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19/04/2013

Reinhart & Rogoff et la théorie de l'austérité expansionniste : anatomie d'un fiasco

Coup de tonnerre chez les économistes, mais aussi pour tous les gouvernants partisans de l'austérité : la théorie selon laquelle la croissance serait favorisée par la réduction des déficits est basée sur les résultats erronés d'une feuille de calcul Excel. Les choses sont-elles si vraiment si simples ?

Une base théorique pour les anti-déficits

Lexcel.jpg’austérité, certes, était dans l’air du temps depuis quelques années, dans les discours politiques et les éditoriaux de la presse, voire dans certains documents officiels comme le fameux rapport Péberau en France. Demeurait cependant un souci : l’existence de déficits publics n’avait jamais empêché aucun pays de connaître la croissance, bien au contraire, ni de maintenir le ratio dette/PIB sous contrôle. Les premiers mois de la crise financière inaugurée en 2008 virent ainsi les gouvernements se tourner vers l’idée traditionnelle et keynésienne du plan de relance, bien que dans des volumes assez variables.

Les partisans de l’austérité n’avaient pas dit leur dernier mot, avec l’ambition d’imposer une idée centrale : que le déficit — plutôt que les errements des institutions financières — était la cause de la crise, et qu’une politique d’austérité pouvait au contraire ramener la croissance. Ne manquait plus qu’une légitimité intellectuelle, une preuve empirique de cette théorie jusqu’à preuve du contraire fumeuse.


Deux articles publiés aux États-Unis par le NBER (National Bureau of Economic Research) vinrent apporter l’onction scientifique aux austéritaires. Le premier, en octobre 2009, dû à Alberto Alesina et Silvia Ardagna (tous deux de Harvard), arguait de l’efficacité des baisses d’impôts ainsi que des diminutions de dépenses publiques pour stimuler la croissance dans les pays développés. Le second, dû à Carmen Reinhart (Université du Maryland) et Kenneth Rogoff (Harvard) en janvier 2010, en était l’indispensable complément, et avançait un seuil fatidique de 90% au-delà duquel le ratio dette/PIB devenait un facteur négativement corrélé à la croissance. En d’autres termes, il apportait la preuve, en étudiant deux siècles d’histoire économique et quarante-quatre pays, qu’au-delà d’un certain seuil la dette tue la croissance.

Un premier pan à terre, le deuxième déjà discrédité

L’article d’Alesina & Ardagna, le premier, montrait des faiblesses assez nettes. L’étude ne tenait en effet aucun compte du contexte monétaire des différents choix budgétaires et fiscaux, et écartait d’autre part étrangement (ou à dessein ?) certains épisodes qui auraient pu contredire l’argumentaire comme la relance budgétaire au Japon en 1995, ou inversement la contraction de 1997. Des faiblesses soulignées par Paul Krugman et surtout mises en exergue par une étude du FMI soulignant l’effet contractionniste à court terme des réductions du déficit public, particulièrement si elles sont appliquées simultanément dans de nombreux pays et si la politique monétaire n’est pas en position de les amortir.

ECON-articleLarge[1].jpgRestait donc Reinhart & Rogoff, et leur papier largement repris, cité, aux États-Unis par les partisans Républicains de l’austérité (avec en tête Paul Ryan, candidat sur le ticket avec Mitt Romney en 2012 et représentant de l'aile conservatrice du parti), comme en Europe, où le commissaire aux Affaires économiques Olli Rehn en avait bien entendu fait une base de ses argumentaires en faveur de l’application de l’austérité à l’échelle continentale, citant encore récemment le seuil des 90% à l'appui de ses discours.

Les doutes exprimés à l’encontre du seuil de 90% étaient pourtant réels, notamment vis-à-vis de l’affirmation de Reinhart & Rogoff selon laquelle le dépassement de ces 90% fatidiques aurait été la cause d’années de récession aux États-Unis. Dans une réplique, Josh Bivens et John Irons montraient dès 2010 comment ces années de récession correspondent en fait à l’immédiat après-guerre, et étaient donc entièrement imputables à la démobilisation des industries de guerre et à la réduction subite des dépenses militaires. Cela suffisait déjà à discréditer Reinhart & Rogoff, référence qui n’en resta pas moins largement utilisée, ainsi que le seuil de 90%, aussi fort symboliquement qu’improbable d’un point de vue pratique. Du moins cela peut-il permettre de rappeler qu’indépendamment des révélations de ces derniers jours, ceux qui ont pu utiliser Reinhart & Rogoff à l’appui de leurs raisonnements ont de toute façon fait preuve de leur incompétence. Dans ce cas, comme d'ailleurs dans celui des erreurs de prévisions mises en avant en janvier dernier par Olivier Blanchard pour le FMI, qui avançait des insuffisances dans la modélisation de certains calculs en ce qui concerne l'effet récesif des politiques de rigueur, on peut toujours rappeler que les travaux contradictoires ont toujours existées, mais ont été systématiquement écartées par les gouvernants.

Pour conclure sur les fameux 90%, des études émanant d’institutions très modérées quant à leur soutien de la relance budgétaire permettaient d’ailleurs de se rassurer quant à l’existence d’un tel seuil (quel qu'en soit le niveau), y compris des articles mettant en avant la corrélation entre dette publique et faible croissance (Égert, 2012). La corrélation en soi ne prouve rien, l’essentiel de la question demeurant bien sûr la capacité à identifier le sens de cette relation (la dette provoque-t-elle une diminution de la croissance, ou la faible croissance entraîne-t-elle une augmentation du ratio ?). Or c'est bien cette incertitude qu’entendaient résoudre allègrement Reinhart et Rogoff en prouvant l'existence d'un seuil.

Le ridicule... peut tuer

Tout cela aurait pu suffire, mais voilà que l’estocade est portée à cette fameuse étude de Reinhart & Rogoff, d’une façon qui prêterait presque à rire si on ne la comptait parmi les causes des souffrances inutiles infligées aujourd'hui à tant de peuples. Thomas Herndon, Michael Ash et Robert Pollin, de l’université du Massachusetts Amherst, ont en effet tout simplement tenté de répliquer ces calculs et aboutissent à une conclusion très simple : une série d’erreurs, qui comprennent notamment une mauvaise utilisation d’un tableur (excluant de fait cinq pays des calculs), aboutissent à des résultats largement faux. Mike Konczal rend compte de cette nouvelle stupéfiante sur le site du Roosevelt Institute et souligne surtout que ces défauts ne sont pas seulement la conséquence d’erreurs sur Microsoft Excel (ce que pourrait laisser penser une certaine presse française), mais résultent aussi et surtout d'erreurs et de biais méthodologiques, dont l’exclusion volontaire de données qui auraient invalidé le raisonnement de l’étude dans les pays fortement endettés, ou encore une pondération très partisane, faisant compter les années de croissance faible dans ces mêmes pays autant que plusieurs années de croissance forte.

La réponse de Reinhart et Rogoff, publiée dès mardi dans le Wall Street Journal, peine à convaincre. Les deux économistes se réfugient en effet derrière d’autres résultats pour continuer à soutenir l’existence d’une corrélation, même modérée, entre dette publique élevée et ralentissement de la croissance. Ce qui pose de nouveau quelques problèmes. D’une part, cette corrélation repose sur deux exemples seulement, le Japon et l’Italie, contrebalancés par le cas du Royaume-Uni dans les années cinquante : deux exemples contre un, pas vraiment de quoi tirer des conclusions nettes. D’autre part, la corrélation, dans le cas du Japon et de l’Italie, est clairement inverse : l’élévation du ratio dette/PIB est la conséquence d’une chute du taux de croissance pendant plusieurs années, et non l’inverse. Enfin, cette faible corrélation n’est tout simplement pas ce qui était avancé par l’article de 2009, et qui fonde les choix de politique économique appliqués des deux côtés de l’Atlantique, et surtout en Europe, ces dernières années.

greece_starvation_soup_kitchen[1].jpgOn peut donc affirmer d’une façon plus assurée encore, si l’on avait le moindre doute, que les politiques d’austérité aujourd’hui appliquées, tout particulièrement en Europe, ne sont justifiées en rien, et ne reposent sur aucune conclusion économique sérieuse, sur aucune règle de gestion valable, sur aucune sagesse supposée. Tout ce qui fonde ces politiques, ce sont des choix guidés par un moralisme abscons, une conviction aveugle et quasi messianique dans les bienfaits de l’austérité. Pendant ce temps, les peuples souffrent, le taux de chômage moyen de la zone euro atteint les 12 %, soit 20 millions de personnes sans emploi. Et les enfants grecs affamés fouillent les poubelles dans les cours d’école.

 

Crédits iconographiques : 1. © 2013 La Brèche | 2. Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart au domicile de cette dernière, à Washington © Mary F. Calvert/New York Times | 3. Soupe populaire à Athènes © Louisa Gouliamaki/AFP/Getty Images.

09:03 Publié dans Économie | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : austérité, dette publique |

Commentaires

Oh non ! On nous aurait menti ? Zut alors ! Moi qui croyais qu'il fallait faire des économies pour pas défaire l'économie !

Le souci c'est que même si on leur prouve par a+b qu'ils on tort les gouvernements de l'UE continueront parce que leur objectif est idéologique et pas économique: niveler par le bas le système de protection sociale et baisser les impôts. On critique Thatcher à l'occasion de son enterrement mais Merkel est bien vivante, elle.

Écrit par : erich | 19/04/2013

Pour conclure qu'un pays qui a besoin de s'endetter est un pays qui n'a pas de véritable croissance, pas besoin d'excel quelques neurones suffisent.
A plus forte raison quand votre banquier n'est pas un philanthrope !
Le reste, charabia d'économiste, alibi pour incompétents...

Écrit par : beton55 | 19/04/2013

C'est pas parce que 2 économistes se sont trompés que ça autorise le laxisme budgétaire. Heureusement qu'on donne pas le pouvoir aux gens comme vous (ou Mélenchon) le résultat la France serait dans l'état de la Grèce en moins de 2... Déjà qu'avec Hollande le "normal modéré" on va à la catastrophe...

Enfin je sais pas on n'apprend plus que 2-3 = -1 à l'école ? C'est trop dur à comprendre?

Écrit par : think different | 19/04/2013

ça s'arrange pas le niveau de certaines réactions...

Écrit par : erich | 19/04/2013

Ne vous en déplaise, la raison est pourtant du côté de la bonne gestion, ce que vous appelez abusivement "austérité" alors que ce n'est que de la saine arithmétique. En maths, un problème n'a pas deux solutions. Sans ajustements budgétaires la situation deviendra intenable à long terme, et encore en parlant de long terme c'est de la fin des années 2010 qu'il s'agit...
Sinon on peut préférer le sort de la Grèce. C'est un choix...

Écrit par : think different | 20/04/2013

La crise est causée par l'explosion des déficits et la faillite imminente de plusieurs états européens, qui fragilise l'ensemble du secteur financier et de l'économie en raison du risque de défaut des états et donc de non-remboursement des emprunts. C'est simplifié mais c'est la base du problème actuel de l'économie. Après on peut faire de longue discussions sur tel ou tel article d'économiste mais au fond c'est pas ça qui changera la situation ni en bien ni en mal. L'important c'est de comprendre les causes de la crise pour mieux comprendre comment en sortir, et là on voit qu'il n'y a pas 50 solutions : retrouver la compétitivité par tous les moyens, la diminution des budgets de l'état, la baisse des impôts et des charges, et du salaire minimum, entre autres mesures, voilà, c'est parfois difficile, mais un mal nécessaire pour s'en sortir.

Écrit par : Dba27 | 22/04/2013

Qu'à long terme il faille chercher à réduire la dette publique est peut-être correct, mais une dette importante n'empêche pas la compétitivité à court terme, voyez les Etats-unis (bien que je ne sois absolument pas un admirateur de l'oncle sam). En revanche, il est absolument évident (pas besoin de faire de grandes études pour s'en rendre compte) que les politiques d'austérités ne font qu'agraver la situation de la Grèce!

D'ailleurs le FMI l'a reconnu: il se basait sur une étude qui montrait qu'une politique d'austérité était bénéfique pour l'économie (effet multiplicateur inférieur à 1). Or son chef économiste a reconnu qu'il s'était gourré et que l'effet multiplicateur était égal à 1 voire supérieur (http://suissexpress.wordpress.com/2013/01/08/1-euro-de-rigueur-cest-1-euro-de-moins-dans-leconomie/)

Si en plus le critère pour l'introduction d'une politique d'austérité est truqué (car au-delà de l'erreur, il y a eu omission volontaire d'observations et choix tendancieux de pondérations), cela devient simplement du vol. Vol qui profite à qui: aux créanciers qui profitent largement de la mauvaise notation souveraine du pays en question, puisque les taux d'intérêts deviennent plus élevés... ce qui a aussi pour conséquence de réduire les éventuels effets positifs de toute politique d'austérité.

Il faut au contraire relancer l'économie, soutenir la consommation, tout en cherchant en parallèle à réduire les dépenses étatiques (mais il ne sert à rien de mettre des fonctionnaires au chômage). Une fois que l'économie privée aura pu redémarrer, on pourra alors s'attaquer fondamentalement au problème de la dette.

Écrit par : christophe | 23/04/2013

"Relancer l'économie, soutenir la consommation" ???
Encore de beaux discours pour nous enfumer et augmenter les impôts...
Si on veut consommer on prend sur son salaire, logique. Si on a pas assez de salaire on travaille plus.
Et pour relancer l'économie il y a des solutions simples et la baisse des impôts et des dépenses de l'état en font partie (ainsi que la remise au travail des 3 millions de chomeurs littéralement payés à rien faire dans ce pays)

Écrit par : Dba27 | 23/04/2013

Voyons Dba27, c'est fini de troller ? La provocation a des limites non... Et comment vous faites pour "remettre au travail" les chomeurs quand il n'ya pas de job?

Écrit par : erich | 29/04/2013

Ca fait depuis 2012 que je me documente sur l'étrange affaire Alesina-Ardagna-Reinhart-Rogoff. On trouve des bribes intéressantes sur les media américains - et bien sûr chez Krugman - mais en France c'est le black-out.

L'article de la Brèche me semble reprendre avec précision, honnêteté et clarté l'ensemble des éléments que j'ai moi-même déterrés au fil des mois. Comme document pédagogique ou de communication en français il est inégalé. Une bonne et fiable synthèse (je précise que mon orientation politique n'est pas celle de la Brèche en général).

Etrangement des indications que j'avais trouvées à l'époque sur le financement du NBER et ses liens avec l'extrême droite républicaine ont disparu depuis. Le NBER compte dans son catalogue plus de 15.000 publications, toutes des "working papers" - donc sans peer review.

On peut se demander comment deux d'entre elles ont si vite trouvé la gloire... cela sent la commande.

L'absence de cette affaire dans le débat économique français me stupéfie tous les jours. Les austéritaires se la jouent raisonnable et bon père de famille, alors que ce sont eux les idéologues dangereux. C'est de bonne guerre. Mais que fait la gauche, ou que font les gauches? Elles ne savent pas lire l'anglais?

Écrit par : Dominique Lelievre | 31/03/2014

Les commentaires sont fermés.

 
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