond à un classique ou, plus encore, au concept de Great American Novel (« Grand roman américain »), moins un statut qu'une ambition, celle de saisir l'identité américaine dans une œuvre de fiction, comme dans le Moby-Dick de Melville, Huckleberry Finn de Mark Twain, ou encore The Great Gatsby (Gatsby le Magnifique) de F. Scott Fitzgerald.

La représentation d'un fait social nouveau : l'adolescence

Et, de fait, l'importance de ce petit roman est phénoménale sur la littérature et la culture américaines, et dans le reste de l'Occident, dans toute la seconde moitié du XXe siècle. Non pas, finalement, pour ces thèmes et ce langage en tant que tels, qui s'inscrivent dans une continuité entre, avant lui, F. Scott Fitzgerald ou Faulkner, et, après lui, les peintres de la société américaine que sont Richard Yates, John Updike ou Philip Roth. Mais dans la société américaine de l'après-guerre, Holden Caulfield incarne une nouvelle catégorie sociale, presque une classe : l'adolescence. Si le statut de la jeunesse évolue à partir du XIXe siècle, à travers la constitution du système éducatif, l'adolescence naît, en tant que représentation d'un passage, d'une épreuve même, à partir des travaux de psychologie et de sociologie du début du XXe siècle et désigne dès lors ce flou entre l'enfance et l'âge adulte qui unit la jeunesse, au-delà des milieux sociaux, dans les sociétés occidentales de l'après-guerre2. Dès lors, c'est surtout à partir des années cinquante que fleurissent les illustrations de cette nouvelle réalité.

rebel_without_a_cause.jpgEt Salinger est le premier, dès ses nouvelles des années 1940 et, bien évidemment, à travers le personnage de Holden Caulfield, à rompre avec la tradition du Bildungsroman (roman de formation) à laquelle on se plaît pourtant à l'associer. Il dépasse ce modèle romantique pour écrire un roman d'adolescence, qui décrit l'inverse d'une formation : la révolte inutile, l'incompréhension face au monde, le sentiment d'aliénation, la solitude. Et pour finir, le malaise initial n'est que renforcé. Loin de l'apaisement de Frédéric Moreau ou de la maturité de David Copperfield, ce qu'exprime jusqu'au bout Holden Caulfield, c'est ce que James Dean incarnera bientôt dans La fureur de vivre, significativement titré, en langue originale, Rebel Without a Cause (« Rebelle sans raison »). Les pérégrinations de Caulfield n'ont pourtant guère inspiré de réécritures, et n'ont pas initié un genre littéraire majeur : les œuvres de S. E. Hinton (The Outsiders) ou de Paul Zindel (The Pigman) sont assez inférieures, et il n'est guère que le Japonais Haruki Murakami (Kafka sur le rivage) pour avoir repris et renouvelé l'exploration de la question dans les années récentes. Depuis 1951, The Catcher in the Rye demeure donc un objet unique d'identification adolescente, un choc sans équivalent pour des générations de jeunes lecteurs, et une référence essentielle sur ce fait social contemporain.

Cinquante ans d'absence pour un livre éternel

Hormis The Catcher in the Rye, son unique roman, Salinger était l'auteur de nombreuses nouvelles, majoritairement très courtes (des short stories) et publiées la plupart dans The New Yorker, hormis quelques novellas plus conséquentes. Plusieurs recueils parurent : Nine Stories (1953) ; Franny and Zooey (1961), deux récits complémentaires sur un frère et une soeur ; enfin Raise High the Roof Beam, Carpenters (Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers) et Seymour: An Introduction (Seymour :une introduction), publiées ensemble en 1963.

Mais, déjà retiré dans la petite ville de Cornish (New Hampshire) depuis 1953, Salinger se montra de plus en plus intolérant envers les conséquences de la célébrité, fuyant la presse, cernant son domicile de hautes palissades, se retranchant du monde qui s'offrait à lui, non sans évoquer la pure rébellion sans revendication de Caulfield. Le 19 juin 1965, The New Yorker publiait dans ses pages Hapworth 16, 1924. Aucun écrit de Salinger n'a été depuis publié, et l'auteur n'a jamais autorisé aucune nouvelle parution (ne serait-ce que la compilation de nouvelles inédites ou uniquement parue dans la presse), ni aucune adaptation cinématographique malgré les sollicitations (ce que sa mort pourrait bien changer). Seules vinrent agiter l'actualité, sans remettre en cause l'absence, de très rares déclarations, et quelques affaires liées à la protection de cette vie privée si chèrement défendue, notamment autour de la publication de livres par une ancienne liaison, Joyce Maynard, puis par sa propre fille Margaret.

1101610915_400.jpgAutour de cette absence se sont accumulées les interrogations, et se sont construits bien des fantasmes. Car Salinger interroge la place de l'écrivain dans le monde contemporain, personnage public par nature et dont le métier, écrire, n'est pourtant pas forcément compatible avec d'autres formes de publicité, audiovisuelles notamment, et avec le fonctionnement médiatique en général. Le mythe Salinger n'est pas un cas unique, en particulier dans les lettres américaines. Après avoir connu un phénoménal succès avec To Kill a Mockingbird (Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, 1960), Harper Lee n'a plus jamais écrit, jusqu'à aujourd'hui. Deux autres des plus grands auteurs américains vivants, Thomas Pynchon et Cormac McCarthy, refusent toute apparition publique. Une attitude qui évoque d'autres reclus célèbres, à différents niveaux plus ou moins pathologiques (Glenn Gould, Greta Garbo, Howard Hughes) mais peut ressembler, pour l'écrivain de fiction, à une condition plus indispensable de son fonctionnement — plus habituellement solitaire que le musicien Gould, l'actrice Garbo ou l'homme d'affaires Hughes — et même de son travail. Au temps du règne de l'image, de la notoriété brève et poursuivie pour elle seule, l'écrivain, lui, a besoin de l'anonymat du témoin, non de la reconnaissance de l'acteur, et il recherche forcément, d'une façon ou d'une autre, la réclusion de celui qui produit des mots.

Enfin, ce qu'interroge l'absence de Salinger, c'est plus largement encore la place de la littérature dans la société contemporaine. Car dans la profusion de parutions littéraires, l'avalanche de nouveautés, l'empilement qui en quelques mois équivaut aisément à des siècles de littérature plus ancienne, notre époque — depuis, disons, 1945 — aura produit bien peu de ce que l'on pourrait qualifier comme « classiques », textes à la fois accessibles à tous, partout, capables de toucher dans toutes les langues, à tous les âges, et dans le même temps durables et — on le devine déjà pour The Catcher in the Rye — aussi immortels que vivra l'écrit. La mort de Salinger n'émeut guère : non seulement ce que l'on a entendu du personnage reclus ne suscite guère la sympathie, mais parce qu'en tant qu'auteur, ce qu'il demeure pour nous, Salinger était déjà mort depuis cinquante ans. Non pas simplement parce qu'il a vécu hors du regard, mais parce qu'il s'est vu éclipsé par ce petit livre qu'il avait produit, et s'est effacé au profit, finalement, de ces fameuses pages. En abandonnant l'écriture même, Salinger est devenu, définitivement, écrivain : l'auteur d'un classique universel. Peu d'auteurs ont su, dans les décennies récentes, se consacrer autant à la littérature que lui, peut-être sans le vouloir, l'a fait par son absence.

