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19/04/2010

La décentralisation est-elle allée trop loin ?

Alors que la réforme des collectivités territoriales est toujours en cours d’examen à l’Assemblée nationale1, les enjeux de la décentralisation sont renouvelés par l’actualité. Abstention inédite aux régionales du mois dernier (plus de 53 %), compensation de la suppression de la taxe professionnelle, budget « de révolte » adopté par le conseil général de Seine-Saint-Denis. Mais dans cette forêt d’interrogations, la plus essentielle reste absente. Pourtant, bientôt trente ans après les lois Defferre, le bilan global de la décentralisation doit être examiné. Et comme tout consensus mérite d’être interrogé, la question qui se pose est simple : la France a-t-elle vraiment gagné à être décentralisée ?

Les origines d’un consensus

mitdef.jpgLorsqu’en 1981, après la victoire de la gauche mitterrandienne aux présidentielles et aux législatives, Gaston Defferre, le maire inamovible et omnipotent de Marseille, devient ministre de l’Intérieur et de la décentralisation dans le gouvernement de Pierre Mauroy, ce vieil habitué de la politique se voit  confier l’une des réformes prioritaires du président Mitterrand. Pourquoi décentraliser la France ? La gauche réalise en fait une réforme imaginée par la droite. Elle reprend une évolution engagée douze ans plus tôt par De Gaulle, à travers la réforme du Sénat et la régionalisation, rejetées par les Français lors du référendum du 27 avril 1969. En 1976, la réflexion est relancée par le rapport Vivre Ensemble2 établi par Olivier Guichard, qui mène au projet de loi relatif au développement des responsabilités locales, présenté en 1980 par le ministre de l’Intérieur du gouvernement Raymond Barre, Christian Bonnet ; l’examen parlementaire n’aboutit cependant pas avant les élections de 1981.

La gauche reprend donc les projets de la droite à peu près où ils ont été arrêtés. Notons que le consensus transpartisan n’est pas forcément problématique. Car la décentralisation réalisée par la gauche répond à un principe fondamental : le transfert de pouvoirs et de compétences depuis les autorités administratives vers des autorités politiques. L’idée correspond à un souhait fort : responsabiliser les niveaux de décision et les soumettre au contrôle des électeurs, redonner aux collectivités une véritable liberté d’initiative. Dès le 15 juillet 1981, à Lyon, Mitterrand déclare : « La France a eu besoin d’un pouvoir fort et centralisé pour se faire. Elle a aujourd’hui besoin d’un pouvoir décentralisé pour ne pas se défaire. »  Examinée dès l’été 1981, la première loi Defferre (« droits et libertés des collectivités territoriales ») est promulguée le 2 mars 1982, et accomplit trois changements majeurs repris des projets précédents : la fin de la tutelle du préfet sur les collectivités territoriales (remplacée par un contrôle de légalité a posterori par les juridictions administratives et les chambres régionales des comptes), le transfert du pouvoir exécutif départemental du préfet au président du conseil général, et la transformation des régions (créées en 1972) en collectivités territoriales administrées par un conseil régional élu au suffrage universel direct.

Complétée par de nouvelles lois dès 1983 et au fil des ans3, la décentralisation est relancée par le gouvernement Raffarin à partir de 2002. Cet « acte II » de la décentralisation passe surtout par la loi constitutionnelle du 28 mars 2003. Celle-ci conduit essentiellement à introduire la décentralisation dans la Constitution. L’article 1er proclame désormais, non seulement que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale » mais aussi que « son organisation est décentralisée. » La réforme introduit aussi le droit d’expérimentation (art. 72) et le principe d’autonomie financière (art. 72-2). Plusieurs lois organiques et ordinaires viennent parachever cette réforme et la rendre applicable, et la loi relative aux libertés et responsabilités locales du 13 août 2004 transfère de nouvelles compétences, vers les régions (coordination économique, formation professionnelle, transports) et les départements (action sociale, logement social).

