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24/02/2010

L'égalité des places contre l'égalité des chances ?

Dans son nouvel ouvrage, Les places et les chances, le sociologue François Dubet propose de renverser la tendance politique actuelle à privilégier l'égalité des chances et de renouer avec une politique d'égalité des « places ». Un choix, dit-il, qui pourrait sortir la gauche française d'une véritable paralysie idéologique.

L'égalité des places

1983885608.jpgFrançois Dubet évoque donc la notion de « places ». Cette terminologie relativement neuve reprend l'idée de « lutte des places » émise par Vincent de Gauléjac et Isabelle Taboada Léonetti en 1994 dans un travail qui, partant de situations individuelles, entendait montrer comment la désinsertion sociale est devenue un engrenage pour les individus, et pourquoi les réponses institutionnelles à ce problème ont jusqu'ici échoué1. François Dubet entend, à partir de là ,opposer deux modes d'action politique : l'égalité des chances, censée permettre à tout individu d'occuper les meilleurs places selon un « principe méritocratique », et l'égalité des places qui permettrait de contrecarrer l'accroissement actuel des inégalités.

Cette « égalité des places » correspond donc, comme le relève Camille Peugny2, à ce que d'autres appellent plus généralement « égalité réelle ». Autrement dit, pour François Dubet, réduire les inégalités entre les différentes « places » au sein de la société, devrait redevenir une priorité en France. L'exemple de l'égalité entre hommes et femmes est une illustration particulièrement éloquente. Si l'accès égal à certaines places privilégiées, par l'application de la « parité », est un principe important reposant sur l'idée d'égalité des chances, cette perspective n'a pas la même portée que de garantir des salaires égaux entre les hommes et les femmes, selon le principe d'égalité des places.

Critique de la méritocratie

À travers cet essai en faveur de l'égalité des places, François Dubet s'attache donc essentiellement à critiquer l'égalité des chances et le principe méritocratique. Cette critique se nourrit d'ailleurs d'une réflexion sur l'institution scolaire pour laquelle François Dubet est plus connu, et cette publication s'inspire de la préparation en cours d'un nouvel ouvrage sur celle-ci, L'Emprise scolaire (à paraître), en collaboration avec Marie Duru-Bellat et Antoine Vérétout.

On ne s'étonnera donc pas que la critique de la méritocratie inspire des pages plus appréciables que la trop rapide esquisse du concept d'égalité des places. Une critique dont il est bon de rappeler qu'elle fut initiée aux États-Unis dans les années 1990, en particulier avec le livre de Stephen J. McNamee et Robert K. Miller, Jr., The Meritocracy Myth3. François Dubet rappelle ainsi que la méritocratie américaine relève de la fiction, les États-Unis étant marqués à la fois par des inégalités extrêmes et une reproduction sociale très forte. Or, si la France souffre moins d'inégalités — quoique la tendance soit à une augmentation rapide, comme le souligne Camille Landais4 — elle présente aussi un fort taux de reproduction, bien supérieur à certains pays européens comme l'Allemagne et les pays scandinaves. Et, en France comme aux États-Unis, la première conséquence de cette fiction de l'objectivité méritocratique, est d'aboutir à la légitimation paradoxale de l'inégalité, au déchirement du « voile d'ignorance » rawlsien, comme on le constate de plus en plus tôt dans les écoles, dans la volonté de dépister les éléments les plus intelligents, les plus doués, et dans cette mise en concurrence des individus qu'Alain Ehrenberg a appelé le « culte de la performance »5. François Dubet ne peut toucher plus juste que dans ce constat : « Dans l'ombre de l'égalité des chances, il y a toujours un fond de darwinisme social6. »

Les places et les chances ?

Winners and Losers.jpgC'est à partir de ce constat d'échec de l'égalité des chances, et de celui de la prégnance grandissante des inégalités, que François Dubet critique un modèle méritocratique devenu consensuel dans les programmes politiques français. Un argumentaire qui n'atteint  pas totalement son objectif, en peinant à invalider le modèle conciliant  fortes inégalités et forte mobilité sociale, que l'on retrouve en Australie ou au Canada, deux pays « conformes au mythe du Nouveau Monde, plein d'opportunités pour celui qui veut les saisir »7. C'est que l'alternative entre places et chances que postule François Dubet n'en est pas réellement une, ce que démontrent les systèmes à la fois socialement équitables et « mobiles », comme le Danemark.

Or, ce modèle alternatif que présente François Dubet est justement celui dans lequel sont enfermés les choix politiques français aujourd'hui, qui entendent favoriser les chances au détriment des places plutôt que de concilier ces deux principes. Une limitation que s'impose l'auteur dès les premières pages, en affirmant que « l'argument selon lequel on devrait tout faire dans l'idéal ne résiste pas aux impératifs de l'action politique »8, contre certains exemples étrangers, mais aussi contre son propre argumentaire pour la « flexisécurité » et la fin des places protégées et des réflexes corporatistes pour une minorité d'insiders. Mais ce choix étonnant a du moins le mérite de remettre au cœur du débat la question de la combinaison entre politiques d'égalité et de redistribution d'une part, et politique de mobilité d'autre part, ce qui devrait constituer le véritable enjeu, aujourd'hui, pour le modèle social français.

François Dubet, Les places et les chances. Repenser la justice sociale
Paris, Le Seuil / La République des idées, février 2010

Notes :
(1) Vincent de Gauléjac, Isabel Taboada Léonetti, La lutte des places. Insertion et désinsertion, Paris, Desclée de Brouwer, 1994. Le géographe Michel Lussault a également repris cette notion de « lutte des places » pour mettre en relation ce concept social avec l'espace urbain et son découpage. Voir Michel Lussault, De la lutte des classes à la lutte des places, Paris, Grasset, 2009.
(2) Camille Peugny, « François Dubet et “l’égalité des places” » (blog), 12 février 2010.
(3) The Meritocracy Myth, Lanham, Rowman & Littlefield, 1994.
(4) Camille Landais, « Les hauts revenus en France (1998-2006) : une explosion des inégalités ? », Paris School of Economics, juin 2007.
(5) Alain Ehrenberg, Le culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991.
(6) p. 93.
(7) p. 102.
(8) p. 12.
(9) p. 112.