Notes :
(1) Le titre original découle d'un poème de l'Écossais Robert Burns, Comin' Through the Rye (« Traverser les seigles ») et de sa lecture fantasmée par le personnage de Holden Caulfield, qui s'imagine veiller sur des enfants courant à travers les seigles au bord d'une falaise, et les retenir lorsqu'ils s'en approchent de trop près.
(2) Voir Patrice Huerre, L’Adolescence n’existe pas : histoire des tribulations d’un artifice, Paris, Odile Jacob, 1997.

Crédits iconographiques : 1. Première édition de The Catcher in the Rye © 1951 Michael Mitchell/Little, Brown & Co. ; 2. © 1955 Time Warner ; 3. © 1961 Robert Vickrey/Time Warner.

07:52 Publié dans Vie des formes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : j. d. salinger, nécrologie, livres |

25/01/2010

Pourquoi (tout) le monde aime Avatar

avatar affiche.jpgAprès un peu plus d'un mois d'exploitation, le total mondial de recettes d'Avatar dépasse ce lundi même Titanic, et son record de 1,843 milliards de dollars US. En France, le dernier opus de James Cameron vient de passer les 10 millions d'entrées, et devrait battre sans mal les 20 millions et des poussières de Titanic, qui détient toujours depuis 1997 le record devant Bienvenue chez les Ch'tis (2008). L'hexagone n'échappe pas au phénomène, bien au contraire elle est le marché le plus profitable pour Avatar, après les États-Unis.

Surtout, et contrairement à de nombreux films à gros budget, programmés pour séduire le grand public (les « blockbusters »), Avatar séduit un public aussi large que varié, et les critiques les plus exigeants. Certains compliments ne passent pas inaperçus. Par exemple lorsque David Denby, pour The New Yorker, décrit Avatar comme « le plus beau film [qu'il a] vu depuis des années » ; lorsque Manohla Dargis (The New York Times) admire le travail de James Cameron qui « a fait revenir en force l'émerveillement à l'écran » ; ou encore lorsque Kenneth Turan (Los Angeles Times) fait l'éloge d'un « extraordinaire exemple d'imagination visuelle ». Une fois n'est pas coutume, la critique française est elle aussi d'accord, et presque unanime, jusqu'aux esthètes des Cahiers du cinéma (critique de Jean-Sébastien Chauvin) ou de Libération (critique d'Olivier Séguret). Le film part maintenant à la conquête des récompenses : déjà primé aux Golden Globes la semaine passée (meilleur film dans la catégorie drame, meilleur réalisateur), Avatar triomphera à coup sûr aux Academy Awards (les « Oscars » du cinéma), le 7 mars prochain.

Le retour de la science-fiction politique

Un succès si complet qu'il met en évidence la position marginale des insatisfaits. Parmi ceux-ci, les ultra-conservateurs américains qui accusent James Cameron de paganisme et d'anti-bellicisme ; le Vatican qui rejoint les précédents sur la question religieuse ; des groupes féministes radicaux qui trouvent anormal que le peuple extraterrestre des Na'vis soit figuré avec la même inégalité physique entre les sexes que les humains ; ou encore le régime chinois qui a retiré Avatar de 1 600 écrans après qu'il eut établi un record de recettes à sa sortie, pour le remplacer par une production nationale consacrée à Confucius. À Pékin, on craint en effet que les spectateurs ne fassent trop aisément le parallèle entre les Na'vis menacés par des humains avides de ressources minières, et les petits propriétaires chinois expulsés par la force sous la pression des promoteurs dans les principales villes du pays.

Ces oppositions dessinent en négatif les raisons même qui poussent autant de spectateurs à voir, et à revoir Avatar, et à l'aimer. Car si Avatar séduit le public de science-fiction cinématographique, sur les traces des succès de la décennie passée (la seconde trilogie Star Wars, ou encore Matrix), il signifie surtout le retour à une science-fiction capable de toucher le grand public, y compris celui qui n'est pas féru de science-fiction, et qui ne va d'ailleurs pas forcément souvent au cinéma. Une science-fiction qui n'est pas là pour oublier les problèmes contemporains mais, au contraire, pour les saisir et s'en nourrir. Cela, on ne l'avait que peu vu dans les années récentes, et les véritables dystopies s'étaient faites rares, exception faite du remarquable Minority Report de Spielberg en 2002.

Avatar renoue donc avec l'âge d'or de la science-fiction politique du cinéma des années 1960-1970, un genre qui s'était alors enfin débarrassé de ses relents de série B, et n'avait pas encore cédé au clinquant autocentré du space opera. Un genre dès lors capable de capter l'attention du public le plus large, ce qui fut le cas en cette époque où Fahrenheit 451 de Truffaut (1966), La planète des singes et Soleil vert de Fleischer (1968 et 1973), 2001 : l'odyssée de l'espace et Orange mécanique de Kubrick (1968 et 1971), prévoyaient, chacun à leur manière, la fin du monde. Voilà à quoi revient Avatar : à l'engagement qui fait passer, sous d'autres formes, la science-fiction du roman d'adolescent à la littérature, comme le firent Bradbury, Orwell ou Huxley.

Anti-colonialiste, anti-impérialiste, écologiste...

golden globes.jpgQuant aux questions soulevées par Avatar, la liste en est facile à dresser en cela que chaque thème a, à son tour, attiré d'autres critiques. Parce qu'Avatar dénonce l'exploitation coloniale, certains y ont vu un plagiat d'œuvres antérieures. Pourtant, si l'on y voit des ressemblances avec Pocahontas en raison du destin singulier d'un individu passant dans le camp des exploités, il faut aussi en voir avec Danse avec les loups, ou encore Lawrence d'Arabie. Mais il faut aussi faire d'autres parallèles, la plongée dans la planète Pandora, l'effroi de l'inconnu et le dégoût du système colonial rappellent Joseph Conrad (Au cœur des ténèbres) — jusqu'aux accusations de racisme récemment émises contre James Cameron, comme jadis contre Conrad, pour avoir décrit des Na'vis trop arriérés, incapables de résister sans un chef venu de l'ennemi. La question du monde précolonial fait aussi écho aux travaux d'écrivains africains comme Thomas Mofolo (Chaka, 1925) ou Chinua Achebe (Le monde s'effondre, 1958). Mais les Na'vis, leur cadre de vie et leurs rituels, rappellent aussi les Indiens d'Amazonie, tandis que leur langage est inspiré des maoris de Nouvelle-Zélande.