Complexité, gaspillage, inégalités

Les différentes évaluations portant sur cet « acte II » en soulignent l’échec et les insuffisances, qui ont d’ailleurs inspiré la réforme en cours des collectivités territoriales. La Cour des comptes a ainsi montré dans un rapport de 2009 comment l’État, en enclenchant une vague de décentralisation très mal maîtrisée, avait conduit à une plus grande complexité de la gestion des politiques publiques, à la multiplication des procédures de concertation et de financements croisés, et à un véritable gaspillage de ressources, menant à l’augmentation des dépenses des collectivités territoriales, multipliées par cinq alors même que celles de l’État l’étaient par trois4. Une situation rendue plus compliquée en raison de transferts de charges non compensés, et plus récemment par la suppression de la taxe professionnelle sur les investissements productifs et, encore une fois, par une compensation incomplète. Le conseil général de Seine-Saint-Denis a ainsi voté le 8 avril dernier un budget en déséquilibre : 75 millions d’euros de déficit inscrits en signe de « révolte », le président du conseil général, le socialiste Claude Bartolone, réclamant une partie des 640 millions d’euros qu’il estime dûs par l’État au département, notamment au titre de la taxe professionnelle, du ticket modérateur et du RSA.

france.jpgMais la conséquence la plus choquante de la réforme de 2003-2004 est peut-être l’augmentation des inégalités territoriales. Le principe de péréquation, introduit de façon très laconique dans la Constitution par la réforme de de 2003, renvoie à une application législative5. Les transferts de compétences doivent ainsi faire l’objet de transferts de ressources qui soient adaptés aux charges transférées pour chacune des collectivités territoriales, afin que les politiques de transports ou les prestations d’aide sociales soient adaptées aux besoins locaux, et non à la richesse disponible.

La République est-elle une et indivisible ?

Or, c’est l’inverse qui a été observé, et le rapport annuel de l’Inspection générale des affaires sociales relevait dès 2008 que « les mécanismes de péréquation mis en place par l’État réduisent faiblement les inégalités de ressources entre collectivités », et que « les conséquences des écarts de ressources sur les politiques sociales transférées sont importantes »6. Une étude de la Drees parvenait en 2007 aux mêmes conclusions : « un département riche en termes de proportion de foyers imposables ou de revenu fiscal médian, compte en général moins de bénéficiaires de l’aide sociale ; en revanche, compte tenu de rentrées fiscales plus élevées, il dispose de moyens financiers plus importants et peut engager des dépenses par bénéficiaire plus conséquentes ou bien étendre les aides sociales à des populations plus importantes que celles qui ressortent du strict cadre légal »7. Des inégalités qui concernent particulièrement l’aide aux personnes handicapées ou l’aide sociale à l’enfance. Quant au RSA, si le calcul du montant touché par les bénéficiaires est défini de façon nationale et ne peut donc pas varier d’un département à l’autre, les mesures d’accompagnement dépendent en revanche des moyens consacrés par chaque conseil général. Les inégalités territoriales augmentent de façon indéniable8.

L’Île-de-France est un exemple saisissant de ces travers structurels de la décentralisation française : les mouvements quotidiens de population, la polarisation de certaines activités économiques (aéroports, centre d’affaires de La Défense), et de nombreux éléments géographiques liés à des siècles d’histoire et non aux décisions politiques de responsables locaux, rendent le découpage en départements caduque. Ainsi, les départements voisins de Seine-Saint-Denis et des Hauts-de-Seine ont-ils des populations de taille comparable, des superficies proches, pourtant l’activité économique des deux départements est radicalement différente. Ce contraste influe sur les ressources des deux départements, sur les budgets et, avec le poids différent de certaines charges, notamment de l’aide sociale, induit des différences extrêmes de moyens disponibles pour les politiques départementales, comme on peut le voir avec l’exemple de l’éducation sur le tableau suivant, qui rappelle que les Hauts-de-Seine parviennent à consacrer deux fois et demie plus de fonds par collégien pour la rénovation et la construction des établissements que la Seine-Saint-Denis9.

tableau 92-93.jpg

Proximité géographique, éloignement démocratique

Quel changement fondamental causé par la dernière vague de décentralisation, mène à ce que tous ces maux se révèlent ? Après un « acte I » visant à transférer des compétences depuis des responsables de l’administration vers des responsables politiques, l’« acte II » transfère surtout des compétences depuis des responsables politiques nationaux vers des responsables politiques locaux. La différence n’est pas anodine : dans un cas, le contrôle démocratique direct est introduit, dans un autre cas il est seulement déplacé. La question qui se pose dès lors est celle de l’efficacité du contrôle démocratique : celui-ci est-il meilleur au niveau local ? Rien ne le prouve, et les taux d’abstention plus élevés des élections locales donnent moins de légitimité à certaines initiatives locales qu’à des décisions nationales.