Crédits iconographiques : 1. © 2010 Le Seuil ; 2. DR.

09:20 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : françois dubet, livres, méritocratie, égalité des chances |

22/02/2010

Prisons françaises : un suicide tous les trois jours

La mort de Jean-Pierre Treiber, samedi, remet au centre de l'actualité la question du suicide en prison.

Les chiffres du suicide en prison

suicide prison.jpgRappelons qu'avec 19 suicides pour 10 000 détenus en 2008, la France présente le taux de suicide en prison le plus élevé de l'Union européenne à quinze. Le Danemark, second de ce triste palmarès, présente un taux bien inférieur (13 suicides annuels pour 10 000 détenus). En 2009, 115 000 détenus se sont ainsi donnés la mort selon les statistiques officielles, maintenant le taux à son niveau de 2008.

Depuis le 1er janvier 2010, l'association Ban public recense 18 suicides et « morts suspectes » dans les prisons françaises. Soit plus d'un suicide tous les trois jours en milieu carcéral.

Interdire le suicide ou lutter contre ses causes ?

Face à cette question dramatique, Michèle Alliot-Marie, ministre de la Justice, avait annoncé en 2009 de nouvelles mesures de prévention. Ces mesures incluaient surtout la distribution de « kits anti-suicide » aux détenus considérés comme fragiles et susceptibles de tenter de se suicider (draps indéchirables et ininflammables, pyjamas en papier à usage unique). Des mesures purement techniques, qui rejoignent de précédentes initiatives (comme la suppression des « potences » de télévision dans les cellules), se révèlent inefficaces.

Les détenus peuvent en effet toujours recourir à d'autres modes de suicide, comme se trancher la gorge par exemple, ce qu'a fait un détenu du centre pénitentiaire de Toulon, également mort ce samedi. Surtout, ce type de mesures échoue à prendre la mesure des enjeux soulevés par ces drames et qui mêle de nombreuses questions (surpopulation, manque de personnel de surveillance, présomption d'innocence), à commencer par la plus élémentaire, celle du bien-fondé de l'incarcération.

Le visage de l'intolérable

Chacun de ces suicides est une tragédie personnelle qui rend quelque peu obscène l'affirmation selon laquelle un tel acte serait un aveu de culpabilité, selon les déclarations de l'avocat de la famille d'une des victime de l'affaire pour laquelle Treiber était soupçonné et incarcéré1. Rappelons ainsi qu'une semaine avant Jean-Pierre Treiber, un adolescent de 15 ans se donnait la mort à la maison d'arrêt de Rouen ; rappelons encore que de nombreux suicides en prison concernent des individus en détention provisoire, ou en attente de jugement. Les prévenus se suicident ainsi deux fois plus que les condamnés2.

Autre constat, beaucoup de suicides touchent les détenus placés à l'isolement (c'était d'ailleurs le cas de Jean-Pierre Treiber), une pratique à laquelle l'administration pénitentiaire française recourt de façon excessive et abusive, en particulier à l'encontre de détenus fragiles psychiquement ou atteints de pathologies psychiatriques graves, comme l'a souligné le Comité de prévention de la torture du Conseil de l'Europe3.

Enfin, le suicide n'est que l'aspect le plus visible et choquant de l'intolérable carcéral. On constate d'ailleurs que les détenus se suicident cinq à six fois plus que les hommes de 15 à 59 ans, et que la majorité des suicides interviennent en début de détention (un quart a lieu dans les deux premiers mois)4. Nous consacrions un article à la question il y a seulement quelques jours : « La prison, l'intolérable ».

Notes :
(1) Me Francis Spitzner, avocat de la famille Giraud, s'est en effet exprimé en ces termes : « Treiber par ce suicide a avoué, il s'est infligé une peine définitive que notre code pénal a aboli. C'est une fin qui évidemment, pour la famille de Roland Giraud, est frustrante, elle ne la souhaitait pas. Elle souhaitait un procès, des explications. Il y aura une immense frustration, il n'y aura pas de procès, certaines zones d'ombre du dossier ne seront jamais éclaircies et puis en même temps c'est la fin de l'affaire même si c'est une fin brutale, inattendue. »
(2) Géraldine Duthé, Angélique Hazard, Annie Kensey, Jean-Louis Pan Ké Shon, « Suicide en prison : la France comparée à ses voisins européens », Population et sociétés, n° 462, décembre 2009.
(3) Rapport au gouvernement de la République française, Strasbourg, 10 décembre 2007. De nouvelles visites ont été annoncées pour 2010 afin d'évaluer les changements intervenus.
(4) Géraldine Duthé et al., op. cit..

Crédits iconographiques : © 2009 Nagy.

09:27 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : prison |

19/02/2010

La prison, l'intolérable

Le 12 février se tenaient à Paris les cinquièmes assises de la prison, organisées par le Sénat et l'Assemblée nationale. L'occasion de revenir sur l'histoire d'une cause et de son abandon, et de rappeler la gravité de ses enjeux.