Anticolonialiste, anti-impérialiste, Avatar est aussi résolument écologiste, et parvient à éviter les écueils de cet engagement à la mode en faisant de la préservation de l'environnement un choix culturel pour les Na'vis et non un impératif scientifique. Un choix de préservation d'une identité particulière, au sens où l'espérait Lévi-Strauss. Et c'est en cela qu'Avatar dépasse les modèles des dystopies précédemment citées : car en face des humains déshumanisés, installés aux commandes de robots pour se défendre face à l'inconnu, endormis artificiellement pour leurs voyages interstellaires, venus d'une planète où, apprend-on, « il n'y a plus rien de vert », les Na'vis font aussi figure d'utopie, ne rejetant pas certains attributs de la modernité (ce fameux réseau enregistrant les voix et mémoires de leurs ancêtres, qui leur permet de télécharger des informations à volonté, en rappelle furieusement d'autres). L'utopie d'un équilibre retrouvé, entre préservation du beau et satisfaction stricte du besoin.

Quant au pacifisme parfois évoqué, on reste circonspect. Là ne semble pas le propos de James Cameron qui, bien loin du délire guerrier futuriste de Terminator, propose toutefois une esthétique de la guerre, recourt au souffle épique bien connu depuis l'Iliade, pour exalter le soulèvement, la résistance. Une guerre, donc, mais pas n'importe laquelle. Ici, les terroristes sont humains, blancs et explicitement Américains. Le saisissant effondrement de l'arbre géant qui abrite les Na'vis n'évoque pas par pur hasard le 11 septembre. Si James Cameron dénonce la guerre, c'est celle menée contre des innocents, pour une cause injuste, quelle qu'elle soit.

La prouesse technologique

Le plus étonnant, peut-être, est l'habileté avec laquelle la technologie vient soutenir les parti-pris de James Cameron. Car c'est en créant un monde en images de synthèse, cette lune virtuelle baptisée Pandora, qu'il parvient à placer l'humain en position d'étranger. Et cet homme, tentant d'accaparer les ressources qui l'intéressent au détriment de la richesse d'un monde qu'il ne connaît pas et refuse de connaître, ne va causer que malheurs. Pandora est, comme la Pandore des Grecs, dotée de tous les dons, mais cette fois c'est à l'homme qu'incombera la faute ; une humanité nettement virile, incarnée par le colonel Quaritch, parodie de lui-même, tandis que les deux seuls personnages féminins remarquables s'engagent du côté des Na'vis. L'homme, donc, ne voit sur Pandora qu'une source de maux : obstacle à sa cupidité d'abord, puis défaite, exil.

Naturellement, c'est en trois dimensions qu'il faut voir ce nouveau monde. Car il s'agit bien là du premier chef-d'œuvre du cinéma en 3D. Rien moins, pour cette nouvelle forme cinématographique, que ce que fut Le chanteur de jazz pour le cinéma parlant, en 1927 : il ne s'agit pas du premier film à utiliser la technique, mais bien du premier à la maîtriser et, plus encore, à la mettre entièrement au service du spectacle, au point de la rendre indispensable. Et que ceux qui protestent contre le gadget prennent garde : en répétant mot pour mot l'erreur de ceux qui ne crurent pas aux talkies, à jamais tournés en dérision par Chantons sous la pluie, ils oublient que l'image tridimensionnelle est un vieux rêve du cinéma. Déjà, au début des années cinquante, avait-on pu croire que la 3D envahirait le grand écran, avec plusieurs productions du magnat fou Howard Hughes, et un vrai joyau, en 1954 : Le crime était presque parfait de Hitchcock, régulièrement encore projeté dans sa version originelle en relief.

dial.jpgCette fois-ci sera enfin la bonne : du moins peut-on l'espérer. Car ce que dessine James Cameron, au-delà d'un film historique qui comptera parmi les quatre ou cinq dates du cinéma de ce siècle, c'est l'avenir de cet art confronté à tant d'incertitudes. Le cinéma était hier encore condamné, disait-on, à une mort certaine, par le développement des écrans plats, de la télévision haute définition, et du piratage sur internet. Pourtant, à ces défis, James Cameron oppose une seule réponse : l'imagination. La seule richesse qui ne s'épuise pas, capable de faire ramener le cinéma en une nouvelle jeunesse qu'il incombe maintenant à tous les autres de faire vivre. Un seul Avatar aura fait en tout cas plus pour le cinéma que cent lois Hadopi. Car contrairement à ce que le terme laisse penser, un véritable « blockbuster » n'a pas pour principale qualité de tuer la concurrence (c'était là le sens initial du terme, appliqué aux pièces et comédies musicales de Broadway, censées « faire sauter le quartier »). Au contraire, derrière un tel succès, c'est toute la production qui renoue avec le public. Les salles françaises ont ainsi attiré plus de 200 millions de spectateurs en décembre : un chiffre mensuel qui n'avait pas été atteint depuis 1982.

Ce que le succès dit de nous

Mais comme derrière tous les phénomènes de société, comme tous les succès populaires, Avatar réussit également parce qu'il nous parle de nous. Le nouveau recordman du box-office mondial demeurera comme le miroir d'une humanité doutant d'elle-même, de sa capacité à découvrir, reconnaître et sauver les richesses qui lui sont prodiguées. Et, à terme, à laisser de son époque une image meilleure que celle qu'elle a pour le moment d'elle-même.

Le cinéma de 2010 illustre en cela à quel point l'humanité change. Les succès qui dominèrent la première moitié du XXe siècle furent en effet pour la plupart des tableaux historiques, relatant les gloires et surtout les maux passés. On pense à Autant en emporte le vent (1939), pour la Guerre de sécession, bien sûr, mais aussi à Naissance d'une nation (1915) sur le même épisode, ou aux Quatre cavaliers de l'Apocalypse (1921), le plus grand succès du muet, sur la Grande guerre. En France aussi, de telles fresques dominèrent longtemps, sur le ton de l'épopée (Le Bataillon du ciel, en 1947, basé sur le livre de Kessel, au sujet des parachutistes français de 1944), ou celui de la comédie (le succès français du Dictateur de Chaplin en 1945, ou de La Grande vadrouille en 1966). Cette mise en valeur du passé cède d'ailleurs aisément à la nostalgie, lorsqu'il s'agit de conter des romances appartenant à des temps révolus et idéalisés, catégorie dans laquelle tombent inévitablement Autant en emporte le vent, mais aussi Titanic (1999).