Par ailleurs, la complexité liée au nombre de niveaux de décision crée d’autres limites au caractère démocratique de la décentralisation. Il est ainsi souvent difficile d’identifier les acteurs compétents, lorsque ceux-ci n’interviennent pas à plusieurs sur une même politique. D’autre part, le caractère souvent flou des programmes électoraux locaux, la faiblesse des engagements concrets, réduit la portée de l’élection au suffrage universel direct. Enfin, les citoyens sont mal informés sur l’actualité politique locale : peu d’entre eux sauraient même identifier la composition de l’exécutif régional, départemental ou même municipal. Chacun connaît le nom du ministre de l’économie, il en va rarement de même pour les vice-présidents de région ou de département, ou maires adjoints, chargés du même secteur.

Quant à la réforme des collectivités territoriales en cours, on ne saurait la qualifier autrement que d’extrêmement discrète. On n’a ainsi pas vraiment entendu que les élections régionales de 2010 étaient tout simplement les dernières, et que les nouveaux élus sont élus, non pas pour six ans, mais seulement quatre10. Sous réserve d’adoption et d’éventuels amendements, en 2014 devrait en effet avoir lieu la première élection des conseillers territoriaux, siégeant à la fois dans les conseils généraux et régionaux, et élus pour six ans, au scrutin uninominal à un tour pour 80 % d’entre eux, et à la proportionnelle pour les 20 % restants. Cependant, les sujets les plus épineux ont été éliminés du projet de réforme : ainsi les financements croisés, la fiscalité locale, la péréquation, la compensation insuffisante des charges ont été « oubliés » dans le projet, malgré de nombreux débats à ce sujet lors des préparatifs, en particulier au sein du Comité pour la réforme des collectivités locales présidé par Édouard Balladur.

La décentralisation contre l’égalité ?

liberte.jpgNe serait-ce dès lors que dans la décentralisation pratiquée depuis une petite dizaine d’années qu’il faut chercher la source de tous ces travers ? La question n’est pas si simple. Car la décentralisation a des limites insuffisamment soulignées. Qui aujourd’hui se dira contre la décentralisation ? D’une part, la décentralisation ne peut être absolument bonne partout. Décentraliser le RMI et, aujourd’hui, le RSA, défie la logique politique : des mesures décidées et mises en œuvre au niveau national, sont ainsi pourtant gérées par les conseils généraux, tandis que les versements sont effectués par les Caisses d’allocations familiales. Si inhabituelle soit-elle, la question de la recentralisation ne devrait pas être négligée.

La décentralisation n’est donc pas forcément une aubaine. Il faut dire également qu'elle renvoie à une tradition idéologique bien distincte de l’égalité républicaine. Qui sont donc les théoriciens de la décentralisation ? Citons Benjamin Constant, qui dans ses Principes de politique (1815) fut sans doute le premier à formuler clairement le principe de subsidiarité, mais aussi à réclamer un véritable fédéralisme, réclamant « que les arrangements intérieurs des fractions particulières, dès qu’ils n’ont aucune influence sur l’association générale, restent dans une indépendance parfaite »11. Ou encore Tocqueville, qui en 1840, dans les dernières pages de De la démocratie en Amérique dit combien il redoute un pouvoir centralisé comme facteur d’égalité et donc d’uniformité, et prône les libertés locales pour sauvegarder l’indépendance individuelle12. Peut-être l’inégalité est-elle donc indissociable du mouvement de décentralisation, peut-être en est-ce même théoriquement le but : aucune politique respectueuse du principe d’égalité ne doit plus être menée sans en tenir compte.

