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24/03/2010

L’abstention est-elle une fatalité ?

Carte electeur.JPG53,64 % au premier tour, 49,5 % au second tour. Alors que le résultat des élections régionales 2010 s'inscrit dans la continuité de 2004, l’abstention est le fait à retenir. Certes, ce n’est pas un record, car celui du référendum du 24 septembre 2000 sur le quinquennat ne semble pas près d’être battu (69,8 %). Pourtant, la situation est inquiétante. Parmi toutes les élections, seules les européennes avaient jusqu’ici vu le nombre de non-votants dépasser celui des votants. En revanche, presque toutes les échéances électorales ont battu des records d’abstention dernièrement : celle des régionales 2010 est donc la plus forte depuis leur première tenue en 1986, celle des municipales de 2008 n’avait également jamais été aussi forte (35,5 % au premier tour), de même pour les législatives de 2007 (39,6 % au premier tour, 40 % au second). Seules les présidentielles résistent, signe d’un intérêt plus fort pour cette échéance quasi-rituelle de la Ve République. Mais les 16 % d’abstention de 2007 doivent aussi beaucoup aux conséquences hors de proportion de l’abstention observée en 2002 (28,4 %).

En politique, on n’aime pas les non-votants. Ne pas voter, ce n’est pas seulement s’abstenir, mais c’est, dit-on, devenir un « abstentionniste ». La forme en « isme » suppose une habitude, une doctrine, un système. Ne pas faire le geste de voter, c’est donc, dans le langage de la presse ou des partis, implicitement, mettre en danger le système électoral. Voilà pourquoi les « abstentionnistes » déchaînent la passion d’un bord comme de l’autre, amenant François Fillon a déclarer qu’« il faut aller les chercher », et Martine Aubry à renchérir par une tentative de culpabilisation dont l’efficacité s’est révélée nulle : « Si vous vous abstenez, Nicolas Sarkozy ne va, lui, pas s'abstenir ».

Une hausse inéluctable ?

Pourtant, l’abstention de l’électorat est tout sauf un fait homogène. Il est vrai que les classes sociales les plus aisées et les plus éduquées ont tendance à voter plus, et que, comme le rappelle Daniel Gaxie, « les segments de la population les plus enclins à l'abstention sont ceux qui cumulent les handicaps sociaux les plus divers »1. Le contexte de crise figure pour certains observateurs parmi les facteurs de l’abstention. Pourtant, l’abstention atteint aussi près de 50 % dans les quartiers les plus huppés de Paris, par exemple, avec, au second tour, 47,32 % de non-votants dans le VIIe arrondissement, et 50,74 % dans le XVIe2.

De fait, l’augmentation du taux d’abstention est observée de longue date, dans tous les pays disposant de façon stable de formes politiques comparables aux institutions françaises, et sans que les périodes économiquement florissantes n’inversent la tendance. L’abstention aux élections présidentielles américaines est ainsi demeurée sous la barre des 50 % jusqu’en 1988 où elle l’a presque atteinte (49,89 %) avant de la dépasser en 1996 (51 %).

Et l’abstention est bien une menace. L’intérêt qu’accordent les élus à ce sujet en témoigne, même lorsque cette abstention peut jouer en leur faveur (on a ainsi entendu les représentants du Front national s’en inquiéter ces dernières semaines). Lorsqu’une minorité d’électeurs se déplace, c’est la légitimité des candidats dans leur ensemble qui est remise en cause, et celle des partis, qui ne remplissent dès lors plus la mission que leur confie la Constitution de 1958. Celle-ci précise en effet en son article 4 que « les partis et groupements politiques concourent à l’expression du suffrage », c’est à dire qu’ils doivent constituer le relais efficace de la volonté des citoyens. L’abstention est d’une certaine façon le seul élément de contrôle sur l’accomplissement de cette mission.

Le piège du vote obligatoire

Face à ce retour de l’abstention, une proposition revient pourtant régulièrement au premier plan : le vote obligatoire. Car la devise inscrite sur la carte d’électeur français n’a pas d’autre poids que celui des mots : « Voter est un droit, c’est aussi un devoir civique ». Ne pas voter est une incivilité, mais ne porte atteinte à aucun principe juridique et ne constitue à ce titre pas un délit3. Il l’est dans certains pays étrangers où il peut être puni d’une amende, par exemple en Belgique, en Suisse, en Turquie, en Australie, au Brésil ou en Argentine.

picture1.JPGOr, certains suggèrent en France que ce « délit d’abstention » soit créé, et parmi eux, ces derniers jours, on a pu remarquer des politiques de gauche (Laurent Fabius) et de droite (Gérard Longuet), mais aussi l’éditorialiste Alain Duhamel dans une tribune parue dans Libération4. Déplorant ce qu’il appelle « une humiliation pour le monde politique », y voyant la pratique d’un citoyen contaminé par « le règne du libéralisme, de l’individualisme, du consumérisme », Alain Duhamel pose lui aussi une question simple : « peut-il exister une démocratie légitime sans électeur ? »

Mais d’autres questions devraient se poser logiquement à sa suite, qu’Alain Duhamel néglige hélas. Peut-il exister une démocratie légitime si l’élection n’est plus un droit mais une obligation ? Si ce seul instrument de pression sur les partis politiques, afin que ceux-ci s’efforcent de rester au contact des besoins des citoyens, disparaît ? Comment admettre que la loi, expression de la volonté générale, pourrait imposer de voter, dans un pays où l’abstention dépasse désormais régulièrement la moitié du corps électoral ? De fait, la liste des pays appliquant l’obligation de vote devrait être examinée de plus près. La Belgique, par exemple, a adopté cette obligation en 1894 afin de réduire le risque que certains électeurs soient incités, par exemple financièrement, à ne pas voter. Dans les faits, les amendes prévues (jusqu’à 125 € en cas de récidive) ne sont que très rarement appliquées, ce que M. Duhamel oublie de préciser. En Suisse, l’obligation n’existe que dans un canton. En Grèce, en Inde, en Italie, le vote obligatoire a été supprimé dans les textes ou dans les faits. L’obligation de voter n’est pas autre chose qu’un pis-aller, une facilité qui permettrait d’épargner aux partis politiques aussi bien qu’au déroulement de certains scrutins une nécessaire remise en question.