La seconde moitié du siècle passé fut quant à elle l'ère du divertissement de masse, des spectacles pour jeunes gens. Comment expliquer autrement la mode des films de « frisson », les thrillers comme L'Exorciste (1973) ou Les dents de la mer (1975). Et la science-fiction divertissante de La guerre des étoiles (1977), de E.T. l'extra-terrestre (1982) ou de Jurassic Park (1993), demeure le reflet d'une vision optimiste de l'humanité, se mettant toujours, elle et le progrès qu'elle engendre, au service du bien, ou du moins se révélant capable de maîtriser les conséquences de ses actes. Avatar dépasse donc ce modèle, sagement guidé par ses anciens artisans, James Cameron, du réalisateur d'Alien, le retour (1986) et Abyss (1988), et Sigourney Weaver.

L'homme étranger à lui-même

Natalya_bondarchuk-solaris.jpgAvatar n'est pourtant pas le premier à s'aventurer dans le questionnement de telles certitudes. On a déjà cité quelques dystopies, mais celles-ci ayant en général pour principe l'exagération de nos maux contemporains — laideur urbaine, pauvreté, politique sécuritaire — n'avaient peut-être pas la puissance suggestive de l'Eden virtuel de Pandora. En revanche, le Solaris d'Andrei Tarkovski (1972), qui n'a jamais connu un succès très massif, pose de façon étonnante des questions très proches d'Avatar. Solaris, c'est le nom d'une planète conçue par l'auteur polonais Stanislas Lem et, donc, portée au grand écran par Tarkovski et, plus récemment et de façon moins convaincante, par Steven Soderbergh (Solaris, 2002). Sur Solaris, point de ressources minières mais, comme dans Avatar, une incapacité totale de l'homme à communiquer : le seul habitant de Solaris, c'est un océan immense qui en couvre la surface mais semble vivre, d'une vie autonome.

Or, comme chez James Cameron, de tentative en tentative, c'est par un truchement que la communication sera tentée. En revanche, ce n'est pas l'homme, mais Solaris qui s'y essaie, et les figures animées et pourtant sans vie qu'elle envoie aux scientifiques qui la survolent dans leur base sont issues des rêves et des souvenirs de ceux-ci : Kris Kelvin, tout juste arrivé de la Terre, est ainsi confronté à son ex-femme, suicidée plusieurs années auparavant. Nulle issue dans Solaris, bien au contraire l'homme y reste confronté à son incertitude et les avatars eux-mêmes sombrent dans le désespoir.

On pourrait croire un peu hâtivement qu'Avatar transmet un message plus optimiste que ce sommet du cinéma soviétique. Ce serait oublier que les extraterrestres, dans Avatar, sont les hommes. Et que c'est le comportement de ces derniers qui, cette fois, défie toute compréhension.

Crédits iconographiques : 1. © 2009 20th Century Fox ; 2. © 2010 WireImage.com ; 3. © 1954 Time Warner ; 4. Natalia Bondartchouk dans Solaris (1972), DR.

08:05 Publié dans Vie des formes | Lien permanent | Commentaires (43) | Tags : avatar, cinéma, james cameron |

22/01/2010

Identité nationale, le sens d'un débat. (2/3) L'identité fragile

Un premier volet a permis de saisir que la Nation, d'une part, est une conséquence de la construction étatique et non sa cause — l'État ne représente pas la Nation mais la Nation justifie l'État — et d'autre part qu'elle est une représentation aussi bien culturelle que politique, un équilibre entre ces deux natures, un héritage autant qu'un projet. Voici le deuxième volet de cette réflexion, consacré cette fois à la question de l'identité.

*

II. L'identité fragile

Le débat posé portant sur l'identité nationale, admettons d'abord que le choix des mots n'est jamais un hasard. Car l'identité suppose un double mouvement, fondamental dans la construction nationale. L'identité est ce qui rassemble entre eux des individus, non pas réellement identiques, mais entre lesquels s'établit un accord, se forme une communauté, « une certaine unité nationale » pour Fernand Braudel1. Mais elle est aussi ce qui singularise, ce qui trace la séparation entre le national et l'étranger, et justifie les frontières (physiques, administratives), pour garantir la permanence de la Nation. L'identité suppose une double reconnaissance de l'ipse (soi), et de l'idem (même) ; et l'identité nationale traduit la double nature de la Nation : revendication d'un héritage (constatation de l'idem) et participation à un projet (affirmation de l'ipse).

Menaces sur l'identité

m28_18302519.jpgL'existence même du débat sur l'identité nationale ne peut se résumer à des tactiques politiques, et il serait maladroit de supposer qu'aucune question ne se pose à ce sujet. Car l'identité nationale est à tout le moins présentée et bien souvent ressentie, comme menacée, comme assiégée même. Certains classeront l'immigration comme menace principale, quand d'autres, rejetant de tels réflexes comme xénophobes, s'élèveront toutefois contre les conséquences de la mondialisation sur la production culturelle et sa singularité. Le discours sur la fameuse « exception culturelle » souhaite ainsi voir les biens dits culturels (dont la définition demeure problématique) échapper aux règles commerciales internationales. Ces positions ne relèvent pas d'une logique fondamentalement différente du discours sur l'« immigration choisie » ou la « forteresse Europe ». Or, la Nation étant elle-même représentation, autrement dit construction mentale, il n'est pas étonnant de voir se multiplier les représentations de l'identité et de la menace sur celle-ci, comme le souligne Wendy Brown, au sujet de la multiplication des murs de séparation visant à matérialiser des frontières2.

Mais cette menace ressentie sur l'identité nationale dans un contexte de mondialisation ne fait que répondre aux interrogations sur la notion même d'identité aujourd'hui. L'identité suppose en effet reconnaissance et permanence, et le travail de Zygmunt Bauman rappelle combien les caractéristiques même de la modernité s'opposent à une telle construction, qu'elle soit nationale ou individuelle3. S'identifier serait devenu à la fois un phénomène quotidien à travers la démultiplication des « communautés » réelles ou virtuelles, mais aussi un engagement impossible, un acte aussi répété que vidé de sens dans un environnement instable où l'appartenance est vécue comme un handicap, l'attachement comme une servitude.

Toute identité serait-elle donc en sursis ? Peut-être faut-il en réalité déplacer un peu la réflexion et, plutôt que d'invoquer la mise en cause des identités du fait d'un contexte déstabilisant, et leur protection contre celui-ci, analyser la fragilité intrinsèque de la notion d'identité. La question mise au centre du débat par Éric Besson en est un bon exemple : une interrogation comme « qu'est-ce qu'être Français ? » ne peut que signaler la fragilité de l'identité, et non l'affermir. Le débat se voulait rassurant, et pourtant il inquiète. En effet, comme le souligne Paul Ricœur, « la fragilité de l'identité consiste dans la fragilité de ces réponses en quoi, prétendant donner la recette de l'identité proclamée et réclamée »4. Affirmer l'identité, la valoriser, c'est déjà en révéler la fragilité. Pourtant, le débat actuel ne fait que multiplier les réponses en quoi, en particulier à travers la question de l'immigration.