Notes :
(1) Déposé le 21 octobre 2009 pour adoption avant la fin de l’année, le projet de loi a été adopté le 4 février par le Sénat. Il est depuis en instance à l’Assemblée, et étant donné l’encombrement du calendrier parlementaire, on peut redouter un examen à la va-vite avant la fin de la session, en juin.
(2) Olivier Guichard, Vivre ensemble, rapport de la Commission de développement des responsabilités locales, Paris, Documentation française, 1976.
(3) Loi du 6 février 1992 sur l’administration déconcentrée, loi du 12 juillet 1999 relative à la coopération intercommunale, loi du 27 février 2002 relative à la démocratie de proximité.
(4) La conduite par l’État de la décentralisation, rapport public thématique, Cour des comptes, octobre 2009.
(5) Art. 72-2 : « La loi prévoit des dispositifs de péréquation destinés à favoriser l’égalité entre collectivités territoriales. ».
(6) Les politiques sociales décentralisées, rapport annuel 2007-2008, IGAS, Paris, Documentation française, 2008, p. 58 et annexe 5, p. 143-147.
(7) Jocelyne Mauguin, « Les disparités départementales en matière d’aide sociale », Études et résultats n° 602, Drees, octobre 2007.
(8) On notera le lancement récent d’un système d’information très complet, l’Observatoire des inégalités territoriales, par la société Compas-Tis et l’Observatoire des inégalités..
(9) Chiffres du tableau : Insee, DGCL/DESL, CG 93, CG 92.
(10) Selon les termes du projet de loi organique relatif à l’élection des membres des conseils des collectivités territoriales et des EPCI, du projet de loi relatif à l’élection des conseillers territoriaux, et de la loi du 16 février 2010 organisant la concomitance des renouvellements des conseils généraux et des conseils régionaux.
(11) Benjamin Constant, Principes de politique, chapitre XII, in Écrits politiques, Marcel Gauchet (éd.), Gallimard, coll. « Folio essais », 1997, p. 423-430.
(12) Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, II, 4, chap. III..

Crédits iconographiques : (1) François Mitterrand et Gaston Defferre © AFP - (2) © La Brèche - (3) tableau © La Brèche - (4) Gravure coloriée éditée par Paul André Basset, prairial an IV (1796) © Photothèque des musées de la ville de Paris / Ph. Ladet.

08/04/2010

Sauver le livre ? La boîte à idées d’André Schiffrin

schiffrin.jpgLe dernier essai d’André Schiffrin, L'argent et les mots (La Fabrique), reprend les thèmes chers à cet éditeur indépendant, observateur inquiet du paysage éditorial français. La crise du secteur du livre et de la presse, et des différentes composantes de la filière (éditeurs, libraires) était prévisible. Mais des solutions existent aussi.

Think Small ?

Il est pour ainsi dire né dans l’édition. Lorsqu’on pense à André Schiffrin, on ne peut faire totalement abstraction du parcours fascinant de son père, Jacques Schiffrin, originaire de Bakou, venu en France après la révolution de 1917, ami de Gide, fondateur des éditions de la Pléiade en 1923 et directeur de la collection du même nom après la reprise par les éditions Gallimard en 1933, Inquiété pour ses origines juives en 1940, Jacques Schiffrin émigra aux États-Unis, à New York où il fonda les éditions Pantheon Books dont les premières publications majeures furent les œuvres complètes de Jung ou le Jivago de Pasternak.

Après trente ans au service de cette entreprise familiale, où il édita Günter Grass, Foucault, Duras, Beauvoir et Chomsky, André Schiffrin quitte en 1990 la maison après le rachat par le media tycoon Samuel Irving Newhouse, Jr. ; motif de son départ : Schiffrin refuse de réduire les coûts en éditant moins de livres ou en licenciant du personnel. Il fonde alors en 1991 une nouvelle maison indépendante, dont le statut garantit le but non lucratif : The New Press. Depuis près de vingt ans, avec une cinquantaine de parutions par an, il continue de découvrir de nouveaux auteurs parfois devenus des best-sellers (Studs Terkel, Peter Iron), mais aussi à attirer de grands noms intéressés par sa vision de l’édition, comme Ann Oakley, Alice Walker ou le regretté Howard Zinn.

Déjà auteur des deux volets de L'édition sans éditeurs1, André Schiffrin reste fidèle à un credo : la vitalité de l’édition et, partant, d’une bonne partie de la vie intellectuelle dans les pays occidentaux, passe par la prise de risque que seuls acceptent d’assumer les éditeurs les moins établis, petites maisons, structures non lucratives. Schiffrin poursuit sa réflexion sur le sujet, en rappelant l’accélération de la concentration du secteur, en France, depuis une dizaine d’années. Aujourd’hui, deux groupes seulement (Hachette et Editis) représentent 50 % du secteur de l’édition et de la distribution en France, et contrôlent donc le marché. Déplorer la transformation des catalogues en machines à rentabilité n’est peut-être pas la bonne solution. Le salut passe par le soutien aux structures qui résistent à cette situation,  malheureusement de plus en plus difficilement : les éditeurs et les libraires indépendants.

Protéger les véritables acteurs culturels

On peut regretter une chose, chez Schiffrin, c’est l’absence de remise en cause de ce qu’il appelle lui même des « acquis » à « sauvegarder » : essentiellement, le prix unique, caractéristique la plus marquante du marché français2. Pourtant, on sait que le prix unique n’empêche pas les petits éditeurs d’être rachetés, ni les librairies de fermer, que cette mesure constitue surtout une aide aux grands groupes de l’édition et de la vente au détail, et que ses conséquences reposent entièrement sur le consommateur en aidant à maintenir le livre à un prix bien trop élevé3. Pour faire simple, André Schiffrin ne proposerait probablement à la vente son propre livre (100 pages peu denses), s’il l’éditait lui-même pour le marché anglo-saxon, qu’à un prix nettement inférieur aux 13 euros de cette édition4.

Schiffrin-9860.jpgMais ces points de désaccord n’enlèvent rien à la pertinence de L'argent et les mots. Car à la crainte incontestablement présente d’une édition française de moins en moins variée, et de librairies irrémédiablement condamnées, André Schiffrin oppose une multitude de solutions, d’idées. Sauver les petits éditeurs est possible, par exemple en stabilisant les aides (souvent attribuées ouvrage par ouvrage, ou pour des durées très limitées), en multipliant les prêts de locaux ou de matériel par les structures publiques (municipalités, universités), en réservant une partie du budget des bibliothèques à l’achat de petits tirages, ou en instaurant un système de solidarité au sein du secteur comparable à la taxe additionnelle sur les billets d’entrée qui finance les aides du CNC. De même, le meilleur soutien au librairies indépendantes, face à la montée de la grande distribution et de la vente sur internet, réside sans doute dans des dispositifs d'aide plus efficaces, plus ciblés. Le modèle en la matière est de toute évidence l’initiative lancée par le conseil régional de Poitou-Charentes sous le premier mandat de Ségolène Royal, en 2008 : les librairies de la région peuvent ainsi toucher des aides de 15 000 à 40 000 euros,5 s’ils suivent une dizaine de critères, notamment l’emploi d’un personnel formé, la constitution d’un fonds de livre de plus d’un an et l’organisation d’animations6. Comme le souligne André Schiffrin, il s’agit tout simplement d’accorder aux librairies indépendantes « le même type d’aides qu’aux cinémas d’art et d’essai, en se fondant sur l’implication réelle, l’apport à la vie culturelle, l’influence locale »7.

André Schiffrin livre une réflexion salutaire, qu’il élargit aux différents médias, au « service public » de l’informationn, ou aux bouleversements technologiques et au « livre numérique ». Ses observations sur la situation française ont l’avantage à la fois du recul et d’une grande variété d’exemples étrangers soigneusement choisis (États-Unis, Allemagne, Norvège, entre autres). Et l’on ne peut que partager avec Schiffrin un constat : les acteurs culturels, depuis l’auteur jusqu’au lecteur, ont tout à perdre lorsque les règles sont édictées par ceux qui, en France comme aux États-Unis, en usant de la propriété intellectuelle, ou de leur pouvoir sur les marchés, parviennent aujourd’hui à faire des mots écrits, imprimés et lus des armes de profit massif.

André Schiffrin, L'argent et les mots
Traduit de l’anglais par Éric Hazan, Paris, La Fabrique, mars 2010

Notes :
(1) L’édition sans éditeurs, Paris, La Fabrique, 1999 ; Le contrôle de la parole. L’édition sans éditeurs, suite, Paris, La Fabrique, 2005.
(2) p. 59.
(3) Voir notre article sur le sujet : « Le livre, un produit de luxe », 19 janvier 2010.
(4) En parcourant le catalogue des nouveautés de The New Press, on trouve par exemple à un prix comparable (16,95 $ soit 12,75 €), Let’s get free de Paul Butler. Standard d’impression comparable (paperback) pour, cette fois, 224 pages.
(5) 15 000 euros représentent le salaire charges comprises d’un employé au SMIC pour une année.
(6) Plus d'informations sur le site de la région Poitou-Charentes.
(7) p. 58.

Crédits iconographiques : (1) © 2010 La Fabrique - (2) André Schiffrin © 2008 Justin Westover.