Comment assurer le droit de vote

Pourtant, des solutions existent. Des remèdes techniques, d’abord, qui permettraient de limiter une cause d’abstention que l’on oublie un peu trop facilement : l’empêchement de voter, en raison d’obligations professionnelles ou familiales par exemple. Si le scrutin présidentiel américain a connu en 2008 un chiffre de participation qui n’avait pas été observé depuis 1964 (61 %), ce n’est en effet peut-être pas seulement par le seul effet Obama. Car pour la première fois, les États-Unis ont en effet appliqué le vote anticipé, dans les trente-quatre États qui l’avaient décidé. Ainsi, le jour solennel de l’élection, un électeur sur trois avait en réalité déjà voté. Selon les États, les électeurs pouvaient ainsi exprimer leur volonté dans les jours précédents, par correspondance ou dans des bureaux de vote spéciaux, et en général sans avoir à justifier de motifs impérieux pour leur absence.

Mais les États-Unis ne font en cela que suivre une pratique déjà établie dans plusieurs pays, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande,  mais aussi, en Europe, la Suède où des bureaux sont ouverts jusque dans les supermarchés, l’Allemagne, et la Suisse. Une situation qui contraste avec la France, où les bureaux de vote sont moins nombreux au fil des décennies, et où une participation forte impose parfois de longues files d’attente, comme pour les présidentielles de 2007. Le vote anticipé, le vote par correspondance, voire le vote électronique : des solutions simples et d’autant plus impératives qu’elles n’auraient pas pour objectif de « combattre l’abstention », mais bien d’assurer l’application la plus large du droit de vote.

Par ailleurs, comme le rappelle John Rawls évoquant le « Principe de participation »5, le droit de participer au vote, comme à l’ensemble du processus électoral et de la vie politique, n’existe pas si les institutions ne visent pas effectivement à garantir le self-government, le gouvernement du peuple par lui-même. Or, cela n’est pas le cas. D’abord parce que l’égalité des électeurs devant les enjeux électoraux n’est pas assurée. Pour les élections régionales, on peut ainsi parier qu’une minorité d’électeurs seulement pourrait honnêtement affirmer connaître précisément les compétences d’une région, son fonctionnement institutionnel ou encore sa situation budgétaire. Mais aussi parce que la forme même du scrutin est bien souvent défectueuse. C’est là encore le cas pour les élections régionales, en particulier depuis l’invention d’un scrutin proportionnel à deux tours, oxymore électoral appliqué depuis 2004.

À geste politique, réponse politique

Mais il importe surtout de ne pas oublier que l’abstention choisie est bien un geste politique. L’interdire reviendrait donc logiquement à supprimer une liberté politique : la liberté de ne pas voter. À ce sujet, la prise en compte du vote blanc est aussi une piste souvent évoquée, mais son application éventuelle demeure confrontée à une impasse assez claire (qui est élu par les voix « blanches » ?). Pourtant, le respect du geste politique d’abstention n’est guère à l’ordre du jour. À gauche comme à droite, et sous l'influence des penseurs de l'individualisme démocratique que sont Marcel Gauchet, Serge Lipovetsky ou Louis Dumont, la pensée dominante est à Tocqueville, dont s’inspire aussi Alain Duhamel. Le problème serait donc inhérent à la démocratie : les citoyens abêtis par le confort et la sécurité démocratiques, se désintéresseraient des enjeux publics pour cultiver leur jardin.

votemords_s.jpgCette interprétation est regrettable. D’abord parce que le raisonnement de Tocqueville6 appartient à l’histoire de la pensée et n’est pas applicable à la situation présente. Tocqueville, bourgeois libéral, est un décentralisateur forcené qui ne craint que le renforcement du pouvoir central, et pour qui le remède à ce désintérêt est essentiellement de rapprocher du citoyen les niveaux de décision. Selon la logique tocquevillienne, le taux de participation devrait ainsi être plus élevé aux élections locales, y compris les élections régionales, qu’aux élections présidentielles : une hypothèse qui ne se vérifie naturellement pas.

Mais cette interprétation est aussi, peut-être, le signe le plus choquant de la perte de contact dramatique du monde politique  français avec le peuple. Non, les chômeurs, les ouvriers, les clochards ne vivent pas dans un confort qui les amène à se désintéresser de la politique. Le supposer relève de l’obscène. Les y forcer serait les pousser à exprimer leur mécontentement d'autre façon, par le vote extrême par exemple. L'abstention est un geste politique, l'un des derniers gestes autorisés de désobéissance civile. La seule réponse que l'on peut y apporter est politique : pour ramener les électeurs aux urnes, il faudra les convaincre.

Notes :
(1) Daniel Gaxie, « L'abstention électorale: entre scepticisme et indifférence », Universalia 2005, Paris, Encyclopædia Universalis, 2005.
(2) Chiffres Ministère de l'Intérieur.
(3) L’abstention est punie d’une amende pour le cas très particulier des élections sénatoriales, pour lesquelles l’inscription sur les listes est volontaire.
(4) Alain Duhamel, « Il faut rendre le vote obligatoire », Libération du 18 mars 2010.
(5) John Rawls, A Theory of Justice, Harvard University Press, 1971, édition révisée, 1999, §36-37.
(6) On en retrouvera la quintessence dans De la démocratie en Amérique, II, 4, chap. III.

Crédits iconographiques : (1) Carte d'électeur - (2) DR - (3) DR.

09:18 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : élections, abstention, démocratie, régionales 2010, tocqueville |

16/03/2010

Ariane Mnouchkine et la lueur obstinée du Soleil (2/2)

(Lire la première partie de l'entretien.)

fol espoir2.jpg

Les Naufragés sont un spectacle d’éducation et de récréation, disiez-vous. Dans la pièce, les personnages cherchent justement à réaliser cela, par le biais du cinéma.

Oui, c’est une idée qui est arrivée très tôt dans la préparation. J’adore ça, d’abord, et je pense que beaucoup de comédiens du Soleil aiment le cinéma profondément, pas comme tous les acteurs qui veulent faire du cinéma : ils l’aiment en tant qu’art, en tant que moyen d’expression. Moi, j’aimerais beaucoup en refaire, mais je ne veux pas passer les quatre ans nécessaires à trouver de l’argent pour refaire un film, je ne peux pas, je n’ai pas la possibilité de ça, j’ai une troupe, j’ai « charge d’âmes », je ne peux pas laisser les gens dans la nature pendant quatre ans pendant que je cherche un producteur.