L'identité nationale et l'étranger

C'est qu'outre le rapport au temps, l'identité est particulièrement fragile dans son rapport à l'altérité, qui suscite accueil mais aussi, inévitablement, rejet. Or, l'autre de la Nation, c'est l'étranger, et dans ce cas, l'acte de rejet, d'exclusion, participe activement de la construction nationale. Pour faire écho à une polémique récurrente sur les paroles de l'hymne national, le « sang impur » versé à Valmy fait partie des éléments inoubliables de l'histoire nationale, car générateurs de la Nation. Voilà un cas exemplaire de violence fondatrice, mais comme le rappelle Ricœur, « il n'existe pas de communauté historique qui ne soit née d'un rapport qu'on peut dire originel à la guerre ».

Benetton.jpgCe rapport à l'étranger ressurgit aujourd'hui, par l'intermédiaire de la question de l'immigration, et il n'est pas surprenant que celle-ci soit évoquée dans le cadre du débat sur l'identité nationale. Encore une fois, le problème réside dans la fragilité de l'identité perçue comme fixité : selon un certain consensus, une politique d'immigration réussie supposerait que le citoyen naturalisé se conforme à un certain modèle, qu'il s'arrache à son appartenance antérieure, non pour s'attacher volontairement à la Nation mais pour s'y laisser attacher. Enfermé dans cette logique, le débat aboutit à la situation inévitable et effrayante que l'on décrit aujourd'hui : l'échec de l'attachement, la résistance à l'arrachement. Puis la résurgence, dès lors, d'identités particulières, et même reconstruites. Déjà en 1986, Fernand Braudel montrait la situation d'enfants d'immigrés « aussi mal dans leur peau en France […] qu'en Algérie »5. La question de l'immigration est centrale dans le débat sur l'identité, non pas parce que l'échec de la politique d'immigration crée un problème d'identité, mais bien parce que l'échec du projet national qui fonde l'identité est cause des difficultés que rencontrent les immigrés et leurs enfants, que l'on n'appelle d'ailleurs pas « fils d'immigrés » mais « immigrés de deuxième (ou troisième, etc.) génération », comme une tare indélébile que certains seraient destinés à porter.

Le problème est peut-être qu'en la matière, ceux-là même qui ont initié le débat sur l'identité nationale ont aussi défini les termes de celui sur l'immigration. En réalité, l'immigration est vécue comme menace, comme risque, aussi bien par les penseurs et décideurs de la gauche que de la droite : en la matière, la droite a depuis longtemps remporté la bataille des mots et des concepts, aboutissant à un consensus transpartisan. On pense à la perception des immigrés comme naufragés de la « misère du monde », d'après la fameuse déclaration de Michel Rocard — phrase qu'il est décidément impossible de sauver6. Ou encore à la généralisation dans le vocabulaire d'un impératif : « intégration »7. Un mot dont l'usage commun n'est que récent en ce qui concerne l'immigration, puisque celle-ci inspirait autrefois d'autres notions, en particulier assimilation et insertion, selon que l'on y voyait une démarche avant tout culturelle ou sociale, avant tout individuelle ou collective. On ne s'étonnera pas de trouver une traditition de droite des discours d'assimilation, et une tradition de gauche des discours d'insertion. Et c'est bien en tant que substitut d'assimilation, et pour se défaire de l'héritage colonial attaché à ce dernier terme, que la droite adopte le mot intégration après 1981. Lorsque la gauche, et notamment la gauche rocardienne après 1988, adopte à son tour l'intégration comme nouveau paradigme de l'immigration, elle tire un trait sur la politique d'insertion et adopte une réflexion assimilatrice. Pour la gauche française aussi, depuis plus de vingt ans, l'immigration est finalement une menace — qu'il faille la gérer, l'aménager, la limiter — bien plus qu'une chance ou, simplement, un phénomène humain incontournable, et d'ailleurs constitutif de l'identité française, ce que souligne Braudel.

De l'identité subie à l'identité agissante

Fragile par définition, l'identité est donc un équilibre. Et sans le double mouvement de l'identité nationale, la Nation n'existe pas : il ne peut être conçu d'attachement à la Nation sans engagement, et donc sans arrachement à d'autres appartenances passées, et renoncement à une infinité d'appartenances potentielles. Comme souvent sur ces questions, Renan l'a affirmé avant nous, et on ne saurait être plus clair qu'il ne le fut : « aucun citoyen français ne sait s'il est burgonde, alain, taïfale, visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIIIe siècle »8. De même qu'il existe une violence fondatrice dont la mémoire ne peut qu'être entretenue, de même il existe une violence que la démarche nationale suppose d'oublier : la Saint-Barthélemy, la croisade contre les Albigeois, mais aussi l'esclavage ou la colonisation : oublier, non pas pour effacer mais pour s'interdire toute identification à une cause qui ne serait que la prétendue réparation d'une mémoire accaparée ou, selon Todorov, abusée9.

En revanche, la conservation de l'équilibre implique une contrepartie. L'identité nationale ne peut en effet pas non plus exister sans attachement, ne peut se passer de celui-ci, de la volonté d'individus se portant vers un projet. Au gré des hommes, des volontés, le projet change, l'identité change donc selon ceux qui la proclament. L'identité collective, et bien entendu nationale, ne peut qu'être évolutive, mouvante. Le changement, semble-t-il redouté, est inévitable, ce que Ricœur, là encore, souligne efficacement : « la tentation identitaire, la "déraison identitaire" comme dit Jacques Le Goff, consiste dans le repli de l'identité ipse sur l'identité idem, ou, si vous préférez, dans le glissement, dans la dérive, conduisant de la souplesse, propre au maintien de soi dans la promesse, à la rigidité inflexible d'un tsi5_delacroix_001f.jpgcaractère, au sens quasi typographique du terme ». C'est pourquoi tout discours se fondant sur l'instauration de tels caractères, par exemple, sur l'évocation d'un lien entre l'identité nationale et la « terre », sur l'« enracinement » en celle-ci, depuis Barrès à Sarkozy en passant par Pétain, est déjà déraison, dérive.

Les désarrois aujourd'hui exprimés face au changement, à la mondialisation, à l'immigration, ne sont donc que les différentes facettes d'une seule et même fragilité dont le remède réside dans la construction d'une identité agissante, dans la force d'une démarche collective destinée à susciter les volontés plus qu'à chercher la meilleure définition de ce qu'est un « Français ». L'identité nationale, parce qu'elle est fragile, devrait donc logiquement être réinstaurée comme un processus, comme un acte collectif, au dépens de l'assignation d'identité (nationale, religieuse, sociale ou autre). Pourtant, la question posée par le gouvernement ne porte pas sur « comment être Français », mais « qu'est-ce qu'être Français ». Le débat actuel relève donc d'une autre logique.

(À suivre...)

