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18/07/2011

2010-2012 : Des années de ruptures en Afrique subsaharienne ?

carte Afrique.jpgParallèlement aux printemps arabes, l'Afrique subsaharienne, elle, voit se suivre des élections présidentielles, dans de nombreux pays depuis la fin 2010. Ces élections peuvent-elles, comme les révolutions en Tunisie ou en Égypte, changer le cours de l'histoire et amener des régimes politiques à changer ? Le nouveau contexte né de ces événements incitera-t-il les nouveaux élus à infléchir leurs choix ? Au Sénégal et au Cameroun, deux situations pré-électorales distinctes se révèlent instructives, et montrent pour le premier une forte pression politique interne, et pour l’autre une pression principalement externe.

Le Sénégal dit : « Y’en a marre ! »

« Y’en a marre! » : ces mots scandés par les Sénégalais lors de manifestations contre la politique de leur président, Abdoulaye Wade, témoignent de leur exaspération. Les manifestants dénoncent des inégalités croissantes et la dégradation de leurs conditions de vie (délestages* incessants, coût élevé des denrées de première nécessité, chômage des jeunes diplômés). Depuis la manifestation du 23 juin 2011, autorisée par le pouvoir en place, le pays est en proie aux troubles.

Les événements ont commencé lorsque le président sénégalais, Abdoulaye Wade, a émis le souhait de modifier la Constitution, plus précisement la procédure électorale. Cette modification prévoyait que seulement 25% des voix suffisaient à l’élection du Président de la République au premier tour, et créait un ticket Président/Vice-président, à l'américaine, le Vice-président remplaçant le Président en cas de décès ou de démission. La réforme aurait surtout facilité la réélection de Wade pour un troisième mandat, et créé les conditions politiques favorables à ce que son fils, Karim Wade, lui succède. Face à la détermination des manifestants Abdoulaye Wade a abandonné ce projet. Toutefois, cette décision n’a pas apaisé les tensions car la convergence des revendications sociales et politiques durcit le mouvement.


Y'en a marre.jpgCette contestation prend plusieurs formes. Elle s’exprime d’abord dans la rue lors des manifestations. Mais elle se coordonne aussi sur internet, sur les réseaux sociaux, relais permettant de diffuser des informations et de débattre, et qui ont fait leur preuve dans les événements arabes. Enfin, elle s’organise politiquement à  travers le « Mouvement du 23 juin » composé des « Y’en a marristes » et de partis politiques d’opposition.

Le mouvement « Y’en a marre », lancé le 12 janvier dernier, a été fondé par des rappeurs du groupe « Keurgui de Kaolack » et des journalistes sénégalais. Il ambitionne de rassembler au-delà des clivages politiques. La majeure partie des leaders des mouvements expliquent lors d’entretiens qu’ils exprimeront leur mécontentement lors des prochaines élections présidentielles de février 2012. On comprend qu’ils se considèrent comme des veilleurs, des « sentinelles de la République ». Notons qu’un des slogans du mouvement est : « Vous n’êtes pas citoyen si vous n’avez pas de carte électorale ! ». La contestation devra  donc être relayée dans les urnes, aspect qui permet de différencier le mouvement de ce qui s’est déroulé dans le monde arabe. Il ne s’agit pas pour les Sénégalais, du moins pour le moment, de chasser et juger un « dictateur ».  La vision des « Y’en a marristes » n’est toutefois pas partagée par tous les opposants politiques, certains souhaitent en effet voir le mouvement se radicaliser.

En outre, dans une lettre ouverte datant du 4 juillet 2011, Karim Wade a vivement démenti ce qu’il qualifie de « rumeurs » concernant une succession dynastique au Sénégal. Cette riposte du camp du président vise à apaiser les tensions.

Par ailleurs, même si les moyens d’actions (internet, manifestations violentes) sont les mêmes, les objectifs de ce mouvement sénégalais diffèrent de ceux des révolutions arabes. Les Sénégalais, très attachés à leur Constitution, ont décidés de laisser une chance au processus électoral. Le scrutin présidentiel sera décisif pour l’avenir du pays.  Ainsi, conscient, des enjeux autour du scrutin, le président sénégalais, Abdoulaye Wade a proposé jeudi dernier d’avancer la date des élections présidentielles. Il a déclaré : « Si l’opposition est pressée qu’elle est certaine d’obtenir la majorité, je peux envisager une élection présidentielle anticipée […] ». Cette intervention lui a permis d’annoncer sa candidature à sa propre succession alors même que le nombre de mandats présidentiels est limité à deux (Titre III, article 27 de la Constitution sénégalaise). En outre, le Président a également déclaré que les conditions de vie s’amélioraient, notamment avec la fin des délestages d’ici la fin du mois de septembre 2011. Suite à cela, une partie de l’opposition à vivement réagi en posant comme préalable la démission du président Wade.