Pour la pièce, le cinéma était dans la proposition que j’ai faite aux acteurs dès le départ. Il nous fallait une distance, certains diraient « mise en abyme », nous appelons ça parfois une « béquille », une idée que nous utilisons pour commencer, en nous disant que peut-être elle ne perdurera pas. Bien sûr, non seulement ça a perduré, mais ça a pris de plus en plus d’ampleur. Et le cinéma muet est venu très très vite, dès les premières répétitions. Comme on était en 1914, c’était du cinéma muet. Certes, les acteurs parlaient à l’époque, tout de même... Mais pas toujours, par exemple D. W. Griffith a dirigé certains films en disant aux acteurs de ne pas émettre de son.

Cette réflexion formelle, cette « distance », c’est un souci ancien, et permanent dans les spectacles du Théâtre du Soleil ?

C’est la distance absolument nécessaire au théâtre, une sorte de métaphorisation de l’espace, du temps. Il faut une transfiguration au théâtre, du moins je pense qu’il le faut, sinon il n’y a pas de théâtre. Donc il y a un moment où cette transfiguration s’étend à tout, elle passe par le corps des acteurs, elle s’étend à l’espace, au décor, à la petite maquette du bateau dans la tempête... Et le cinéma travaille là-dessus,  les gens de cinéma ne s’en rendent pas compte d’ailleurs, ils croient qu’ils sont loin du théâtre alors que c’est souvent par des procédés théâtraux qu’ils trouvent leur poésie au cinéma — pas toujours mais souvent.

Là, on s’est rendus compte très vite que les mots qui étaient dits étaient des mots qui avaient été tellement galvaudés, qui étaient tellement vidés de leur sang, que pour qu’ils reprennent une innocence, une émotion, il fallait une distance et qu’elle était donnée par le silence. Quand vous lisez le mot, par exemple, « lutte des classes », vous vous le dites à vous même, et vous avez en vous même un pouvoir de réflexion, on ne vous l’assène pas. On sentait que ces mots n’étaient plus dits, qu’ils étaient en général assénés, et donc qu’ils avaient perdu leur vertu, soit de réflexion, soit d’espoir. En revanche quand on arrive à ce que l’acteur l’exprime avec sa sincérité, et que vous le disiez par vous même, vous êtes spectateur et lecteur, comme s’il y avait une dimension de la littérature qui était là. On ne savait pas si ça marcherait d’ailleurs, mais je savais que sur moi, ça marchait, et après tout je n’ai que ça comme critère.

« Le silence redonne aux mots une innocence, une émotion »

Le spectacle est maintenant lancé, et comme d’habitude vous jouez sans avoir fixé de date d’arrêt. Pendant ces périodes, parfois plus d’un an, le spectacle évolue lui aussi ?

Le spectacle reste essentiellement le même, mais il mûrit. Pour Les Naufragés, il est apparemment très simple, mais en réalité très complexe à mettre en place et à garder, il y a tellement de réglages que c’est un peu comme les dominos, s’il y a une petite erreur quelque part, cela peut entraîner dix petites erreurs à la suite, nuire au rythme. Mais cela se produit de moins en moins. Les passages écrits, eux, évoluent pendant les répétitions, en relation entre les comédiens, l’auteur. Mais à partir du début des représentations, cela n’évolue plus.

Puis, en général, dans un spectacle, il y a toujours un moment où le spectacle mûrit et arrive à sa fleur, et ensuite un autre travail commence qui est de ne pas pourrir, ne pas s’abîmer, ne pas dessécher. Et alors il faut parfois prendre une après-midi entière pour enlever des scories, des petits trucs, des suppléments qui se sont accumulés et enlèvent de la transparence, de la translucidité à la pièce.

coulisse.jpgOn sent toujours au Théâtre du Soleil et dans vos mots une attention très particulière au public.

C’est à dire qu’il y a deux moments. Il y a un moment où il ne faut pas se préoccuper du public, c’est pendant les répétitions. Moi, je ne peux pas me dire quelle va être l’émotion du public, je n’ai comme critère que ma propre émotion, qui doit être confortée par l’émotion des comédiens. Si je leur dis que j’ai trouvé ça très bien et qu’eux me disent pas du tout, là, il y a un problème, mais quand moi j’ai senti que j’avais la chair de poule, que j’étais émue, que j’ai ri aux larmes, je ne peux pas me dire : « Est-ce que le public va rire comme moi ? », mais simplement : « Oui, j’ai ri, c’est drôle ». Donc je ne pense pas au public.

Par contre, là où on commence à penser au public, c’est un moment très important, lorsqu’on se demande : « Est-ce que tout est clair ? Est-ce bien compréhensible ? » Et ensuite, le moment où il va arriver. Parce qu’à mon avis, au moment où les gens passent le portail de la Cartoucherie, ils doivent se sentir désirés, aimés, utiles... Se sentir les rois de la fête ! D’ailleurs il y a une phrase que je dis toujours au moment du petit meeting qu’on fait avec les acteurs avant qu’on ouvre la porte, à chaque fois on se parle de tout un tas de choses, on se fait des petits discours, et puis je dis : « Le public entre », comme on dit « Le roi entre ». Au moment où le public entre cela veut dire que le roi est là. On peut faire des erreurs, mais tout est fait pour que le public reparte de chez nous nourri, apaisé, encouragé à être humain.

« Une pédagogie jubilatoire. »

Et cette relation chaleureuse avec le public, avez-vous conscience qu’elle est réciproque ?

Elle l’est énormément, c’est une gratification extraordinaire. Les applaudissements bien sûr, mais aussi la façon dont les gens parlent lorsqu’ils entrent dans le théâtre, la façon dont ils montrent le théâtre à leurs amis qu’ils amènent pour la première fois, la fierté avec laquelle ils le montrent. « Ah, je suis contente que tu vas voir ça ! » disait une dame hier soir. Parfois je passe des colères terribles dans certains théâtres. On sort, le public a à peine fini d’applaudir, on est dans le hall et on vous pousse déjà dehors. « Madame, allez discuter sur le trottoir », on nous dit ça, dans des théâtres, publics parfois, un quart d’heure après la fin du spectacle, même pas, dix minutes ! Ce n’est pas possible !

Vilar voyait dans le théâtre un service public, comme le gaz, l’eau ou l’électricité.

J’adhère complètement à cette vision. Et c’est d’ailleurs pour cela que nous sommes subventionnés. Pour rendre l’argent que l’on nous donne. Notre devoir est là, dans une pédagogie jubilatoire.

Mais ce souci n’a-t-il pas tendance à se perdre aujourd’hui ?

La politique du pouvoir actuel, en tout cas, n’est pas à la pédagogie. Ni dans l’Éducation nationale, ni dans la culture. Au sein du monde du théâtre, ce souci reste tout de même fréquent. Même si certains signes me font parfois craindre un divorce avec le public. Sans vouloir paraître réactionnaire, je pense qu’il faut parfois savoir pour qui on travaille. On a tout a fait le droit de faire ce qu’on peut appeler un théâtre de laboratoire, pour quelques spectateurs. À ce moment là, la question des moyens se pose, donc du prix. Elle se pose, mais je n’ai pas de réponse.

Et puis, il y a ce que moi j’espèrerais pouvoir définir comme un laboratoire pour un grand nombre, un laboratoire pour un théâtre populaire. Il y a du laboratoire dedans, il y a de la quête, de la recherche. Parce qu’il y a aussi une autre tendance tout aussi réactionnaire, qui serait d’assimiler le théâtre populaire à la soupe du même nom. Non, le théâtre populaire, c’est ce que définit très bien Vitez comme « le théâtre élitaire pour tous ». C’est une définition courageuse et dont j’aimerais pouvoir dire que je la suis.

« Le théâtre populaire n’est pas la soupe du même nom. »

Et ce souci, parvenez-vous à le transmettre autour de vous, aux personnes qui ont travaillé avec vous ?

Certains le conservent, oui, des gens comme Christophe Rauck à Saint-Denis, des gens qui font leur théâtre, qui ont leur individualité mais qui œuvrent dans ce sens.

Ariane_Mnouchkine.jpgLa problématique du théâtre populaire, c’est aussi d’attirer un public effectivement « populaire », divers. Sartre critiquait ainsi le TNP, en signalant que son public était resté essentiellement petit bourgeois, et pas ouvrier.

Je pense que Sartre a souvent dit des bêtises. C’est vrai qu’il n’y avait à l’époque pas beaucoup d’ouvriers qui allaient au théâtre, il y en a d’ailleurs toujours assez peu, mais ce n’est plus vrai de leurs enfants. Leurs enfants y vont, par l’intermédiaire des lycées, des profs qui se battent pour eux, et que j’appelle les héros des temps modernes. La diversité du public, c’est une problématique à laquelle on est confronté et que l’on résout plus ou moins bien selon les jours, selon les spectacles, selon les moments. Il y a toujours beaucoup de jeunes, tous les jours il y a plus d’un quart de la salle qui sont des lycéens, des collégiens. La diversité est assurée par là, il n’y a pas que des petits bourgeois au collège, et tous les collèges viennent, y compris des établissements dits difficiles.  C’est là qu’on la voit, la difficulté, d’ailleurs pas forcément avec les établissements auxquels on pourrait s’attendre.

Parfois, le premier réflexe des enfants quand ils arrivent, c’est de dire « j’comprends pas », avant même que le spectacle commence vraiment. Le spectacle ouvre, la lumière s’allume, et on entend « je comprends rien ». Et ça, ça fait pleurer. Parce qu’on sent que c’est une décision prématurée. C’est ce que je leur dis, d’ailleurs. Quand les jeunes arrivent et affirment qu’ils ne peuvent pas comprendre, c’est une décision prématurée. Elle ne leur incombe pas totalement, mais quand je m’adresse à eux, je fais comme si c’était leur décision. Je leur parle comme à n’importe quel spectateur.

Il n’empêche qu’ils en sont totalement convaincus, et donc ils ne comprennent rien. Là, il y a une résistance, et cela dépend beaucoup des professeurs et du niveau de préparation, on le sent à la façon dont ils entrent dans le théâtre, combien on les a préparés à ce désir, pour qu’ils arrivent ici en tant que parties prenantes, en tant que participants, à égalité avec tous les autres qui sont là. C’est difficile, mais c’est rare, et cela s’explique généralement, par la fatigue, la faim. Et pourtant on a aussi des exemples de jeunes qui arrivent de l’autre bout de la France, des Landes, qui sont fatigués, disent « je vais dormir », et viennent me voir à la fin, en larmes, et me disent « c’est magnifique ». Donc tout est possible.

Le théâtre populaire, c’est aussi un questionnement sur le répertoire. Faut-il un répertoire nouveau comme l’envisage Piscator, adapté à la « masse » ? Ou bien s’agit-il de donner accès, comme Vilar, à un répertoire considéré comme un patrimoine ?

Il faut faire les deux, moi je pense qu’il faut faire les deux, j’ai envie de faire les deux, on a fait les deux. Je pense que nous vivons à une époque, différente de celle de Piscator, de celle de Vilar, et je pense qu’on a le droit de faire ce qui nous paraît juste. Cette fois, je voulais mettre en scène  Shakespeare, et comme je vous l’ai dit, j’étais en train de le tordre parce que j’avais envie d’un spectacle extrêmement politique. Avec les Éphémères, non, au contraire, j’avais envie de parler aux souvenirs des gens, aux inconscients. Nous ne sommes pas faits que de discours de Jaurès, nous sommes aussi faits de traumatismes enfantins, de parents divorcés, de pères alcooliques. Je crois que les gens qui font du théâtre ne peuvent pas obéir à telle directive de tel syndicat, tel parti ou telle administration.

Et ce projet Shakespeare, est-il toujours envisagé ?

Il n’est pas abandonné, j’espère bien que je remonterai un Shakespeare. Le dernier classique que nous avons monté, c’était Tartuffe, en 1995. Tant que ça n’arrive pas, c’est que ça ne me manque pas, je pense que le jour où ça me manquera nous le ferons.

« J’espère remonter un Shakespeare »

Est-ce que la difficulté n’est pas aussi de concilier cela avec la démarche de création collective devenue prépondérante ?

Bon, pour la pièce actuelle, forcément, tout est collectif, la création, l’écriture, tout. Mais le théâtre est toujours collectif. Ce sont plutôt des questions de thèmes. Au fond à un moment j’ai eu envie de parler par Macbeth du pouvoir actuel, et il a bien fallu se rendre compte que non, Sarkozy, ce n’est pas Macbeth. « J’abîme Macbeth », me suis-je dit. Il ne faut pas faire ça, mais ça ne veut pas dire que je ne monterai pas Macbeth un jour.

Il y a aussi autre chose à quoi il faut faire attention lorsqu’on monte un classique, c’est qu’il y a une sorte de petit concours inconscient auquel on peut se prêter, la « nouvelle lecture », et ça il faut arriver à ne pas rentrer là-dedans. Les sorcières, c’est un concours : qui va réussir à faire que ces sorcières soient bien dans Macbeth ? Il y a Kurosawa qui fait quelque chose, il y a Orson Welles qui fait quelque chose. Et moi, et moi, et moi ? Comment je vais les faire ? Quand on en est là, on est dans le concours, et si on est dans le concours, d’une certaine façon on n’est pas dans le travail des « mediums » que doivent être des acteurs et un metteur en scène face à une pièce du répertoire. Il ne faut pas vouloir posséder la pièce mais se laisser posséder par elle.

Les naufragés du Fol Espoir, au théâtre du Soleil, les mercredi, jeudi, vendredi à 19h30, les samedi à 14h et à 20h et les dimanche à 13h. Réservations au 01 43 74 24 08.

Propos recueillis le 5 mars 2010. Merci à Ariane Mnouchkine et à la troupe du Théâtre du Soleil pour leur accueil.
Crédits iconographiques : 1. © Théâtre du Soleil ; 2.© 2010 La Brèche ; 3. © Michèle Laurent.

Pariscope-LesNaufragesDuFolEspoir.jpg

09:05 Publié dans Vie des formes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ariane mnouchkine, rencontres |

15/03/2010

Ariane Mnouchkine et la lueur obstinée du Soleil (1/2)

mnouch1.jpgAu Théâtre du Soleil, c’est jour de représentation. Depuis un mois, on joue Les Naufragés du fol espoir. À l’inquiétude des premiers jours a succédé la divine surprise, face à la vague de spectateurs qui emporte les Naufragés.

L’après-midi s’écoule et la mécanique se met en route, de l’odeur qui monte des cuisines, à la mise en place des comédiens, et aux quelques modifications à faire, ajustements, détails de mise en scène ou de musique. Dans les coulisses encore désertes trônent les costumes mais aussi mille signes de l'implication de chacun, des objets, des livres sur le cinéma muet, des discussions sur Jaurès ou sur la Guerre 14, centraux dans la pièce. On sent chez les comédiens du Soleil la force du collectif, l’adhésion à cette pièce montée ensemble, au fil d’un long travail dont la création n’est qu’une étape, une tendance qui s’est accentuée depuis les années 1990, mais renoue aussi avec les racines de la troupe comme peuvent le rappellent les plus fidèles, Serge Nicolaï ou Maurice Durozier : la création collective est la marque de fabrique du Théâtre du Soleil depuis les grandes créations des années 1970 : 1789, 1793, L’Âge d’or et le film Molière. Mais derrière les aventures collectives du Théâtre du Soleil, à chaque instant, une figure est constamment présente, et surgit au détour des discussions nouées avec chacun.

Ariane Mnouchkine nous a reçus dans son bureau dissimulé sous les toits de la Cartoucherie, et nous a accordé ce long entretien. L’occasion de parler de la nouvelle pièce et d’aborder des sujets qui, de longue date, ont nourri les créations du Soleil : la mise en scène, la politique, la relation au public, le théâtre populaire, et la vie de la troupe à travers ses créations collectives.

(En raison de sa longueur cet entretien est divisé en deux parties. La seconde sera publiée demain.)

Avec Les Naufragés du fol espoir, vous surprenez en vous inspirant de Jules Verne, et en construisant à partir de cela une fable politique.

C’est effectivement très directement inspiré de cette belle histoire, mais beaucoup plus inspiré qu’adapté : on a gardé la fable, ou une partie de la fable, mais presque aucun des personnages, ni la fin. En fait, il y a une partie de la problématique de Jules Verne qui moi ne m’intéressait pas beaucoup. Lui est très intéressé par l’idée du chef malgré lui, du héros qui ne veut en fait surtout pas diriger cette « colonie », cette utopie. Il y est forcé parce que l’or déclenche une telle catastrophe, c’est une sorte de mission de maintien de l’ordre, et il se retrouve tyran. Moi, ce qui m’intéressait c’était l’utopie, cette proposition saugrenue et maligne qui est dans le livre, intelligente au fond, je trouvais ça tout à fait passionnant.

Après les deux pièces précédentes et l’idée de ce que vous appellez les « scènes-bulles », vous revenez à l’espace physique de toute la scène, et vous offrez une intrigue prenante, et d’ailleurs deux intrigues, celle de l'équipe qui réalise le film, et celle du film lui-même, le naufrage. Comme par volonté de rendre la pièce plus divertissante.

Ça commence par une femme qui dit : « Qu’est-ce que vous cherchez exactement ? », et l’autre répond, « C’est pour ma thèse. Je fais une recherche sur ce qu’on a appelé le cinéma d’éducation et de récréation populaire ». Cette phrase, elle reprend le nom de la collection des éditions Hetzel : « Bibliothèque d’éducation et de récréation », ce que je trouve une appellation d’une noblesse extraordinaire. Et donc on a gardé ça en référence, nous nous sommes dit au début du spectacle que nous faisions aussi un spectacle pour l’éducation et la récréation populaire. Et moi, je n’ai pas eu à me forcer, c’est ça que j’aime. Pour moi, c’est ça le théâtre populaire. Je pense que le théâtre est éducatif, je pense qu’il est récréatif. Je ne veux pas paraître prétentieuse mais c’est mon but et je pense qu’on fait du théâtre populaire.

« Le théâtre est éducatif et récréatif. »

Et cette fable éducative, elle est aussi singulièrement politique, ce qui peut paraître un pari risqué aujourd’hui ?

Au départ, j’avais envie de faire autre chose, de faire un cycle Shakespeare. Je ne dis pas que Shakespeare n’est pas politique, mais j’ai senti que j’avais tellement envie de faire un spectacle politique que j’étais en train de tordre Shakespeare. Donc j’ai abandonné cette idée, lorsque je suis tombée sur cette fable qui est éminemment politique, et je me suis dit : « voilà, c’est de ça que j’ai envie de parler ».

fol espoir1.jpgAlors je ne sais pas si c’est un risque ou pas, je pense que faire du théâtre en est toujours un : risque de sacrilège, risque d’échec, risque d’erreur... Maintenant que cela marche, je me rends compte que nous avons inconsciemment pris un risque gigantesque en faisant un spectacle qui n’était pas un spectacle de dénonciation, mais un spectacle d’espérance. En ce moment, je pense qu’on a plus besoin d’utopie. Quoi dénoncer de plus que ce qui est dénoncé tous les jours dans les journaux ?

Ce n’est qu’à la fin des répétitions qu’on a commencé à se dire que nous n’étions pas dans le « courant ». Et ça nous plaisait évidemment, mais on savait que si les gens résistaient, et on était morts. Mais s’ils ne résistaient pas, s’ils sont comme nous, et qu’ils embarquent sur ce bateau, et qu’ils y croient, et que ça leur donne un jus frais dans la bouche, qui leur donne du courage ? Je ne savais pas si on n’allait pas avoir des réactions très cyniques, très intellos. On tendait un peu le dos les premiers jours. Et puis non, cela ne s’est pas passé ainsi, les gens ont embarqué sur le bateau.

Sur scène, justement, cela parle beaucoup de politique, et le personnage de Jean LaPalette, qui réalise le film sur le naufrage, voit même du politique partout.

Oui, oui, lui est un vrai militant, c’est un socialiste comme il y en a eu au théâtre et au cinéma,qui ont fait des choses comme L’Émeute sur la barricade, de petites fables édifiantes, très copiées sur le cinéma le plus bourgeois qui soit puisqu’ils n’avaient pas d’autre exemple, mais avec un contenu politique. Et Jean Lapalette, lui, sent que le cinéma peut et doit être un instrument d’éducation et de militantisme. Et souvent les militants ont tendance à croire que le politique peut tout enserrer. Mais le politique ne peut pas tout enserrer, parfois il y a l’érotisme, parfois la passion, des choses qui font éclater le militantisme, ou alors cela devient d’un didactisme à pleurer.

Quant au message politique, il prend pour prétexte un naufrage, à l’orée de la première Guerre mondiale. Celui d’une époque peut-être ?

On n’a pas pensé ainsi au « naufrage du siècle ». Je ne pense pas qu’on puisse dire que la guerre de 14 est un naufrage, d’ailleurs. On a oublié l’énergie artistique, idéologique, qu’il y avait, tout l’espoir, la science... Tout était là : Einstein, Freud, Marx. Et arrive cette guerre absurde et qui fait passer — en un mois ! — du tout possible à l’invraisemblable. 1914 n’est pas un naufrage, c’est bien pire, une bombe, un fracas, un tremblement de terre qui brise le siècle.

Ici, le naufrage, c’est comme chez Jules Verne ce qui permet la fable, ce qui remet les pendules à zéro, comme cela est dit dans la pièce : « Les circonstances n’ont jamais été aussi favorables, pas d’histoire, pas d’État, pas de monument, nous sommes au commencement du monde ». C’est l’occasion de rappeler par cette histoire que le but de l’humanité c’est d’essayer de vivre ensemble, et bien. Que ce n’est pas de s’exploiter les uns les autres de plus en plus, mais de trouver le modus vivendi pour vivre le moins mal possible ensemble. Et que c’est amusant ! C’est une pièce qui croit à l’utopie, qui montre où gît l’ennemi, et qui y croit !

« Le but de l’humanité, c’est d’essayer de vivre ensemble. Et c’est amusant ! »

Une figure est très présente tout au long de la pièce, alors que la guerre approche : Jaurès.

C’est l’homme de cette époque. C’est un grand historien, un grand écrivain, un grand tribun, un grand homme politique. Nous nous sommes attachés de plus en plus à lui. Je l’aimais déjà beaucoup à cause de son Histoire de la Révolution, mais quand on voit ce que sont les leaders politiques à notre époque, et ce que c’était que lui. Or, notre cheminement n’est pas parti de l’actualité, mais d’une volonté de revirginiser des mots qui pour nous sont importants. Quand Jaurès les prononçait, ils étaient vierges, ils étaient flamboyants, ils étaient incandescents, ils portaient leurs fruits, ils tapaient juste. Aujourd’hui, les mêmes mots dits par des gens qui au fond ne les défendent pas vraiment ne nous touchent plus.

foyer.jpgEt ce décalage, qu’en pensez-vous, sur des mots comme « Nation » par exemple, ou « identité nationale » ?

Dans la pièce, il n’y a le mot « Nation », mais il y a « patriote ». Cela soulève un dilemme, dans la pièce : « Pouvait-on être pacifiste sans être un traître et un déserteur, pouvait-on être patriote sans être un bourgeois nationaliste et obtus ? » Et je pense qu’il y a pour la Nation ou l’identité nationale le même dilemme. Est-ce que oui ou non on peut aimer la France, son pays, sans être un réac’ affreux ? Peut-on aussi avoir une vision mondialiste sans être un adepte de la mondialisation économique ? C’est comme quand Marx dit que les ouvriers n’ont pas de patrie et que Jaurès répond quelle blague, bien sûr qu’ils en ont une ! C’est pareil, c’est extrêmement complexe, et c’est ça la politique, il faut avoir le courage, la franchise de cette complexité. La Nation, le rapport qu’on a avec son pays, c’est très complexe. Moi, mon père était juif russe, ma mère était Anglaise, je suis née en France, j’ai énormément voyagé, j’ai des pays que je considère comme des « deuxième pays ». Mais je défends la France, si je suis à l’étranger et que j’entends une connerie sur les Français, je réagis. Vous voyez ce que je veux dire ? On a le droit d’aimer son pays et de défendre les sans papiers : c’est depuis que nous avons abrité des sans papiers que j’ai fait accrocher le drapeau français sur la façade de la Cartoucherie.

« Le théâtre est là pour favoriser une résistance. »

Jaurès, justement, voyait dans le théâtre « un moyen de lutte sociale, de hâter la décomposition d’une  société donnée et de préparer l’avènement d’une société nouvelle ». Est-ce une ambition dans laquelle vous vous retrouvez ?

Au moins pour ce qui est de préparer l’avènement d’une société nouvelle, oui. Le théâtre est là pour apporter un éclaircissement, favoriser une résistance.

D’où l’image du phare ?

D’où, dans cette pièce, l’image du phare, oui. Ce que je retiens dans cette image, c’est une lueur obstinée.

(Suite et fin demain.)

Crédits iconographiques : 1. © Pascal Gely / Agence Bernand ; 2. © Théâtre du soleil ; 3. © La Brèche.