Notes :
(1) L'identité de la France, Arthaud, Paris, 1986, introduction.
(2) Wendy Brown, Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique, Paris, Les prairies ordinaires, coll. « Penser/croiser », 2009. Voir aussi notre compte-rendu.
(3) Zygmunt Bauman, Identité, Paris, L'Herne, collection « Carnets anticapitalistes », 2010. Voir aussi notre compte-rendu.
(4) Paul Ricœur, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Le Seuil, 2000, p. 98-99.
(5) Fernand Braudel, Op. cit., Les hommes et les choses I, p. 220.
(6) En 1989, alors premier ministre, Michel Rocard, invité au cinquantenaire de la Cimade, déclarait : « La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part ». Cette phrase est souvent tronquée en sa moitié, ce que l'intéressé rappelle régulièrement. Pourtant, même en version intégrale, elle demeure la traduction d'une vision insupportable et fausse de hordes de miséreux aux portes du territoire national, et d'une conception de l'immigration comme échange à sens unique, comme service rendu par la France à ceux qu'elle accueillerait « généreusement ».
(7) Au sujet de ces enjeux de terminologie, voir Françoise Gaspard, « Assimilation, insertion, intégration : les mots pour « devenir français » », Hommes et intégrations, n° 1154, p. 14-23 ; et Danièle Lochak, « L’intégration comme injonction. Enjeux idéologiques et politiques liés à l’immigration », Cultures & Conflits, 64, hiver 2006.
(8) Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation ?, 1882 (consultable en ligne, par exemple sur ce site).
(9) Tsvetan Todorov, Les abus de la mémoire, Paris, Arléa, 1995.

Crédits iconographiques : 1. © David McNew/Getty Images ; 2. © 1992 Benetton ; 3. Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple, 1831 (musée du Louvre, Paris).

19/01/2010

Inégalités d'accès à la culture : le livre en France, un produit de luxe

Le marché du livre français permet aux éditeurs de faire payer toujours plus cher, trop cher aux lecteurs français. Les inégalités culturelles progressent pour favoriser un secteur de l'édition qui ne se remet pas suffisamment en question. Un diagnostic terrible.

Des prix multipliés par trois

LesMiserables.jpgUne grande librairie parisienne, au rayon des livres de poche, un samedi. Un homme, la quarantaine, d'allure modeste, accompagné de deux jeunes enfants, se renseigne auprès d'une vendeuse. « Auriez-vous Les Misérables ? » L'employée déniche le roman, divisé en deux volumes, et l'homme jette un coup d'œil instinctif au dos, sur le prix. Il ne peut retenir un mouvement de recul. « Excusez-moi, mais il n'y a pas moins cher ? — Ah, non monsieur, désolé… » Quelques instants plus tard, une fois que la femme aura tourné le dos, il reposera l'exemplaire en rayon, et se dirigera vers la sortie.

Les livres de format poche sont pourtant ce qu'il y a de moins cher sur le marché. En ce qui concerne Les Misérables, l'œuvre est toujours divisée en deux ou trois volumes. L'édition du « Livre de poche » (Hachette) est la meilleur marché, en deux volumes, pour 13,50 euros au total. En Folio (Gallimard), il en coûte 14,20 euros pour deux volumes. Chez Pocket (collection du groupe Editis, qui regroupe de nombreuses maisons d'éditions comme Plon, Perrin, Robert Laffont ou Julliard), le prix s'élève à 16,50 euros pour trois volumes. En Garnier-Flammarion enfin, il faudra débourser 20,40 euros, également pour trois volumes.

Pourtant, Victor Hugo étant mort il y a 135 ans, ses œuvres figurent dans le domaine public. En d'autres termes, Les Misérables sont libres de droit : tout ce que le consommateur paie, ce sont les frais d'édition et de distribution. Et il s'agit là d'un des classiques les plus vendus, ce qui réduit les coûts par exemplaire au strict minimum. Les prix à la vente sont effectivement trop élevés. Mais de combien ? Cela, on peut l'évaluer, par exemple en comparant le prix des Misérables à l'étranger. Les éditions en anglais sont un point de comparaison. En anglais, le chef-d'œuvre hugolien est disponible, aux éditions Simon & Schuster, à partir de 6,95 dollars américains, soit 4,83 euros : exactement le tiers du prix français. Pourtant, les éditions en anglais — dont le public, du moins pour Les Misérables, n'est pas plus important que le public francophone — impliquent des coûts de traduction, et une distribution plus coûteuse (distances obligent, aux États-Unis par exemple). Autre différence, les livres en anglais sont généralement de meilleure qualité, y compris dans les collections les moins chères : au lieu du livre « de poche », le standard anglophone est au « paperback », un format plus grand, de couverture souple, solide, assez similaire aux livres des collections littéraires françaises comme la célèbre « Blanche » de Gallimard. Pour le même texte, le lecteur-consommateur français paie donc au moins le triple du lecteur anglais ou américain, dans une version bien souvent moins maniable, dont les pages se détachent, dont l'encre colle aux doigts.

Les Misérables ne sont qu'un exemple. La comparaison entre les prix en France et chez les éditeurs anglophones n'est pas forcément aussi frappante, mais toujours au désavantage des versions françaises. Pour lire l'Iliade, il faut ainsi débourser plus de deux fois plus en français (5 euros au « Livre de poche ») qu'en anglais (2,35 euros chez Wordsworth Classics) ; tandis que pour Crime et châtiment, il faut débourser plus du triple (8 euros au « Livre de poche » contre 2,35 euros chez Wordsworth Classics). La différence s'atténue, un peu, pour les parutions récentes, soumises à droits d'auteur, sans disparaître. Surtout, l'incohérence totale qui consiste à trouver un livre traduit du français vers l'anglais moins cher que la version originale est fort courante. L'élégance du hérisson qui connaît un vrai succès outre-Atlantique fut ainsi lancé à 15 dollars chez Europa Editions (soit 10,45 euros), alors que le prix de lancement chez Gallimard était de 19 euros.

Un marché protégé…

Deux éléments caractérisent le marché français du livre : la loi sur le prix unique, et une forte concentration des acteurs du secteur de l'édition. Deux éléments qui, combinés, aboutissent à la situation actuelle.

Depuis la loi Lang du 10 août 1981, le prix du livre est en effet fixé par l'éditeur, et indiqué sur la couverture du livre. Il ne s'agit pas là d'un simple « prix conseillé », principe qui avait cours jusqu'en 1979 (avant qu'un arrêté ne vienne instaurer pendant deux ans la fixation du prix par les détaillants). En effet, depuis 1981, les vendeurs (librairies, grandes surfaces, vente par correspondance) ne peuvent accorder de rabais supérieur à 5% sur le prix indiqué par l'éditeur, et ne peuvent organiser de soldes saisonniers, sauf sur des livres édités depuis plus de deux ans et non approvisionnés depuis au moins six mois. Cette mesure, inspirée essentiellement de l'exemple allemand, a deux objectifs avoués : d'une part, réduire la concurrence des grandes surfaces généralistes ou spécialisées (FNAC, Virgin, etc.) pour les petites librairies ; d'autre part, soutenir les revenus des auteurs et la variété des références éditées.