15:37 Publié dans Politique culturelle, Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : livres, édition, médias, andré schiffrin |

06/04/2010

Sénégal : un monument d’incertitude

Il montre « une Afrique sortant des entrailles de la terre, quittant l’obscurantisme pour aller vers la lumière », selon le président sénégalais Abdoulaye Wade. Le monument de la Renaissance africaine a été inauguré en grande pompe, à Dakar, le 3 avril.

Une statue pour unir l’Afrique ?

009059090-1.jpgL’idée du monument de la Renaissance africaine s’inscrit dans une politique monumentale qu’affectionne le président Wade, après la « porte du troisième millénaire » inaugurée en 2001. Dès 2003, Wade annonçait ainsi la construction d’un vaste projet culturel comprenant un musée des civilisations noires, un grand théâtre de 1 800 places, une école d’architecture. Et donc le monument de la renaissance, situé sur une des deux Mamelles, les deux collines surplombant Dakar, sur la presqu’île du Cap-Vert, l’extrémité occidentale du continent africain. Autour de la statue, des loisirs, des restaurants, et un centre d’affaires sont également en voie d’achèvement.

Après près de deux ans de travaux, le monument a donc été inauguré le 3 avril, date choisie pour sa haute valeur symbolique afin de coïncider avec les célébrations du cinquantenaire de l'indépendance du Sénégal. Abdoulaye Wade voulait en faire une grande fête pour le continent et un événement mondial, mais seuls dix-neuf chefs d’État africains ont répondu à l’invitation (sur cinquante-trois), et les invités étrangers étaient plutôt rares. Le président français s’est ainsi fait excuser. Quant à la cérémonie elle-même, elle était calibrée pour servir l’image du président sénégalais : des bus de supporters composaient le public, auquel on avait distribué des tenues aux couleurs du parti présidentiel. Dans son discours, Wade s’est plu à célébrer un monument conçu « pour durer mille deux cents ans », et à appeler à la création des « États-Unis d’Afrique ». Les festivités se sont achevées par un feu d’artifice et par l’Hymne à la Renaissance africaine, au sujet duquel on a fait savoir qu’il était la composition d’Abdoulaye Wade, décidément très créatif, puisque le monument serait également de sa conception.

Officiellement, les réactions sont naturellement dithyrambiques. Pour le porte-parole du président Wade, Bemba Ndiaye, « L'Afrique émerge de l'obscurité et regarde audacieusement vers l'Occident pour initier un nouveau dialogue, après des siècles d'esclavage et de colonisation ». Et parmi ses soutiens, Wade peut se targuer de compter Jesse Jackson, l’un des orateurs de la cérémonie d’inauguration. Le monument, a-t-il déclaré, est « une idée puissante, le symbole d’une nouvelles destinée, le symbole des valeurs de dignité et de liberté ». Pourtant les opposants au pouvoir manifeste son mécontentement et la population est tout sauf convaincue.

Culture nègre et panafricanisme

Une allégorie en bronze plus haute que la statue de la liberté devrait pourtant affirmer l’importance du concept de « Renaissance africaine », véritable cheval de bataille d’Abdoulaye Wade. On peut rappeler que l’idée n’est pas neuve et comme toute « renaissance », elle est, du moins à l’origine, un concept avant tout culturel. La Renaissance africaine plonge ses racines dans le mouvement de la négritude de Césaire et Senghor, et d’Alioune Diop, fondateur de la revue Présence africaine en 1947. On peut d’ailleurs rappeler que ceux-ci ont pour l’essentiel repris la démarche initiée aux États-Unis de la Renaissance de Harlem, visant dans l’Amérique de l’entre-deux-guerre à l’affirmation culturelle, sociale et politique de la minorité noire. Outre des intellectuels comme W. E. B. Du Bois (The Souls of Black Folk), Langston Hughes (Not Without Laughter) ou le poète James Weldon Johnson, la Renaissance de Harlem fut aussi l’époque du Cotton Club, de l’Apollo Theatre et d’autres music-halls dédiés aux artistes noirs, où défilèrent les plus grands noms du jazz : Duke Ellington, Count Basie, Ella Fitzgerald, Louis Armstrong, Dizzy Gillespie, Billie Holiday, ou encore Joséphine Baker, avant son départ pour Paris.