Le Cameroun : Des élections présidentielles sous la pression américaine et européenne ?

Le 20 mai dernier, date anniversaire de l’indépendance du Cameroun, le Secrétaire d'État américain Hillary Clinton décidait d’adresser directement ses vœux au peuple camerounais et non à l’actuel chef d'État, Paul Biya. Celui-ci, président du Cameroun depuis 1982, a été réélu successivement en 1992, 1997 et 2004. Mais ces scrutins ont été entachés d'irrégularités relevées par les observateurs internationaux (rapport élections présidentielles Unhcr, 2005). Ce pays riche en ressources naturelles (minières, agricoles et forestière) reste très pauvre.  En effet, les rentes tirées de l'exploitation des ressources sont mal réparties et la population n'en bénéficie quasiment pas. La corruption est endémique dans ce pays (146e sur 178 pays selon Transparency International), et l'indicateur de développement humain (IDH) du pays, qui reflète l'espérance de vie, le niveau d'éducation et d'alphabétisation, et le niveau de vie (PIB par tête), était de 0,439 en 2010 (134e pays sur 172).

Plus récemment, Hillary Clinton a refusé d'accorder un entretien au président camerounais, provoquant l'annulation de sa dernière tournée occidentale. De plus, le Sous-Secrétaire d’État américain, chargé des affaires africaines, Johnnie Carson, a livré un message démocratique fort au président Biya lors de sa visite au Cameroun, réclamant des élections présidentielles avant la fin 2011, libres, et sans intimidation à l'encontre des autres candidats. Notons que la France et le Royaume-Uni ont également envoyé des émissaires pour, entre autres, rappeler que les élections à venir doivent se dérouler au mieux dans le respect du processus démocratique. Enfin, Hillary Clinton déclare, le 13 juin 2011, au siège de l’Union africaine à Addis-Abeba (Éthiopie) : « Trop de gens en Afrique vivent sous le joug de dirigeants au pouvoir depuis longtemps […] qui se préoccupent de la longévité de leur règne ». Ces vives critiques s'adressent à nombre de chefs d’États africains dont Paul Biya, et indiquent clairement que les pays occidentaux souhaitent l’alternance politique en Afrique, et  particulièrement au Cameroun.

Paul Biya.jpgPourtant, le président Biya passe outre ces pressions. Face au mécontentement affiché par l'Occident, il décide de se rendre en Chine, pour un voyage fixé au 20 juillet 2011. Le Président en place tente ainsi de montrer que l'Europe et les États-Unis ne sont pas les partenaires exclusifs du Cameroun. La République populaire de Chine, elle, se voit une nouvelle fois attaquée pour sa collaboration avec des régimes corrompus. Elle s'en défend pourtant en rappelant, par le biais de Lu Shaye, directeur général du département Afrique au ministère chinois des Affaires étrangères, qu'elle « coopère avec des pays, des peuples et des États (et non des régimes) ». À ce propos, la Chine a d'ailleurs des positions désormais plus assurées face à des régimes jugés corrompus ou répressifs (Soudan, Zimbabwe). L'État chinois a en effet pris conscience de la nécessité pour ses entreprises d'opérer dans un environnement stable et pacifié politiquement, et de son peu d'intérêt à soutenir personnellement le président Biya. C'est pourquoi la stratégie adoptée par le président camerounais a peu de chances d'infléchir les pressions occidentales. Au total, le président Biya apparaît plus isolé au niveau international.

 

En somme, les Africains sont très attachés au processus électoral et leurs principales revendications et attentes concernent le respect de la démocratie. En revanche, les dirigeants d'Afrique subsaharienne ne semblent pas être influencés, pour le moment, par les révolutions arabes. Les gouvernants préfèrent se reposer sur un contexte international et un système politique qui leur ont permis de se maintenir au pouvoir. Ces situations pré-électorales différentes annoncent peut-être la fin de leur régime mais, jusqu'à présent, ne paraissent pas signifier une rupture profonde des pratiques politiques en Afrique.

 

*délestage : réduction de la charge d'un réseau électrique par suppression momentanée de la fourniture du courant à un secteur du réseau (définition TLFI).

 

Crédits iconographiques : 1. Carte de l'Afrique © 2011 www. cartegeo.com - 2. Le groupe de rap Y'en a marriste © 2011 AFP  - . 3. Paul Biya © 2011 Getty Images.

09:30 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cameroun, sénégal, wade, biya, afrique |

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