Les prisons françaises toujours inhumaines

Il s'agit d'une réalité si connue, si souvent répétée qu'elle en devient banale : les prisons françaises sont surpeuplées, offrent des conditions de vie déplorables, elles sont également le lieu de traitements inhumains ou dégradants, elle n'assurent pas leur mission de réinsertion. Elles ont ainsi été critiquées — et l'État parfois condamné — à de multiples reprises, par des rapports parlementaires (à l'Assemblée nationale et au Sénat, en 2000, travaux malheureusement non renouvelés), par des institutions nationales (la Cour des Comptes, la Commission nationale de déontologie de la sécurité, l'Institut national d'études démographiques), par des organisations internationales (Cour européenne des droits de l'homme1, Comité de prévention de la torture du Conseil de l'Europe) et par des organisations non gouvernementales (Observatoire international des prisons, Amnesty International).

 

France-Paris-Prison-Sante-1-2.jpg cellule_sante.jpg

Quelques simples faits donnent un aperçu de la situation. Avec 66 000 prisonniers environ, la population carcérale a augmenté de 36 % depuis 2002. Le taux d'occupation moyen des prisons françaises est de 111 %, et atteint 124,5 % dans les maisons d'arrêt2. Déjà, en 2000, Véronique Vasseur dressait un tableau effrayant :

« Les cellules font dix mètres carrés et demi et accueillent trois ou quatre détenus. Les murs sont de couleur papier kraft avec une petite ampoule de 60 watts, à trois mètres du sol. Ils suintent de salpêtre. La fenêtre est minuscule et aucun air ne circule. Les carreaux cassés ne sont pas changés, le W.-C. collectif n'a même pas de paravent et on s'étonne qu'ils soient tous constipés. Essayez de déféquer devant trois inconnus ! La vermine envahit les matelas3. »

Au-delà de ces questions de « confort », le rapport du Comité de prévention de la torture effectué à la suite de ses visites en France en 2006 révélait un certain nombre de mauvais traitements, des cas de violences entre détenus, et l'usage excessif et sans contrôle de régimes de détention spéciaux, notamment le quartier d'isolement, « devenu le lieu de rejet de détenus difficiles à gérer, psychiquement atteints et pour certains, atteints de pathologies psychiatriques graves et chroniques, pour lesquels une prise en charge psychiatrique s’avère nécessaire »4. Conséquence la plus grave et visible de ces conditions, en cinquante ans, le taux de suicide dans les prisons françaises a quintuplé, en passant de 4 suicides pour 10 000 détenus en 1960 à 19 en 2008. La France présente le taux de suicide en prison le plus élevé de l'Union européenne à quinze, loin devant le Danemark, deuxième avec 13 suicides annuels pour 10 000 détenus5.

La leçon du GIP

Intolérable : le qualificatif est le seul qui s'impose face à cette situation. Or, un constat comparable était déjà dressé il y a une quarantaine d'années. Intolérable était en effet le titre retenu pour les publications du Groupe d'information sur les prisons (GIP). Celles-ci, aux nombre de quatre, furent respectivement consacrées aux conditions de détention dans 20 prisons françaises (mai 1971), à la prison de Fleury-Mérogis, alors considérée comme un établissement modèle (juin 1971), à la mort suspecte de George Jackson à la prison de San Quentin, aux États-Unis (novembre 1971), et enfin aux suicides dans les prisons (février 1973).

kagan-72-3.jpgQu'est-ce que le Groupe d'information sur les prisons ? Il y a près de quarante ans était signé le manifeste qui y donnait naissance, par trois des plus grands esprits français du temps : Michel Foucault, Pierre Vidal-Naquet, et Jean-Marie Domenach qui le publiait dans les pages de la revue Esprit, le 8 février 1971. Et derrière l'anonymat des publications du GIP se trouvent d'autres figures intellectuelles majeures (Gilles Deleuze, Daniel Defert, Jacques Donzelot, Danièle Rancière), ainsi que des journalistes, des médecins, des magistrats, et bien entendu des détenus et proches de détenus. La mission que s'assigne alors le GIP est d'utilité publique : informer sur les prisons en donnant la parole à ceux qui y vivent, qui y sont détenus ou qui y travaillent, contourner le jeu des hiérarchies internes, ses blocages, ses censures, ses répressions, pour dire l'intolérable, et faire connaître les refus, les mouvements de colère, les mutineries, en particulier la vague de révoltes de l'hiver 1971-1972. Cette parole, ces faits, le GIP les fait connaître au public le plus large, par ses publications, par ses réunions publiques, par ses tracts distribués dans les lieux publics. Et il les porte jusqu'au ministère de la Justice, lorsque le 17 janvier 1972 Michel Foucault y tient une conférence de presse improvisée et y lit la déclaration des prisonniers de la centrale de Melun, aux côtés de Jean-Paul Sartre. Un texte qui émane des détenus, donc, une parole portée par Foucault, des revendications simples, belles, responsables, appelant à l'élection de comités représentatifs des détenus, et affirmant que « la réinsertion sociale des prisonniers ne saurait être que l'œuvre des prisonniers eux-mêmes »6.

L'expérience du GIP tourna court puisque le groupe décida sa dissolution en décembre 1972, même si l'action fut poursuivie par un comité d'ex-détenus, le Comité d'action des prisonniers. Mais au-delà de ces quelques mois d'expérience, le GIP montre la défense d'une cause par de nouveaux modes de lutte, et plus encore un bouillonnement intellectuel sur la question carcérale, une réflexion globale sur celle-ci, que poursuivront certains, à commencer par Foucault dans ses cours au Collège de France sur la société punitive7 et dans Surveiller et punir8. Ving-cinq ans plus tard, la situation dans les prisons n'a pas beaucoup changé, quelques améliorations, beaucoup de dégradations, et un système carcéral de moins en moins questionné dans son ensemble. La cause des prisonniers est à l'abandon, et on pourrait chercher très longtemps les figures notables qui auraient succédé aux Vidal-Naquet, aux Foucault, aux Deleuze. La prison fait partie de ces causes délaissées par des intellectuels sans engagement, sans conscience collective, qui ont depuis longtemps confisqué la parole.

L'anomie carcérale aujourd'hui

Regroupant des personnalités d'horizons différents, ayant elles-mêmes des idées différentes quant au système pénal et au monde carcéral, le GIP soulève cependant une question cruciale. Les prisons sont alors situées pour ainsi dire hors du droit, elles fonctionnent selon des règles opaques, instables, variant d'établissement en établissement. L'arbitraire de la prison, la quasi-anomie qui y règne, voilà où réside au fond l'intolérable. Une situation qui ne correspond d'ailleurs pas non plus aux théories de la prison. Déjà en 1819, Decazes, alors ministre de l'Intérieur, l'affirmait énergiquement : « La loi doit suivre le coupable dans la prison où elle l'a conduit »9.

Or l'anomie est toujours une réalité du monde carcéral. Moins visibles que la surpopulation  ou l'insalubrité, les problèmes qui en découlent sont pourtant majeurs. Ce sont les violences, à commencer par celles, trop courantes, entre détenus : agressions, racket, règlements de compte, viols. Des faits graves sur lesquels, selon le rapport sénatorial de 2000, « les surveillants peuvent être conduits, par lassitude et résignation, à "fermer les yeux" ». C'est la cantine, système incontournable pour vivre : nourriture (les rations offertes étant notablement insuffisantes), tabac, produits d'hygiène figurent parmi les premiers postes de dépense des détenus. « Cantiner » est une obligation, et même le strict nécessaire se paye : savon, papier hygiénique. Quant au véritable luxe qu'y constitue la télévision,  son coût élevé en décourage beaucoup, mais des tarifs de location approchant parfois des 50 € mensuels en font le second poste de dépense ces dernières années10. Un système abusif, des prix arbitraires et excessifs permettant l'administration de chaque prison de s'en mettre « plein les poches », toujours selon le rapport du Sénat. Et qui force beaucoup de détenus à travailler pour vivre, alors que l'obligation du travail a théoriquement été supprimée en 1987. Mais ce n'est là qu'une des conséquences de la cantine, qui stimule aussi les rackets, les trafics, la constitution de rapports de domination basés sur l'argent — dont la détention est théoriquement interdite en prison — et l'échange de « services », qu'il s'agisse de faire le ménage ou de consentir à des relations sexuelles. Les inégalités hors de la prison sont non seulement reproduites, mais décuplées entre les murs.

Wlatelier.jpgQuant au travail en prison, non seulement il est bien souvent subi plutôt que choisi, mais on sait également qu'il ne favorise pas la réinsertion, comme le montrent les statistiques de l'Espace liberté emploi, le « Pôle emploi » des ex-détenus. Celle-ci « passe par la culture, par des minimums de base, savoir lire et écrire. Le pourcentage d'illettrés en prison est énorme », comme l'expliquait en 2000, à la commission d'enquête de l'Assemblée, Cécile Rucklin, la présidente du GENEPI (le groupement étudiant national d'enseignement aux personnes incarcérées ). Mais les détenus qui travaillent sont la source d'un véritable « business » très fructueux, comme le soulignent Gonzague Rambaud et Nathalie Rohmer dans une récente enquête11. Sans contrat de travail, les détenus ne bénéficient pas de certaines garanties élémentaires (Smic, congés payés, droit syndical, arrêt maladie), et travaillent dans des conditions d'hygiène et de sécurité déplorables, hors de tout contrôle de l'inspection du travail (qui ne peut visiter les prisons que sur invitation). Une véritable « délocalisation sur place », dont profitent de grandes marques comme EADS, Yves Rocher, Bic, L'Oréal ou Post-It, directement ou par l'intermédiaire de sous-traitants.

Penser (sans) la prison

Face à cet intolérable persistant, les tensions et révoltes existent toujours, mais elles sont mieux étouffées et peu médiatisées. Les mouvements de protestation parfois violente menés par les surveillants pénitentiaires ces derniers mois étaient en revanche plus difficile à passer sous silence. Or, la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 ne change pas la donne, le droit n'évolue pas, voire régresse, l'administration pénitentiaire conserve des pouvoirs considérables, et de nombreuses règles demeurent à préciser par décret. Le principe de la 9782070729685.jpgcellule individuelle n'a ainsi été sauvé que de justesse par le Parlement, contre l'avis du gouvernement. La seule solution avancée à la surpopulation est la construction de nouveaux établissements, là où la Finlande, par exemple, a réussi à diviser par deux son taux de détention en vingt ans grâce à une politique volontariste12. Enfin, l'augmentation de l'aménagement des fins de peine voit dans le même temps celui-ci échapper au juge d'application des peines pour passer sous le pouvoir de l'administration pénitentiaire.

Le décalage entre la question carcérale et les discours politiques est plus que jamais manifeste. Les assises de la prison, qui se tenaient le 12 février, se sont closes sur un discours de Michèle Alliot-Marie, ministre de la Justice. Celle-ci a notamment affirmé son opposition à « une conception déshumanisée de la prison ». Une déclaration surprenante, pour qui se penche sur la question carcérale qui est, de toute évidence, un système de déshumanisation, une solution technique qui, comme le souligne Foucault dans Surveiller et punir, remplace la procédure punitive dans la justice pénale contemporaine. Penser la prison ne peut se faire sans penser l'échec de la prison, ses maux, tous chroniques depuis plus de deux siècles (création de nouvelles délinquances, récidive). Ni sans penser l'utilité de la prison lorsque les enjeux affichés, qu'il s'agisse de l'insertion ou de nécessité thérapeutique, ne sont que difficiles à mettre en rapport avec la privation de liberté. Penser la prison ne peut pas non plus se faire sans prendre en compte sa place dans la société, sa nature politique d'instrument de pouvoir. Et sans imaginer son absence.

