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27/06/2011

Quand Tolstoï dénonçait l'esclavage par l'argent

20_780766[1].jpeg« Tolstoï gauchiste ? » se demande de façon un peu racoleuse le bandeau qui entoure la couverture de cette réédition de L'argent et le travail, un texte méconnu du grand écrivain russe, dans sa traduction française de 1892. Le texte de Toltoï, lui, date de 1890 et relate en partie cette crise morale qui changea la vie de l’auteur de Guerre et paix et d’Anna Karénine.

La pensée politique et sociale du vieux Tolstoï

À la fin des années 1870, en effet, de profonds questionnements (reflétés dans certaines de ses plus belles œuvres de fiction comme La mort d'Ivan Ilitch) puis sa conversion au christianisme lui font emprunter le chemin de la contestation de l’ordre politique, social et économique de son temps, ce que reflète son grand roman Résurrection. Ce chemin, rappelons-le, mena Tolstoï à souhaiter adopter une vie retirée et ascétique, ce qu’il fit alors que sa santé déclinait en 1910. Quittant sa femme et ses enfants en plein hiver pour vivre en vagabond, Tolstoï fut pris d’une pneumonie et mourut quelques jours plus tard à la gare d’Astapovo, près de la maison familiale.

La pensée de Tolstoï, à la racine de ce qu’on appella par la suite l’anarchisme chrétien, se déploie ici à partir du problème de la misère galopante à Moscou, constatée par l’auteur alors qu’il participait au recensement de 1882. Mais le constat ― l’effroyable égoïsme de la société moscovite de l’époque, qui rend caduques toutes les valeurs humanistes et chrétiennes auxquelles croit Tolstoï ― est suivi de la désillusion la plus totale face à l’impossibilité constatée de réduire la misère par le développement d’actions de charité. Or, si Tolstoï est un gauchiste, il est, comme le précise Georges Nivat dans sa postface, un « gauchiste du christianisme » (p. 158). Il faut saisir la portée de la remise en question que vécut Tolstoï, confronté à son impuissance face à la misère.

Abolir l’argent pour retrouver le travail


S’ensuit donc une réflexion poussée sur la remise en question de l’ordre social. L’inégalité entre riches et pauvres, dont la seule cause est « l’accaparement des richesses [produites par les paysans, ouvriers, etc.] par les non-producteurs » (p. 52), est permise, légitimée et garantie par une réalité, un système, objet de l’essai : l’argent, qui n’est en rien, selon Tolstoï, un simple outil de représentation du travail et des échanges (le « voile » de Say et des économistes néoclassiques), mais bien « un signe conventionnel qui donne le droit ou plutôt le moyen de profiter du travail d’autrui » (p. 71), aboutissant à « une nouvelle forme d’esclavage impersonnel à la place de l’ancien esclavage personnel » (p. 72).

La dénonciation de ce système d’asservissement par l’argent, et de l’impossibilité de vivre en-dehors du système des échanges monétaires ― ce que démontre avec force, en particulier, une longue parabole consacrée aux îles Fidji, maniée avec l’habileté toute moderne d’un Jared Diamond ― aboutit à un programme simple résumé par le traducteur : « L’argent est mauvais, il faut s’en débarrasser, et tout de suite, en un coup » (p. 10). Un programme qu'il ne sera pas longtemps à défendre seul, même s'il peut aujourd'hui perturber le lecteur. Qui se souvient en effet, hormis Robert Castel qui le rappelle dans Les métamorphoses de la question sociale, que le Parti radical (pas le plus « gauchiste » donc) prônait encore en 1922 l'abolition du salariat en tant que « survivance de l'esclavage » ?

21-Tolsto%C3%AF-photographi%C3%A9-par-Vladimir-Tchertkhov-en-1906.[1].jpgUne actualité féroce

Derrière le message révolutionnaire de Tolstoï, ce qui frappe, c’est aussi la phénoménale, la féroce actualité de ces pages, où l’on découvre tour à tour un Tolstoï anticapitaliste, anarchiste, ou écologiste avant l’heure. Surtout, certains récits, certaines réflexions entrent en résonance avec les maux de notre temps. Qui, en lisant ces descriptions des miséreux de Moscou et de l’indifférence face à leur prolifération, ne pensera pas à la multiplication des « sans-abri » dans les villes françaises, de droite comme de gauche, dont aucun parti politique ne s’est saisi (et dont ce blog parlait il y a de cela un an) ? Qui, en lisant la dénonciation de la spéculation sur le pain et les citations bibliques qui l’illustrent (p. 108-124), ignorera le lien avec les « émeutes de la faim » qui, depuis plusieurs années, ont été le prélude à la vague révolutionnaire des pays arabes ?

Pour toutes ces raisons, la lecture de L’argent et le travail touche le lecteur d’aujourd’hui, qu’il connaisse les grandes œuvres de Tolstoï ou qu’il souhaite se familiariser avec celui-ci en écoutant d’abord son discours le plus ouvertement politique.