C’est à la même époque que Marcus Garvey initia le mouvement « Back to Africa », invitant tous les noirs, descendants lointains d’Africains, à retourner sur le continent de leurs ancêtres. Mais Marcus Garvey, précurseur du panafricanisme, et considéré comme prophète par le mouvement Rastafari, défendit aussi une vision ouvertement raciste du monde, et sympathisa avec le Ku Klux Klan1. Pourtant, son influence est forte, en Afrique et ailleurs, les partisans du panafricanisme font leur le drapeau rouge-noir-vert conçu par Garvey, et reprennent ses idées les plus marquantes, comme celle des États-Unis d’Afrique qu’il imagina dans un poème de 1924. On devine qu'Abdoulaye Wade ne récuserait sans doute pas cette filiation intellectuelle, lui qui proposa opportunément le « retour » des Haïtiens en Afrique quelques jours seulement après le séïsme de janvier 2010.

32d7b5d.jpgQuant à la « Renaissance africaine », c’est dans les écrits du Sénégalais Cheikh Anta Diop qu’on le trouve pour la première fois, précisément à partir d’un article de 19482. Plutôt qu’un concept, en vérité, un appel, puisqu’il s’agit alors pour l’auteur de Nations nègres et culture (1954) d’appeler à la prise de conscience culturelle de l’Afrique noire, alors que s’achève l’ère coloniale. Pourtant deux hommes font de cette formule imprécise un véritable principe d’action : le Sud-Africain Thabo Mbeki, qui accède à la présidence en 1999, et, donc, le Sénégalais Abdoulaye Wade élu l’année suivante. Dès 1997, Mbeki, encore vice-président, tente de donner un contenu à la Renaissance africaine. Il appelle ainsi à  la libération de l'Afrique par la démocratie, par le respect des droits de l’homme, et par des décisions prises par les Africains eux-mêmes, dans le cadre de structures intégrées au niveau régional, coordonnant les efforts économiques du continent et apaisant les tensions, avec pour objectifs l’éradication de la pauvreté et la mise en place d’une économie de marché efficace3. Il n'en fallait pas plus pour que Wade lui emboîte le pas et s'approprie l'idée. Pas évident  pourtant que la Renaissance africaine soit autre chose qu’un simple titre pour un programme de réformes en faveur du développement et de la « bonne gouvernance », traduit en actes par par le Nouveau partenariat pour le développement africain (NEPAD) lancé en 2001 et fusionnant des initiatives de Mbeki (plan MAP) et Wade (plan Oméga).

Polémiques autour du monument

Le problème du monument de la Renaissance africaine, c’est d’abord qu’il est une représentation discutable de ce concept lui-même fumeux. D’une part parce que son apparence rappelle directement la statuaire soviétique, notamment le célèbre groupe de L’ouvrier et la kolkhozienne, conçu par Vera Moukhina pour l’exposition universelle de Paris en 1937. Différence notable toutefois : là où les statues soviétiques mettaient en général en scène l’égalité, y compris celle des sexes, le monument de Dakar met en son centre le torse musculeux de l’homme entraînant d’un bras une jeune femme passive, et soulevant de l’autre un nourrisson. Par ailleurs, ce dernier rappelle l'enfant du discours de Dakar du président français, qui « peut lever la tête et regarder avec confiance l'avenir », à la différence qu'il ne regarde pas vers l'Afrique, mais montre du doigt une direction à suivre : le nord-ouest, le large. Une invitation pour la jeunesse ? Mais laquelle : conquérir ce monde lointain, ou y chercher un avenir que le pays n'offrirait pas ? Les milliers de clandestins qui tentent chaque année de rejoindre les Canaries en pirogue depuis les côtes sénégalaises demeurent un problème, et un sujet de tension entre le Sénégal et l'Espagne.

Les imams de Dakar, eux, ont à de multiples reprises manifesté leur désapprobation quant à un monument païen et indécent, mais n’ont eu d’autre impact que de rallonger un peu le pagne de la femme. Enfin, d’autres critiques moins esthétiques ont agité la construction. D’abord parce qu’en faite d’africaine, la statue a été construite par la Corée du nord, dont le numéro deux était présent à l’inauguration. Un partenariat qui obéit notamment aux incitations chinoises, la Chine construisant d’ailleurs dans le même temps le Grand théâtre dans le centre de la ville. Le coût du monument, lui, s’élevant à 14 milliards de francs CFA (23 millions d’euros) ne pouvait être assumé par l’État : celui-ci a donc « échangé » des terrains constructibles, tour de passe-passe comptable sur lequel il est bien difficile de trouver des informations précises.