Notes :
(1) Pour une affaire récente, CEDH, 9 juillet 2009, Khider c. France (violation de l'article 3 de la convention, traitements inhumains et dégradants).
(2) Laurent Mucchielli, « La population carcérale s’est stabilisée en 2009 à un haut niveau », Délinquance, justice et autres questions de société (blog), 15 janvier 2010.
(3) Véronique Vasseur, Médecin-chef à la prison de la santé, Paris, Le Cherche midi, 2000.
(4) Rapport au gouvernement de la République française, Strasbourg, 10 décembre 2007. De nouvelles visites ont été annoncées pour 2010 afin d'évaluer les changements intervenus.
(5) Géraldine Duthé, Angélique Hazard, Annie Kensey, Jean-Louis Pan Ké Shon, « Suicide en prison : la France comparée à ses voisins européens », Population et sociétés, n° 462, décembre 2009.
(6) Repris dans Philippe Artières, Laurent Quéro et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), Le groupe d'information sur les prisons. Archives d'une lutte 1970-1972, Paris, IMEC, 2003.
(7) Repris dans Michel Foucault, Dits et écrits, tome II (1970-1975), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1994.
(8) Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.
(9) Élie Decazes, « Rapport au roi sur les prisons », Le Moniteur, 11 avril 1819, cité par Michel Foucault, Surveiller et punir, p. 288.
(10) La récente mise en place d'un forfait unifié de 18 € par l'administration pénitentiaire ne concerne, pour le moment du moins, que les établissements gérés par des prestataires privés.
(11) Gonzague Rambaud, Nathalie Rohmer, Travail en prison : enquête sur le business carcéral, Paris, Autrement, 2010.
(12) Stéphanie Coye, « Leçons finlandaises », Dedans/Dehors, n°60, mars-avril 2007.

Crédits iconographiques : 1 et 2. Prison de la santé © Ban public ; 3. Michel Foucault et Jean-Paul Sartre le 17 janvier 1972 © Élie Kagan ; 4. Atelier de travail en prison © Ministère de la Justice ; 5. © Gallimard.

09:26 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : prison, loi pénitentiaire, michel foucault |

16/02/2010

Quand la ville tente de se débarrasser de ses « clochards »

sdf3.jpgCeux que l’on appelle, de manière indifférenciée, les « sans abri », les « sans domicile fixe » ou encore les « clochards » dérangent la ville. Depuis quelques années, ils semblent plus nombreux ou du moins, plus visibles. On les voit dans les parcs, dans les transports en commun, ou encore sur le boulevard périphérique parisien. Le nombre de « sans domicile fixe » en France est difficile à évaluer. Dans une enquête de 2001, l’INSEE estimait qu’ils étaient 86 000 et en janvier 2007, dans son 12e rapport annuel la Fondation Abbé Pierre en comptait 100 000.

Pourtant, en pleine campagne des élections régionales aucun programme de partis politiques, en région Ile de France, ne propose de mesures d’aides à la réinsertion de ces personnes. L’Union pour un Mouvement Populaire (UMP) rappelle leur existence dans ses chiffres clés (50 000 personnes) et Europe écologie annonce, qu’il faut « une politique spécifique à destination des sans logements », sans plus de précisions. Ces faits soulignent le peu d'intérêt que les partis politiques et les électeurs portent aux « clochards » préférant déléguer cette responsabilité aux associations.

Qu'est-ce qu'un « clochard » ?

Les termes de « sans domicile fixe » ou « sans abri » décrivent souvent une même réalité. Toutefois, la notion de « sans domicile fixe » est plus large car elle fait référence aux personnes qui non pas de résidence fixe. Elle inclut les personnes qui vont d’un lieu d’hébergement à un autre sans obligatoirement dormir dans la rue. Toujours selon, un rapport de 2006 de l’INSEE, « elle repose moins sur le critère de l’habitat que sur celui de la précarité du statut d’occupation »1. En revanche, un « sans abri » ne dispose pas d’un lieu couvert pour se protéger des intempéries, dort dehors ou dans un lieu non prévu pour l’habitation (quai de métro, cave, etc.). En 2007, une étude de l’INSEE dénombrait 14 600 personnes vivant dehors. Un total en hausse de 35% par rapport à la précédente enquête, en 1999 : on en comptait alors 10 800. Ces termes devenus usuels prêtent à confusion et édulcorent des réalités diverses. sdf2.jpg

Dès lors, notons que l’article s’intéressera plus spécifiquement à ce que l’on appelle les « sans-abri » et préférera à cette expression celle de « clochard », qui correspond dans l'imaginaire collectif à un être en errance, et qu'utilise d'ailleurs Patrick Declerck dans son ouvrage de référence, Les Naufragés2. L’auteur y note que les difficultés pour désigner ces hommes prouvent qu’ils échappent à une réflexion claire. Aux difficultés rencontrées pour les définir se greffent leur immobilité, leur stationnement dans certains lieux : ces êtres dérangent car on ne peut identifier ce qu’ils font, leur rôle. Comme l’explique Michel Lussault, se tenir immobile dans notre société est considéré comme une remise en cause de la « norme sociale puissante » à l’heure de la mobilité permanente3.

« La police des places »

Or, l’on chasse « les clochards », arguant qu’il y a des places dans les centres d’hébergement d’urgence. Pourtant, la mission Ville et logement de la loi de finances 2010 prévoit, en son programme « Prévention de l’exclusion et insertion des personnes vulnérables », une diminution des dépenses pour l’hébergement d’urgence et l’aide alimentaire. En effet, les crédits consommés en 2008 étaient de 228 millions d'euros, et les crédits inscrits au PLF 2010 s'élèvent à 214 millions d'euros, soit une baisse de 6,3%. La raison en est qu’après l’hiver 2006-2007 et les actions de l’association Don Quichotte, les pouvoirs publics ont donné la priorité à des solutions de moyen et long terme. Cette situation explique aujourd’hui les annonces successives d’ouvertures de lits pour accueillir les plus démunis en cette période de grand froid.

Mais au-delà de cet abandon politique, la ville rassemble une communauté de personnes. Comme le précise Marcel Roncayolo, « la notion de ville implique l’agglomération d’une population, c'est-à-dire la concentration de l’habitat et des activités […] ; un mode de vie ou des formes de sociabilités particulières, un aménagement des espaces et des objets urbains qui implique une organisation collective4. C’est pourquoi le rapport aux plus fragiles livre des enseignements sur notre manière de vivre ensemble.

sdf4.jpgRobert Castel, dans Les Métamorphoses de la question sociale5 rappelle combien le concept d’exclusion est flou, et lui préfère le terme de désaffiliation. Par cette subtilité, il entend mettre en évidence que personne n’est jamais véritablement en dehors de la société, « exclu », mais que les individus se répartissent en fonction des protections dont ils bénéficient, et de leur vulnérabilité. La désaffiliation n'est pas un état immobile : elle est une dynamique, et le passage à l'état de clochard est un processus complexe et multifactoriel. Patrick Declerck considère d'ailleurs qu’il ne faut pas réduire la « clochardisation » à un seul type de causes, celles-ci pouvant être socio-économiques, familiales ou encore culturelles. Les individus glissent en périphérie de notre société, et pourtant les « clochards » n'y sont pas des étrangers, plus encore, leur existence et nos relations à eux témoignent de la désagrégation du tissu social. Or, face à ce constat, il ne s’agit plus de chercher des solutions collectives mais de les éloigner. Que penser des groupes de commerçants et riverains demandant l’expulsion des clochards de leur quartier, ou encore des nouvelles politiques d’aménagement urbain visant à les déloger ? Cette « police des places » que décrit Michel Lussault est « l’ensemble de ce qui définit et régule le régime d’allocation des places […]. Cet ensemble associe des institutions, des collectifs, des individus et des normes. »

Prévention situationnelle

Un des exemples de ces politiques d’aménagement visant à écarter les « clochards » est la prévention situationnelle, une pratique qui s'est progressivement répandue en France.

Cette méthode a été notamment théorisée en 1961 par Jane Jacobs6, philosophe et architecte de l’urbanisme, suite aux travaux de l’école de Chicago sur les éléments de contexte de la criminalité. Jane Jacobs a inauguré l’idée d’un lien entre l’urbanisme et la territorialité, en affirmant la nécessité de lutter contre l’anonymat et l’isolement, résultant notamment de l'urbanisme planifié, pour réduire le crime dans les zones résidentielles. Pour autant, Jane Jacobs était opposée à l’idée d’une planification urbaine qui conduirait à l’isolement de l’individu. Cette thèse a par la suite, été reprise et surtout détournée par C. Ray Jeffrey dans Crime prevention throught environnemental design (1971), et par Oscar Newman dans Defensible space (1972). Ce dernier en particulier argue de la nécessité de mettre en place un « environnement défensif » contre la criminalité dans les quartiers résidentiels. Par cette réflexion est introduite l'idée d'instaurer un contrôle informel de la communauté sur ceux qui l'entourent et la menacent.

Anti-sites 7.jpgDésormais, on considère ainsi qu’il existe des lieux privés ou publics en ville qui seraient propices aux actes criminels, et l’aménagement pourrait apporter une réponse à ces problèmes de sécurité en repensant l’espace urbain. La prévention situationnelle permet donc de prendre en compte dans les projets de construction les réalités des phénomènes d’insécurité existants ou prévisibles. Mais, sous couvert d’un discours sécuritaire, les collectivités entendent ainsi déplacer les « indésirables », les repousser hors des centres-villes et de certaines zones protégées.

Si ces changements ne se laissent pas forcément remarquer, l’espace a déjà évolué. Comme le note Michel Lussault, en prétextant qu’il fallait sophistiquer le mobilier urbain les pouvoirs publics ont intentionnellement rendu les places assises inconfortables pour éviter que l’on puisse y demeurer. Le collectif Survival Group a répertorié bon nombre de ces aménagements, qu'il a dénommés « anti-sites ».

Ces lieux dévoilent l’ambiguïté de la politique menée par les grandes villes aujourd'hui, à commencer par Paris. D’une part, la municipalité laisse le paysage urbain se transformer et repousser mécaniquement les indésirables à la périphérie. Les modifications prennent des allures variées et semblent poursuivre d'autres buts : parc à vélos sur les façades des bâtiments publics, sièges plus espacés dans les stations du métro parisien, plots décoratifs sous les panneaux publicitaires. Ces éléments « design » ou « pratiques » ont pourtant une finalité principale tout autre : empêcher le stationnement des individus. Et, alors même qu'elle interpellait ces derniers jours  le gouvernement sur la situation d'un millier de sans abri ne disposant pas de solutions d'hébergement au-delà du 31 mars, la ville de Paris apporte elle-même des solutions très faibles et provisoires à cette question. La municipalité a ainsi mis à disposition de l’association Emmaüs une partie d’un immeuble de bureaux du 9e arrondissement jusqu’en 2011, permettant d’accueillir 60 personnes. Dans le même temps, les clochards sont impitoyablement chassés des lieux touristiques, ou interdits d'accès Paris-Plage pendant l'été, bel et bien exclus.

Au final, cette modification du paysage de la ville ne serait pas possible sans une profonde mutation des mentalités : l’indifférence croissante envers les plus démunis.