Pourtant, la réalité est tout autre. Les libraires traditionnels sont ainsi confrontés à une crise durable, et occupent une place de plus en plus réduite dans les ventes, avec 17,7% des ventes en 2007, contre 42,6% pour les grandes surfaces généralistes ou spécialisées, et 24,2% de ventes par correspondance. Ces dernières sont par ailleurs tirées par la forte croissance des ventes sur internet (près de 8% en 2007, pour 3% en 2003)1. Quant au soutien des auteurs, la situation est aussi morose. Alors que certains estiment le nombre d'auteurs français vivant de leur plume à cent cinquante tout au plus2, la moyenne des à-valoir s'effondre et la variété des références n'est que de façade : dans un marché saturé de parutions souvent médiocres, la création littéraire traverse une crise qui explique le constat étranger de la « mort de la culture française »3. En 2007, sur les trente meilleures ventes de livres, à côté des bandes dessinées et des traductions étrangères, seules dix-sept relèvent de la littérature française. Or, pour ces dix-sept titres, on ne compte que neuf auteurs différents. Dès lors, l'objectif de diversité de la création est menacé. De fait, depuis 2007, le nombre de parutions a entamé un net déclin, avec près de 10% de romans publiés en moins4. En limitant la concurrence par les prix, la loi Lang favorise donc une montée contre-productive de ceux-ci, et empêche la remise en cause des choix éditoriaux lorsqu'ils ne sont pas bons.

… aux mains d'un puissant cartel

livre1.jpgDès lors, la loi sur le prix unique n'atteint pas ses objectifs. La concentration du secteur y est pour beaucoup. À eux seuls, Hachette et Editis représentent la moitié du marché français du livre, et si l'on y ajoute quatre autre groupes, c'est à un contrôle des trois-quarts que l'on aboutit5. Une concentration accélérée ces dernières années par diverses fusions (notamment le démantèlement de Vivendi-Universal dont les activités dans l'édition ont été partagées entre les deux groupes susnommés). Le chiffre d'affaires du secteur est quant à lui sur une pente régulièrement ascendante (+22,5% entre 2001 et 2007). Des performances qui interdisent l'entrée sur le marché de rivaux meilleur marché, et se font donc au détriment du consommateur, avec des niveaux de prix élevés et une hausse accélérée (voir figure ci-contre).

Pourtant, les pouvoirs publics ne sont pas sur le point d'intervenir sur la question, au contraire. Le puissant lobby du livre demande toujours plus de protection, arguant de l'émergence d'un défi majeur remettant en cause la confortable situation actuelle d'un marché protégé et concentré : le livre numérique. Le 14 janvier 2010, au cours d'une conférence de presse commune, le Syndicat des distributeurs de loisirs culturels (SDLC) et le Syndicat de la librairie française (SLF) ont ainsi réclamé une plate-forme de téléchargement unique, et des conditions légales et tarifaires identiques au livre imprimé. Autrement dit, de pouvoir faire payer au consommateur le même prix pour télécharger un fichier en quelques secondes, que pour acheter un exemplaire issu d'une longue chaîne de production, depuis l'encre et le papier jusqu'à l'acheminement en librairie — alors même que ce prix est déjà trop élevé. Cela ressemble à une plaisanterie, mais ne fait que reprendre une proposition très sérieuse du rapport Zelnik sur la création et internet, remis au ministre de la culture Frédéric Mitterrand le 6 janvier6. Pourtant, commercialiser un fichier numérique, téléchargeable et reproductible à l'infini sans aucun frais supplémentaire, ne peut se faire au même prix que la vente d'un livre imprimé : les plateformes anglo-saxonnes l'ont bien compris, qui proposent la plupart des classiques en anglais, quel que soit leur volume, à moins d'un euro. Rien n'empêche d'ailleurs ces dernières d'offrir à ce prix des versions francophones : les seuls perdants seront alors les éditeurs français, victimes de leur propre gourmandise.

Quand l'État privatise le patrimoine culturel

Or la question de l'accessibilité de la culture par la numérisation est très éloignée des préoccupations des pouvoirs publics, enferrés dans la lutte avec Google pour le contrôle des contenus. Car au-delà du catalogue des maisons d'édition, il existe un patrimoine inestimable, détenu par les bibliothèques, et particulièrement la Bibliothèque nationale de France (BnF). Revenons aux Misérables. La première édition datant de 1862, est intégralement dans le domaine public. Non seulement le texte de Victor Hugo, bien sûr, mais également, par exemple, la mise en page d'une édition ancienne, les caractères, les illustrations. Pour être clair, réimprimer à l'identique une édition originale est totalement libre de droits, il s'agit d'ailleurs là de la définition même du domaine public. Or, la BnF a numérisé depuis longtemps Les Misérables dans une version ancienne, disponible sur son portail Gallica, qui donne accès à près d'un million de documents, dont 150 000 livres7. Pourtant, la reproduction de tout fichier, par exemple pour réimpression, est strictement prohibée par la bibliothèque, qui soumet toute réutilisation à certaines conditions8, en particulier à des tarifs de réutilisation commerciale, selon le nombre de pages numérisées et selon le tirage prévu. Réimprimer Les Misérables dans une version faisant partie du domaine public, dans un tirage suffisamment large pour réduire les coûts de production, serait dès lors soumis à une indemnisation de plus de 100 000 euros pour la BnF, soit l'équivalent d'un à-valoir pour un grand auteur à succès.

bnf.jpgCela paraît injuste ? Pire encore, c'est illégal. La BnF se fonde en effet sur des textes de loi mal interprétés. Les conditions de réutilisation pour les « informations publiques » instituées par la loi de 1978 sur l'amélioration des relations entre l'administration et le public s'appliquent en effet à des documents strictement administratifs (art. 1 et 10) dont une liste large est dressée, parmi laquelle ne figurent pas les textes littéraires tombés dans le domaine public9. Ce que revendique la BnF correspond par ailleurs à de nouveaux droits d'auteur, qui s'appliqueraient à l'acte même de numérisation. Or, il faut pour cela assimiler la numérisation à une œuvre photographique au sens de l'article L. 112-2 du Code de la propriété intellectuelle. Problème : la reproduction à l'identique d'une œuvre préexistante n'est pas en elle-même une « œuvre de l'esprit ». La jurisprudence estime en effet qu'une œuvre doit être originale, c'est à dire doit constituer le reflet de la personnalité de son auteur, ce qui ne s'applique pas à la reproduction automatisée à un rythme industriel : « l’originalité dans la forme constitue la pierre de touche des droits d’auteur », selon la formule d'Henri Desbois10. Autre constat, « la qualité d'auteur appartient, sauf preuve contraire, à celui ou à ceux sous le nom de qui l'oeuvre est divulguée » (L. 113-1), et personne n'a encore entendu parler des « Misérables, de la BnF ». Enfin, la base de données que constitue Gallica est protégée, mais un ou plusieurs fichiers extraits d'une base de données, qui plus est destinée au public, ne peuvent être considérés comme une partie de celle-ci : la propriété intellectuelle ne s'applique en effet qu'à la disposition systématique ou méthodique des éléments individuellement accessibles (L. 112-3).