Enfin, bien que l’architecte Pierre Goudiaby Atepa soit le véritable concepteur de la statue, le président Wade est le détenteur de la propriété intellectuelle du monument. À ce titre, 35 % des recettes d’exploitation du site (y compris les activités commerciales attenantes) lui reviendront. C’est la fondation Wade, gérée par le fils du président, Karim Wade, qui recevra les fonds et les consacrera, selon les déclarations, au projet des « cases des tout-petits »4. Mais là encore, aucun mécanisme d’engagement et de contrôle n’est prévu, et les « milliards de dollars » que devrait générer le monument, dixit Abdoulaye Wade, pourraient bien financer, entre autres projets privés, les campagnes électorales à venir, y compris celles de son successeur quasi-désigné, Karim Wade.

Difficile réalité

dakar_statue_469_300_18534b.jpgMais les électeurs sénégalais ne l’entendront peut-être pas de cette oreille, Karim Wade ayant déjà perdu en mars 2009 les élections municipales de Dakar. Un résultat qui témoigne de la remarquable vitalité démocratique du pays, dont la situation n’a cessé d’empirer sous Wade : difficile de parler de « renaissance » pour un pays classé 166e sur 182 au classement de l’IDH, où le taux d’alphabétisation ne s’élève qu’à 42 %5, où le taux de chômage serait de 48 % selon les évaluations disponibles6, et où la première ressource commerciale demeure la pêche, dont les stocks surexploités donnent des signes d’épuisement inquiétants. Après les émeutes de la faim en 2008, la tension sociale est toujours perceptible.

Difficile dès lors pour le Sénégal de se poser en modèle pour le reste de l’Afrique, que ce soit en termes de développement ou de démocratie. Difficile aussi pour Abdoulaye Wade d’être pris au sérieux lorsqu’il se fait le chantre de la Renaissance africaine. Voilà peut-être une explication de l’échec que constitue l’inauguration. L’autre inspirateur de la Renaissance africaine, Thabo Mbeki, a depuis sa démission de la présidence sud-africaine en 2008 cédé la place à Jacob Zuma, dont les casseroles judiciaires (procès pour corruption, pour viol) et la polygamie ostentatoire n’inspirent guère l’image d’un quelconque renouveau pour le continent. Après dix ans de discours recyclant les vieux thèmes panafricanistes, facilité ne révélant finalement que l’absence d’un projet politique sérieux, à 80 ans, Abdoulaye Wade, avec son bilan médiocre et sa politique de grandeur incongrue, fait moins penser désormais à Sékou Touré, à Kwame Nkrumah ou à Patrice Lumumba qu’aux autocrates vieillissants que sont Mouammar Kadhafi ou Robert Mugabe. Le Sénégal, lui, attend les élections présidentielles de 2012 pour, peut-être, passer de la renaissance virtuelle au changement véritable.

Notes :
(1) Sur ces relations complexes et controversées, voir Judith Stein, The World of Marcus Garvey. Race and Class in Modern Society, Baton Rouge, Louisiana State University Press, 1986, chap. 8 : « The UNIA Goes South: Garvey and the Ku Klux Klan », p. 163-170.
(2) Cheikh Anta Diop, « Quand pourra-t-on parler d’une renaissance africaine ? », Le Musée vivant, n° spécial 36-37, novembre 1948.
(3) Voir par exemple le discours du 9 avril 1998 à l'Université des Nations Unies (Tokyo) : « The African Renaissance, South Africa and the World ».
(4) Plus d'information sur le projet « Cases des tout-petits » sur le site officiel.
(5) Rapport sur le développement humain 2009 (chiffres 2007), PNUD.
(6) CIA World Factbook, estimation 2007.
(7) Madieng Seck, « Pêche au Sénégal : de moins en moins de poissons », Walf Fadjiri, avril 2010.

Crédits iconographiques : (1) © AFP 2010 - (2) Abdoulaye Wade le 2 février 2010 © AFP 2010 - (3) © SIPA 2009.

14:14 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : afrique, sénégal, abdoulaye wade, thabo mbeki, négritude |

 
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