Anti-sites 5.jpg Anti-sites 9.jpg

Notes :
(1) Cécile Brousse, Définition de la population sans-domicile et choix de la méthode d'enquête, Insee-Méthodes, n°116, p.15-27.
(2) Patrick Declerck, Les Naugrafés, Paris,  Plon, coll.«Terre humaine», 2001.
(3) Michel Lussault, De la lutte des classes à la lutte des places, Paris, Grasset & Fasquelle, 2009.
(4)
Marcel Roncayolo, La ville et ses territoires, Paris, Gallimard, 1990.
(5) Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995.
(6) Jane Jacobs, Déclin et survie des grandes villes américaines, Liège, Mardaga, 1991.

Crédits iconographiques: 1,2,3. © 2010 La Brèche; 4,5,6 © Survival Group.org.

10:33 Publié dans Question sociale | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : clochards, michel lussault, ville |

11/02/2010

Laurent Lévy, les « Noirs » et les « Arabes » : défaite d'un polémiste

Laurent Lévy publie, aux éditions La Fabrique, "La gauche", les Noirs et les Arabes . La quatrième de couverture proclame qu'il « montre combien de racisme, quelle haine de l'islam sont dissimulés » derrière les discours de gauche. La Brèche l'a lu.

Retour sur une polémique : Laurent Lévy et ses filles

couv_2205.jpgDisons-le immédiatement, le titre de ce bref opuscule est trompeur, sinon mensonger. Car de ce livre ne parle pas vraiment de la gauche — terme que l'auteur ne peut employer sans guillemets, comme si ce concept ne recouvrait aucune réalité — mais plutôt de l'extrême gauche, essentiellement le Parti communiste français et la Ligue communiste révolutionnaire (devenue NPA). Il ne parle pas non plus des noirs et des arabes, mais des musulmans — mais cet amalgame n'y est pas le seul. En fait, Laurent Lévy publie sous ce titre un essai polémique centré sur la question du voile islamique et le débat sur la loi sur la laïcité de 2004, publié de façon opportune, sinon opportuniste, alors que la polémique sur le voile intégral fait rage.

Puisque Laurent Lévy le rappelle dès les premières pages, précisons que, outre son passé d'avocat qui l'a amené notamment à défendre le MRAP, il s'était retrouvé au centre des controverses concernant ses deux filles, Lila et Alma Lévy, dont les déclarations avaient déchaîné les fureurs fin 2003, avant qu'un livre ne vienne préciser leurs positions1. Jetées en pâture à la presse écrite et aux caméras de télévision, les deux jeunes filles avaient à l'occasion déclaré que l'amour est « grotesque », que la lapidation était pour la femme un droit qu'on ne saurait lui refuser, ou encore que les homosexuels de leur lycée devaient être sanctionnés pour leurs actes. Or, si ses filles se sont depuis retirées de la vie publique — elles sont mariées et vivent à l'étranger — leur père est bien décidé à entretenir cette notoriété par ce nouvel ouvrage.

Face à l'amalgame, encore plus d'amalgame

Déjà auteur du Spectre du communautarisme en 2005, Laurent Lévy tente, dans "La gauche"... de démontrer comment le débat sur le voile aurait révélé une « fracture » au sein de tous les courants de la gauche, fracture qui révélerait deux attitudes opposées quant à la question « indigène », l'auteur faisant là référence à l'appel des « Indigènes de la République » de 2005. Le premier problème, à ce sujet, demeure que la question de l'islam est quelque peu réductrice lorsqu'on prétend éclairer la question des « indigènes » ou « des Noirs et des Arabes », c'est à dire des minorités que certains estiment suffisamment homogènes pour être reconnues en tant que telles.

Le second problème, c'est qu'en mauvais avocat, Laurent Lévy oppose sans nuance deux camps qu'il présente comme assez parfaitement cohérents. D'un côté l'islam, de l'autre les islamophobes. D'un côté la liberté, de l'autre les antivoile. Dénonçant l'amalgame fréquent de certaines personnalités publiques mélangeant islam et islamisme, M. Lévy n'échappe donc pas à ce même défaut. Plus inquiétant, il reprend volontiers la terminologie caricaturale utilisée à cette occasion, après l'avoir parfois critiquée, et l'utilise sans recul en les entourant de guillemets comme pour s'en excuser. Aussi M. Lévy parle-t-il des « islamogauchistes », parmi lesquels il se compte lui-même, et ne passe pas loin de reprendre à son compte l'amalgame « musulmans = terroristes »2.

Face au camp des défenseurs de l'islam, se trouvent donc les opposants au voile : le « parti prohibitionniste », M. Lévy n'usant cette fois pas des guillemets. L'argumentaire de M. Lévy se montre toutefois d'une faiblesse insigne. Considérant successivement les trois arguments principaux qu'il retient contre le port du voile à l'école — la laïcité, le féminisme et la dénonciation de l'islamisme — Laurent Lévy pense les contredire efficacement. D'abord en indiquant que certaines associations laïques et certains féministes se sont opposés à la loi de 2004, sans préciser d'ailleurs les raisons précises de tels positionnements — rappelons en effet que s'opposer à cette loi votée au terme d'un débat caricatural et dans un contexte de stigmatisation ne signifie pas forcément défendre le port du voile ou d'autres signes religieux dans les établissements scolaires. Puis, il tente de démontrer que les opposants de l'islamisme sont en réalité à peu près tous des ennemis de l'islam dans son ensemble. Ce qui, là encore, en dit parfois long sur les propres conceptions de l'auteur quant à la religion musulmane.

Ce que pense vraiment Laurent Lévy

pic1.jpgDans l'ensemble, les excès souvent réels de certains opposants au port du voile ne sont critiqués eux-mêmes qu'avec excès, et des propos inacceptables. Lorsque Laurent Lévy rappelle la critique du hijab en tant que soumission au désir de l'homme, ou en tant que marqueur sexuel, c'est pour retourner d'une façon très étonnante le raisonnement : « le point n'est pas inexact, mais de tels marqueurs sont nombreux dans des usages qui ne sont que rarement remis en cause, a fortiori réprimés ou condamnés, et on a pu entendre ce reproche dans la bouche de femmes qui n'hésitent pas à porter du rouge à lèvres ni à chausser des talons hauts »3.