Les conditions abusives qui sont appliquées à la reproduction des ouvrages de la BnF se basent en fait essentiellement sur la propriété matérielle des exemplaires concernés. Impossible en effet pour un éditeur, quel qu'il soit, d'accéder à une si riche collection d'ouvrages libres de droits. Or, outre le fait que ces exemplaires, faisant partie de collections publiques, appartiennent à tous les Français, et non à aucun d'entre eux, il s'agit là-encore d'un abus de droit, le CPI disposant que « la propriété incorporelle […] est indépendante de la propriété de l'objet matériel » (art. L. 111-3). On constate donc aisément que l'État, via la BnF (établissement public administratif), méconnaît le domaine public, et plus exactement viole ce dernier, alors même qu'il s'agit là, justement, du patrimoine humain devenu universel, et insusceptible d'appropriation.

Lire : un loisir de riches

La première conséquence de cette limitation des droits est bien d'empêcher toujours mieux la commercialisation massive de textes anciens, par voie numérique ou par voie imprimée. Le lecteur, lui, paie toujours plus cher lorsqu'il veut accéder à un livre, quel qu'il soit, libre de droits ou non. Mais les conséquences sur l'accès à la culture littéraire sont, elles aussi, directes, comme en témoignent les chiffres des enquêtes sur les pratiques culturelles des Français, menées par le ministère de la culture et de la communication11 (voir figures ci-dessous) : alors que le nombre de Français lisant au moins un livre dans l'année était le même en 2008 qu'en 1973 (70%), le nombre de personnes lisant au moins vingt livres diminue, lui, de façon constante (16% en 2008 contre 28% en 1973). Et si le ministère se plaît à mettre en avant la forte diminution des foyers ne possédant aucun livre (6% en 2008, contre 9% en 1997), il ne s'inquiète pas de la diminution équivalente du nombre de foyers disposant d'une bibliothèque comptant 200 titres au moins, soit une collection somme toute modeste (22% en 2008 contre 25% en 1997). Or, ces inégalités culturelles résultent directement d'inégalités économiques. Comme le relève l'Observatoire des inégalités, le pourcentage moyen de personnes ayant lu au moins un livre dans l'année écoulée recouvre des différences profondes : un cadre supérieur sur dix ne lit pas, contre environ un ouvrier ou un agriculteur sur deux12.

Le marché du livre en France est si fermé, qu'il l'est donc même au consommateur. En effet, alors que la demande française de livres demeure parmi les plus fortes au monde, le prix, lui, bat aussi des records. D'un point de vue économique, le livre a bien, en France, les caractéristiques d'un produit de luxe.

livres 2.jpg

Notes :
(1) Ces chiffres comme la plupart de ceux de cet article sont issus des chiffres-clés publiés chaque année par la Direction du livre du Ministère de la culture et le Centre national du livre.
(2) Hubert Artus et David Servenay, « Comment les écrivains français gagnent leur vie ? », Eco89, 9 novembre 2008
(3) Constat dressé par le magazine Time en 2007, dans un fameux dossier polémique.
(4) Estimation à partir des chiffres de Livres Hebdo (1er juillet 2009 , 7 décembre 2009).
(5) Jean-Claude Utard, Cours sur l'édition française, Mediadix/Paris-X.
(6) Patrick Zelnik, Jacques Toubon, Guillaume Cerruti, Création et internet, rapport au ministre de la culture et de la communication, janvier 2010.
(7) gallica.bnf.fr.
(8) Conditions d'utilisation des contenus de Gallica.
(9) « les dossiers, rapports, études, comptes rendus, procès-verbaux, statistiques, directives, instructions, circulaires, notes et réponses ministérielles, correspondances, avis, prévisions et décisions », loi n°78-753 du 17 juillet 1978.
(10) Référence doctrinale du droit de la propriété littéraire et artistique, auteur du manuel le plus connu sur la question.
(11) pratiquesculturelles.culture.gouv.fr.
(12) « L'inégal accès à la lecture », Observatoire des inégalités, 11 novembre 2009.

Crédits iconographiques : 3. © 2009 Thomson Reuters / Gonzalo Fuentes

09:20 Publié dans Politique culturelle, Question sociale | Lien permanent | Commentaires (28) | Tags : culture, édition, inégalités |

15/01/2010

L'identité au temps de la modernité liquide

M5263.jpgPour enrichir le débat sur l'identité nationale, les éditions de l'Herne publient un petit opuscule de Zygmunt Bauman paru initialement en 2004, Identité. Le sociologue d'origine polonaise, émigré en Angleterre en 1971 après avoir quitté son pays d'origine sous les pressions antisémites du régime de Varsovie, connaît à 84 ans une vogue certaine en France, aidé en cela par de nombreuses traductions depuis une dizaine d'années. Il est en particulier l'auteur du concept de modernité « liquide », qualifiant ainsi la perte totale de repères vécue et subie de façon généralement inconsciente par nos sociétés de production et de consommation.

La question de l'identité trouve tout naturellement sa place dans le registre d'analyse de Bauman. L'identité — individuelle, collective, communautaire, nationale — est elle aussi soumise, comme tout ce qui caractérise la vie humaine — l'emploi, l'amour ou le style vestimentaire — à la liquidité du monde, interdisant à l'individu d'échapper au changement permanent, de se priver d'une infinité de possibles en entrant dans la dépendance qui découle de tout choix.

Élaboré sous forme d'entretien avec Benedetto Vecchi, et tiré d'échanges par courrier électronique — ce qui ne manquera pas de faire sourire le lecteur lorsque Bauman critique les formes de communication virtuelles —, Identité ne permet pas de retrouver la force et l'originalité de ses ouvrages les plus aboutis comme La décadence des intellectuels (1987, traduit aux éditions Jacqueline Chambon, 2007) ou Modernité et holocauste (1989, traduit aux éditions La Fabrique en 2002). Le propos, entre Arendt et Baudrillard, égrène les différentes questions identitaires contemporaines, sans éviter de paraître parfois décousu. Identité n'en offre pas moins des pages toujours rafraîchissantes et, peut-être, une invitation pour certains à découvrir l'œuvre de Zygmunt Bauman.

Couv.jpeg

Zygmunt Bauman, Identité, Paris, L'Herne, collection « Carnets anticapitalistes », janvier 2010 (traduit de l'anglais : Identity, Cambridge, Polity Press, 2004)

À lire : les premières pages sur le blog des éditions de l'Herne.

Crédits iconographiques : photo Olivier Roller / Fedephoto.

09:10 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : zygmunt bauman, identité nationale, livres |

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu