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26/10/2010

La réforme contre la France

couv_the_economist_1.jpgNicolas Sarkozy s’est voulu clair : « Je mènerai à son terme la réforme des retraites ». Jusqu’à maintenant, le mouvement social le plus dur depuis l’automne 1995 n’y fait rien : le jusqu’au-boutisme présidentiel est absolu. Nicolas Sarkozy a décidé de faire adopter une réforme des retraites injuste, alors qu’il ne s’agit pas d’une priorité ― ni sur le plan démographique, ni sur le plan économique. Cette réforme préparée d’après les projets des organisations patronales uniquement, et après une parodie de concertation, adoptée par le Sénat selon la procédure « godillot » de l'article 44-3 de la Constitution permettant l'adoption du projet sous la forme exacte souhaitée par le gouvernement (« vote bloqué »), devrait terminer son parcours législatif « autour du 15 novembre ».


Briser les grèves, une priorité politique

Par cette obstination, Nicolas Sarkozy espère bien plus que faire adopter cette réforme dont la nécessité n’est finalement avérée que pour certains intérêts privés qu’il connaît bien. Ce qu’il espère, c’est montrer que désormais, et grâce à lui, le « pouvoir de la rue » n’existe plus. En l’espèce, Nicolas Sarkozy se rêve la même postérité que Margaret Thatcher, et a commencé d’employer les mêmes méthodes que la « Dame de Fer ». En 1984, cette dernière s’opposa aux mineurs, en grève contre la réforme du secteur minier, en ces termes : « Nous avons dû affronter l’ennemi extérieur dans les Malouines. Nous devons toujours prêter attention à l’ennemi intérieur, qui est le plus difficile à combattre, et le plus dangereux pour la liberté ». Après un an de grève, les mineurs exsangues finirent par plier sans une concession gouvernementale : il n'aura échappé à personne qu'il n'existe depuis lors plus de gauche au Royaume-Uni.

Le gouvernement français, en 2010, prend exemple en usant de la force contre les grévistes, comme à Grandpuits où la raffinerie, évacuée par la force, a continué d’approvisionner les stations-service grâce à des arrêtés de réquisition des salariés, entachés d’illégalité. De fait, le gouvernement a décidé d’engager un bras de fer. Nicolas Sarkozy ne craint pas que le mouvement dure : plus long il sera, plus éclatant sera le triomphe auquel il s'estime promis. Que le mouvement se durcisse est ce qu’il attend, mais il s’agit aussi, pour le camp opposé, de la seule solution : comme toujours en matière de dialogue social, c’est aux gouvernants que revient le choix des armes.

La presse étrangère, anglo-saxonne en particulier, a quant à elle beau jeu de s’inquiéter du « chaos » qui règnerait en France ces dernières semaines, d’après les sources les plus conventionnelles (BBC, The Guardian). Car, en d’autres temps ― alors que le système financier international n’avait pas encore montré sa fragilité et entraîné l’économie mondiale dans sa chute ― cette même presse ne souhaitait rien d’autre que voir éclater en France une telle épreuve de force, et que le système français de solidarité tant loué en 2009 pour avoir fortement amorti la récession, soit mis à bas. Il n’est jusqu’à The Economist qui ne se soit prononcé nettement en ce sens, en titrant en novembre 2006, à l’approche des présidentielles françaises, « What France needs » (« Ce dont la France a besoin »), et faisant parader Thatcher devant le drapeau tricolore en couverture, tandis que les pages intérieures appelaient à « réformer l’irréformable » et penchaient en faveur de Nicolas Sarkozy. Certains préciseront qu'en France même, la rhétorique anti-grève du candidat Sarkozy lui avait probablement offert de nombreux bulletins. Mais là n’est pas la question : en 2007, le candidat Sarkozy avait aussi assuré qu’il ne toucherait pas à l’âge légal de départ fixé à 60 ans. Ce qui ne fait que confirmer la nature profonde du projet actuel : une provocation envers cette France qu’il a en haine, celle des grévistes, des syndicats, de la gauche, des ouvriers et des petits fonctionnaires, et qu’il entend bien « briser ». Ce que veut Nicolas Sarkozy, à deux ans de présidentielles cruciales, c’est incarner une droite dure, inflexible, en humiliant le bas peuple.

tiersetat.jpgLe mythe des deux France

Or, Nicolas Sarkozy et son gouvernement font une erreur de taille. Car ce pari repose sur une hypothèse : celle que face au « bas peuple » existerait une France de droite majoritaire et éternellement fidèle aux idées présidentielles. Aussi le président accuse-t-il les « nombreuses injustices » qui touchent « la majorité des Français qui souhaitent pouvoir continuer à travailler et à circuler librement ». Comme plusieurs fois par le passé, Nicolas Sarkozy recourt ainsi à cette fameuse « majorité silencieuse », déjà évoquée pendant les grèves de mars 2009, et surtout pendant la campagne de 2007, dans un appel aux électeurs d’extrême-droite et lors du discours de Bercy, axé sur la critique de mai 68.

Mais les discours sur la « majorité silencieuse », qui firent le bonheur de subtiles références (Richard Nixon, Ronald Reagan, Rudy Giuliani), vont s’épuisant. Cette rhétorique des « deux France », qui recycle d’ailleurs implicitement celle de l’ennemi intérieur, ne peut plus fonctionner lorsqu’aussi souvent la notion même de majorité est bafouée : en 2002, lorsque les électeurs de gauche se précipitent pour réduire au maximum le score de Le Pen au second tour, et que les 82% en faveur de Jacques Chirac sont pris comme alibi par le gouvernement Raffarin pour lancer des réformes néolibérales et sécuritaires ; en 2005, lorsque le Traité établissant une constitution pour l’Europe est rejeté par référendum, pour être adopté dans des termes approchants deux ans plus tard sans recourir à la consultation des citoyens ; et depuis 2008, l’introduction dans la Constitution d’un « référendum d’initiative populaire » à l’article 11 n’ayant, plus de deux ans plus tard, toujours pas été rendu applicable par l’adoption d’une loi organique.

Il n’y a pas deux France, une France de droite et une France de gauche, une France gréviste et une France sarkozyste. Car Sarkozy, le gouvernement, les tenants de cette réforme des retraites, ne sont pas « la France ». Ils ne sont pas non plus majoritaires, ni, d’ailleurs, très silencieux. La France est de l’autre côté, celui du « tiers-état » de Sieyès (Qu'est ce que le tiers-état ?), qui est tout en France, c’est à dire « une nation complète », mais n’est rien dans « l’ordre politique ». Et qui par conséquent, ne fait aujourd’hui que sortir du silence et de l’inaction, afin de « demander à être quelque chose ». Car ce nouveau tiers-état refuse simplement qu’on lui impose des lois qu’il n’a pas choisies, et sait qu’en cas de victoire gouvernementale, le plan des « réformes » continuera, toujours à son détriment. La France, aujourd’hui, ne fait que résister à l’oppression, comme lui en donne le droit l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Et rappelons ce qu’implique la résistance à l’oppression, comme l’explicita la Déclaration de 1793 (article 35) :

« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

 

Crédits iconographiques : 1. © 2006 The Economist - 2. Le fardeau des privilèges, domaine public.

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