Quant aux discours laïques, il faut reconnaître à Laurent Lévy qu'il soulève une question intéressante, lorsqu'il signale le caractère récent et fragile d'une conception un peu trop simple et de plus en vogue qui ne voit dans la laïcité qu'une distinction entre domaine privé et domaine public. En revanche, cela n'invalide pas pour autant cette redéfinition actuelle, que décrit par exemple Marcel Gauchet, qui relève d'ailleurs la tension qui se révèle à cette occasion entre la politique et une société civile sacralisée, dont Laurent Lévy est un exemple extrême4. Ce que M. Lévy oublie, en réalité, c'est le caractère national de l'Éducation nationale, qui n'est pas seulement « instruction publique » mais porte un contenu déterminé, historiquement, idéologiquement et du point de vue des mœurs5.

Quant à ses arguments théoriques, Laurent Lévy recycle la vieille critique réactionnaire des valeurs républicaines et révolutionnaires, celle d'Edmund Burke, Joseph de Maistre ou Louis de Bonald (qu'il ne cite pas), une tendance qu'il partage avec les Indigènes de la République auquel il se réfère longuement. L'universalisme républicain serait ainsi abstrait, porteur de concepts uniquement formels, en particulier l'égalité. M. Lévy ne s'arrête toutefois pas là, et, par citation interposée, n'hésite pas à évoquer dans la laïcité un concept chrétien, ne pouvant en aucun cas s'appliquer à l'islam et ayant pour conséquence principale qu'il n'y aurait pas d'islam laïque possible6.

Un sujet bâclé

Mais, de façon générale, c'est la pauvreté des raisonnements de Laurent Lévy qui laisse désemparé. Ainsi de l'exercice auquel il se livre lorsqu'il reprend un texte de Georges Marchais pour prouver ce que celui-ci pensait, sans que l'on sache exactement si l'on doit comprendre qu'il était xénophobe, raciste, islamophobe ou autre chose encore. De ce jeu ne voici qu'un extrait :

« Georges Marchais […] écrivait ainsi en 1975 : « Les quatre millions d'immigrés qui travaillent ou vivent aujourd'hui en France sont des ouvriers avec leur famille (sic), qui constituent une part importante de la classe ouvrière dans notre pays. » Et non de notre pays. « Ils sont des travailleurs étrangers auxquels il est normal que le parti de la classe ouvrière française [et non de France – LL] affirme dans les faits sa solidarité active, dans l'esprit de l'internationalisme prolétarien [et non de la solidarité de classe – LL]. Pour ces raisons, le parti communiste français n'a jamais cessé d'être aux côtés des travailleurs immigrés... » Et non de les considérer comme étant ici chez eux. »7

besson_et_hollande_reference.jpgPlus globalement, Laurent Lévy témoigne d'une incapacité totale à concevoir que l'on ait pu être opposé à la loi de 2004 et au débat malsain qui l'accompagna, et au port du voile en milieu scolaire, ou encore que l'on puisse être critique envers le port d'un voile ou d'autre aspects de la religion musulmane sans être pour autant raciste.

Surtout, le sujet vendu sur la couverture de cette tentative est bâclé, et on se demande ce qui a amené son éditeur (La Fabrique, habituellement plutôt sélective) à lui offrir le privilège d'être imprimé. D'ailleurs, ce ratage, comment ne pas le déplorer ? Car il y en aurait long à dire sur le racisme latent (et parfois déclaré) dans de nombreuses sections du parti socialiste, sur les responsabilités de municipalités — communistes, notamment, en banlieue parisienne — dans la dégradation progressive de quartiers populaires et leur transformation en ghettos ethnicisés, sur la capitulation des élus devant la montée d'un islam politique radical dressé contre la société, sur les atteintes à la loi de 1905, à la neutralité du service public et au non-financement public des cultes, dans les grandes villes de gauche aujourd'hui (Paris, Lille, Lyon, Nantes). Et plus généralement sur la capitulation de la gauche, depuis trente ans, sous le consensus assimilationniste et l'idéologie de la sacro-sainte « intégration ». On le dit trop peu : Éric Besson vient du PS et son destin n'est pas un épiphénomène. Pourtant, la médiocrité de Laurent Lévy le ferait presque oublier.

Laurent Lévy, "La gauche", les Noirs et les Arabes , Paris, La Fabrique éditions, janvier 2010.

 

Notes :
(1) Des filles comme les autres. Alma et Lila Lévy. Entretiens avec Véronique Giraud et Yves Sintomer, Paris, La Découverte, 2004.
(2) À propos du 11 septembre, M. Lévy précise (page 51, note 2) : « Date à laquelle, comme chacun sait, « les musulmans » ont fait exploser des avions de ligne sur les tours jumelles ». Le caractère à la fois à la fois infondé et inutile de cette phrase phrase, et son refoulement en bas de page, semble paradoxalement indiquer son extrême importance pour l'auteur, qui paraît faire des terroristes de dignes représentants des musulmans..
(3) p. 45.
(4) Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie, Paris, Gallimard, 1998, « Public et privé », p. 97-101.
(5) Citons ce passage du mythique Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson en 1911, à l'entrée « discipline » : « Jamais donc l'enfant de notre école [...] ne parle à quelqu'un la tête couverte ».
(6) p. 56 n.1.
(7) p. 91.

Crédits iconographiques: 1. © 2010 La Fabrique ; 2. Laurent Lévy et ses filles, DR ; 3. © SIPA.

09:29 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : laurent levy, islam, voile islamique, livres |

 
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