Pariscope-LesNaufragesDuFolEspoir.jpg

09:43 Publié dans Vie des formes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : ariane mnouchkine, rencontres |

04/03/2010

Comment les chômeurs sont discriminés

Il y a quelques jours, le secrétaire d’État à l’emploi, Laurent Wauquiez, annonçait réfléchir à des mesures exceptionnelles de soutien aux chômeurs en fin de droits. Ceux-ci dépasseront en effet le million en 2010, dont environ 400 000 en-dehors de tout dispositif d’aide. Alors que le chômage continue de croître, l’impuissance politique semble plus totale que jamais à ce sujet, le premier ministre s’attendant à ce que l’augmentation se poursuive « au moins jusqu’à la mi-2010 » et que le taux dépasse donc les 10 %. L’urgence affichée est à l’aide, mais l’ambition d’un retour à l’emploi massif, elle, est oubliée. En effet, un fait s’impose aujourd’hui : après quelques mois, un chômeur serait devenu « inemployable ».

Un chômeur peut-il encore trouver un emploi ?

offre-d-emploi-ANPE-chomeur1.jpgPatrick, 40 ans, cadre administratif, paraplégique depuis un accident de la circulation, ne trouve pas d’emploi après avoir terminé sa rééducation. Geneviève, 55 ans, secrétaire, licenciée à la suite d’un plan social, postule sans succès depuis plusieurs mois. Amélie, 28 ans, jeune mère depuis six mois, ne trouve pas d'employeur malgré plusieurs contrats à durée déterminée depuis la fin de ses études en ressources humaines. Marc, 24 ans, diplômé d’une école de commerce, et ancien responsable d’un syndicat étudiant, ne trouve pas non plus d’emploi plusieurs mois après la fin de ses études et se résout à effectuer un stage, en attendant. Quel est le point commun entre ces cas particuliers ? Tous s’estiment victimes de discriminations et, à ce titre, pourraient envisager — s’ils n’étaient ici des exemples fictifs — de saisir la Haute autorité de lutte contre les discriminations (Halde). Patrick s’estime discriminé en raison de son handicap, Geneviève en raison de son âge, Amélie parce qu’elle est une femme, Marc du fait de son engagement militant. Est-ce tout ? Non, un autre élément les rassemble , et on l'oublie : tous quatre sont chômeurs.

En 2008, la Halde a été saisie de 7 788 affaires. Sur ces réclamations, la moitié concernaient des problèmes d’emploi ; la proportion passe même à 63% pour les dossiers jugés recevables et passés en délibération1. Ces discriminations concernant l’emploi sont diverses (licenciement abusif, refus d’avancement, non-renouvellement de contrat), mais les discriminations à l’embauche en représentent évidemment une bonne partie, et constituent par exemple la première préoccupation des chercheurs de l’Observatoire des discriminations2. Pourtant, entre tous ces cas divers, il existe un autre critère dont le caractère prépondérant est certain, mais qui n’est pas comptabilisé : le fait d’être ou non chômeur — c’est à dire sans emploi, inscrit ou non comme demandeur à Pôle emploi.

Cela fait partie des évidences telles qu’on ne les voit plus. Pourtant, être au chômage réduit nettement les chances de trouver un emploi, et impose même bien souvent de rabattre ses prétentions vers des emplois à niveau de qualification et de salaire plus faible pour conserver un espoir. En effet, les chômeurs font peur aux entreprises, qui préfèrent recruter des individus en emploi, voire, pour les jeunes, des étudiants en passe d’obtenir leur diplôme, et non diplômés depuis plusieurs mois. En période de fort chômage et de faible recrutement, comme aujourd’hui en France, ce critère est devenu d’autant plus déterminant. Il est ainsi de moins en moins rare pour les entreprises de faire un premier tri parmi les candidats au recrutement en éliminant d’office les chômeurs, généralement signalés par leur « disponibilité immédiate ». Et, contre ceux qui maquilleraient leur situation, une solution imparable existe : dans le dossier de candidature, outre le curriculum vitæ et la lettre de motivation, le bulletin de salaire du mois précédent est désormais bien souvent requis, à un moment ou à un autre du processus de recrutement3.

Une apparence d’objectivité

Cette aversion des employeurs à recruter des chômeurs n’est pas nouvelle. Les théories sur le chômage l’associent cependant, non pas à un préjugé négatif, mais à un concept positif : l’« employabilité ». Un concept né dans les années 1980 et dont la définition ne s’est précisée que lentement4, avant de se fixer sur la capacité pour un individu de trouver un emploi, de le conserver et d’en trouver un nouveau si cela s’avère nécessaire5. La question de l’employabilité, très à la mode chez certains décideurs et dans le patronat6, fait donc reposer la question de l’élimination par les entreprises des chômeurs sur la capacité de ceux-ci à demeurer « employables », par exemple en ajustant leurs compétences.

Pourtant, l’employabilité des candidats à l’emploi est difficile, voire impossible à estimer précisément pour une entreprise. Le fait d’être chômeur, et la durée du chômage, ne sont au mieux que des indices très imparfait du niveau de compétences, de motivation, d’expérience d’un candidat, et de tout ce qui fait un bon employé. Du moins, aucune étude empirique n’a jusqu’à présent montré de lien direct et évident entre le fait qu’un individu soit privé d’emploi, et son potentiel professionnel. De fait, l’employabilité échappe à toute évaluation absolue, mais dépend essentiellement du volume et de la structure de la population à la recherche d’un emploi, et de la façon dont un individu se place au sein de cette concurrence, comme l’ont montré Phillip Brown, Anthony Hesketh et Sara Williams7. L’employabilité d’un demandeur d’emploi est donc impossible à évaluer, elle est relative, et, dans les faits, elle est moins un critère de recrutement que la conséquence d’un processus d’élimination. Est employable celui qui trouve un emploi, et dans cette compétition, les chômeurs sont les premiers éliminés.

den23_times_001z.jpgCette élimination des chômeurs n’a donc que les apparences de l’objectivité. En réalité, elle fonctionne sur les réflexes les plus irrationnels, ceux de l’« esprit du capitalisme » décrits il y a un siècle par Max Weber : le travail comme finalité principale de l’existence humaine, comme devoir moral de tout individu. Avant d’être la privation d’un droit, le chômage est, dans ce contexte, conçu comme le signe d’une tare morale. Le chômage devient un stigmate, en particulier dans les métiers les plus qualifiés, comme le constate Katherine S. Newman : « Les chômeurs qui ne peuvent repousser ou dissimuler les changements qu’ils vivent dans leur emploi du temps et leur apparence physique sont poussés en-dehors des limites de l'acceptabilité, se fermant tout espoir d'amélioration réelle »8. Pour une personne n’ayant pas d’emploi, en trouver devient rapidement une tâche insurmontable, et les éliminés viennent renforcer la foi dans l’employabilité, sur le mode de la prophétie autoréalisatrice.

Une discrimination invisible

La théorie de la discrimination est assez récente et s’est essentiellement développée dans les années 1960 aux États-Unis, pour répondre à la lutte pour les droits civiques. C’est à partir de ce concept qu’a été conçu le Civil Rights Act de 1964, afin de lutter contre les discriminations raciales, mais aussi religieuses ou encore sexistes. D’autres lois ont d’ailleurs permis de lutter contre les inégalités salariales entre hommes et femmes (Equal Pay Act, 1963) ou encore contre les discriminations liées à l’âge (Age Discrimination in Employment Act, 1967). D’autres mesures juridiques sont venues compléter ces dispositifs depuis, notamment en faveur des handicapés (Americans with Disabilities Act, 1990). Le concept de discrimination est donc indissociable de celui de ségrégation, et des combats pour mettre fin à celle-ci. Pourtant, le succès du concept de discrimination a dépassé, de loin, ce contexte particulier, pour s’imposer notamment dans les questions d’emploi. C’est que la réflexion sur la « sélectivité » du chômage et ses critères est elle-aussi ancienne. S’il n’emploie pas le terme de discrimination, Raymond Ledrut s’attache déjà en 1966 à cette question et détermine que le chômage touche plus sévèrement certaines catégories vulnérables en raison de leur âge, d’une déficience, de leur sexe, de leur statut matrimonial et de leurs charges de famille, ou encore de leur origine ethnique9. Si ce travail sociologique fondateur souffre de défauts aujourd’hui évidents10, il cerne toutefois l’existence d’une sélection injuste entre chômeurs, sur des critères arbitraires. Quarante ans plus tard, la discrimination est couramment comprise comme « inégalité de traitement fondée sur un critère prohibé par la loi, comme l’origine, le sexe, le handicap etc. »11. Des années 1960 à aujourd’hui, le cadre d’analyse n’a donc pas fondamentalement changé.

Le sort des chômeurs éliminés d’office par le simple fait qu’ils sont chômeurs rend pourtant le concept de discrimination inopérant. Plus exactement, la situation actuelle n’est plus celle d’une discrimination entre les chômeurs, mais d’une discrimination des chômeurs dans leur ensemble. Un chômeur, s’il ne dispose pas d’un emploi, quel que soit le poste auquel il est candidat, voit ses chances d’être embaucher réduites, voire simplement annulées, du simple fait qu’il est au chômage. Par ailleurs, à niveau de compétence équivalent et même supérieur, il y a fort à parier qu’un chômeur ne se verra pas offrir les mêmes conditions par un employeur qu’un candidat sous contrat. Des injustices quotidiennes et pourtant presque invisibles, ce qui n’est pas sans lien avec les problèmes de définition du groupe des chômeurs, et la quasi-impossibilité de leur mobilisation à des fins revendicatives12.

Le concept de discrimination détourne l’attention de la condition des chômeurs : c’est la conclusion à laquelle aboutissait effectivement une note de la Harvard Law Review, en 199713. En effet, l’étude des discriminations « échoue à reconnaître que beaucoup de discriminations résultent au moins partiellement de l'appartenance à la classe des sans emploi ». Pourtant, cette piste n’a jusqu’à présent pas été reprise par les spécialistes du chômage. Sans amoindrir l’importance et la gravité des discriminations basées sur d’autres critères (et qui s’appliquent d’ailleurs aussi, rappelons-le, entre salariés), il est urgent de prendre conscience de la discrimination subie par les chômeurs en raison de leur statut, et de leur exclusion de facto du marché de l’emploi, à l’origine d’un « cercle vicieux de marginalisation »10 entraînant de nouvelles privations, qu'elles concernent par exemple le logement, la santé, la formation ou les retraites.

Notes :
(1) Rapport 2008 de la Halde. Le rapport 2009 est en instance de publication.
(2) Publications de l'Observatoire des inégalités (Université de Paris I).
(3) Une telle pratique n’est pas illégale, dès lors qu’elle n’est pas obligatoire. Mais comme tout document facultatif, l’absence du bulletin, lorsqu’il est demandé, éveille des soupçons rédhibitoires.
(4) Bernard Gazier, « L'employabilité : brève radiographie d'un concept en mutation », Sociologie du travail, 1990, vol. 32, no 4, pp. 575-584.
(5) Jim Hillage, Emma Pollard, Employability: Developing a framework for policy analysis, rapport de recherche du Département pour l'Éducation et l'Emploi (DfEE), n° RR85, Londres, DfEE, 1998.
(6) Citons par exemple le rapport d’Éric Besson, L’employabilité des jeunes issus de l’enseignement professionnel initial du second degré, 2008  ; le rapport de l’Institut Montaigne, De la « formation tout au long de la vie » à l’employabilité, 2003 ; ou encore les travaux du Medef et les déclarations de Laurence Parisot. L’employabilité a fait son apparition dans le droit français avec la loi du 13 février 2008 relative au service public de l’emploi, et son amélioration figure parmi les missions de Pôle emploi.
(7) Phillip Brown, Anthony Hesketh, Sara Williams, The Mismanagement of Talent: Employability and Jobs in the Knowledge Economy, Oxford University Press, Oxford, 2004.
(8) Katherine S. Newman, Falling From Grace: Downward Mobility in the Age of Affluence, p. 83 (1988, 1999).
(9) Raymond Ledrut, Sociologie du chômage, Paris, PUF, 1966.
(10) Raymond Ledrut, dont le travail remonte à une époque où le taux de chômage français était inférieur à celui des États-Unis, affirme en effet que « plus le chômage est étendu, plus il est sélectif ». L’explosion du chômage a au contraire montré que les critères arbitraires de sélection touchent un nombre grandissant d’individus, deviennent plus variés et son pris en compte de façon plus systématique.
(11) Site officiel de la Halde, page d’accueil.
(12) Didier Demazière, « Des chômeurs sans représentation collective : une fatalité ? », Esprit, novembre 1996.
(13) « Finding a place for the jobless in discrimination theory », Harvard Law Review, vol. 110, n° 7 (mai 1997), p. 1609-1626.
(14) Ibid.

Crédits iconographiques : 1. Photo Sakutin / AFP ; 2. Manifestation de chômeurs à Times Square. New York, 8 novembre 1930 © Keystone / Eyedea.

08:36 Publié dans Question sociale | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : chômage, discrimination |

 
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