Léon Tolstoï, L'argent et le travail
Préface d’Émile Zola, Postface de Georges Nivat, traduction d’Ély Hapérine-Kaminsky (1892)
Édition des Syrtes, 2010

09:54 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : tolstoï, livres |

Commentaires

le Parti radical (pas le plus « gauchiste » donc) prônait encore en 1922 l'abolition du salariat en tant que « survivance de l'esclavage » ?
les temps changent c'est dingue..
Il fut un temps ou la gauche était contre l’immigration car cela supprimait de l'emploi pour les français et détruisait le social français....
Les temps changent...

Écrit par : tooto | 28/06/2011

Il faut vous rappeler quand même que Léon Tolstoï était un noble et dans sa jeunesse il a bien profité de ce qu'on appelle maintenant : vie de la jeunesse dorée. C'est avec l'âge, en discutant avec les paysans, ermites, moines qu'il devient peu à peu un chrétien mystique à l'extrême.
D'abord, il voulait donner tous ses biens. Sa femme a dû se battre comme une lionne pour sauver une partie du patrimoine pour leurs enfants.
Ensuite, il commence à vivre comme de simples paysans jusqu'à partir comme un vagabond à la fin de sa vie. C'était presque un saint homme qui voulait expier les erreurs de sa jeunesse. Et un très grand écrivain.
Les descendants de sa famille vivent encore en Russie et l'un d'eux fut un écrivain mais bien dans la mouvance du parti.
Il y a eu toujours en Russie des personnes qui allaient d'un village à l'autre, qui prônaient l'amour de Dieu, le mépris de l'argent, les paysans les accueillait comme les gens saints et ils trouvaient toujours un toit.
finalement, pour les vagabons, c'était un bon temps comme au Moyen Age à l'Occident : jamais un seigneur n'aurait chassé qn qui venait dans son chateau demander un abri et de la nourriture.
Nous sommes une vraie génération d'égoïstes et d'individualistes, une société déshumanisée, cupide et d'une malhonnêteté intellectuelle absolue.

Écrit par : naguima | 28/06/2011

Le père de Tolstoî général russe ayant eu à lutter contre le draconien Bonaparte qui s'appela Napoléon 1er malgré sa famille corse restée dans leur seule Ile,eut un fils trop généreux,malhabile à confondre le vrai du faux pour tout un empire connu et reconnu par l'histoire que littérature surfaite ou pas vu les conditions physiques dont les Archives de cette Russie ne sont point reconnaissantes pour un peu dévoiler la qualification très usutées dans ces temps de rudesse incalculable où leurs nourritures alimentaires comme tous ces pays à Monarchie légale et légitimiste ne possédaient ni réfrigérateur,ni eau potable,ni viande surgelée ..etc..etc...Le film russe transposant au plus possible ce réel inconfort de la part "sous-titre muet" car les films d'antant n'étaient pas encore sonores pour les peu de spectateurs oubliés ou contrôlés par la censure russe.(année 1905).Il plus facile de ne pas comprendre vu l'époque du XXIème siècle les progrés technologiques et fracassants pour le bien de tous compensent mieux l'ancien esprit éternel qu'ils ne pouvaient sans savoir la science d'aujourd'hui même pour les malappris d'hier et d'aujourd'hui.Les Sciences étant, les rapprochements entre nations actuelles ne seraient plus de la forfanterie et de la grande fumisterie savamment orchestré par des gens professeurs de tous les instants dont leurs idéaux sont subordonnés par quelques délatoires pensées inconnues de tout ce factotum indésirable comme l'éternel plancher aux vaches.La pauvreté existe bien sûr de partout et ce n'est pas pour quelques anarchistes russes dès le jeune Tolstoî dont leurs nihilismes inconditionnels se buta par lui-même avec la hiérarchie la plus sévère et la plus négativiste avec les anarchistes français qui se compareraient contre toutes les religiosités pourtant exemplaires avec une religion aussi libre que le monde libre permet toujours à chacun de la capacité intercorporelle de notre corps si désué parait-il à ce que je comprends dans les malentendus réciproques entre les lois de respect par l'ONU de toutes les Associations qu'en France doivent se faire apprendre à se taire ou à se terrer tellement le gouvernement français beugle contre nous-sans distinction de race ou de religion malgré la parcimonie sans légende des métiers des soignants de tous les échelons des plus hauts jusqu'aux plus petits n'aimant souvent toutes les différents régimes sociaux pour les grands malades et les grands handicapés de toutes sortes.Ne pas se voiler le visage est une chose ,mais ignorer le mal qui nous ronge parait pour le meilleur des cas pour les grands collecteurs une absurdité de plus qui doit pourtant convaincre la société humanitaire si dévalorisante pour leur enfant grand ou petit.

Écrit par : FLORI | 28/06/2011

Les commentaires sont fermés.

 
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