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05/09/2013

Former les chômeurs pour réduire le chômage. Analyse d'un mythe

C’était un thème privilégié de l’ancienne majorité, sur lequel le Président-candidat Nicolas Sarkozy avait tenté de capitaliser par diverses propositions plus ou moins conflictuelles, notamment en direction des syndicats (qu’il accusait de vouloir « garder la main sur l'argent » de la formation). Et la formation doit faire l'objet d'un projet de loi à l'automne.

De fait, personnalités politiques et médias se réfèrent souvent à la page d’accueil du site internet du Pôle emploi pour affirmer que de nombreuses offres d’emploi sont disponibles. « 135 995 offres d’emploi en ligne » y lit-on fin août : le chiffre, mois après mois, a tendance à augmenter. Si autant d’emplois demeurent disponibles, ce serait donc soit que les chômeurs sont paresseux, soit qu’ils ne sont pas formés.

Offres disponibles et offres non pourvueschômage, françois hollande

La réalité et le sens de ces chiffres constamment avancés, d’abord, mérite question. En effet, ce chiffre brut comptabilise les annonces publiées. Celles-ci peuvent aussi bien proposer un CDI à temps complet qu’une mission d’intérim d’une heure. D’autres sont en double, voire en triple, un fait courant. D’autres enfin sont caduques, la plupart des annonces demeurant publiées après avoir été pourvues, de quelques jours à plusieurs mois. Une offre disponible n’est donc pas forcément une offre non pourvue.


Notons également que l’existence d’une annonce publiée sur Pôle emploi n’indique pas forcément que l’entreprise aboutira à une embauche. En effet, toute entreprise a besoin de connaître le marché du travail, de mettre à l’étude d’éventuels recrutements, sans forcément les réaliser. Parfois aussi, comme le mentionne l’APEC, des procédures n’aboutissent pas parce que le besoin de recruter a disparu, ou pour des raisons budgétaires.

Pour savoir combien d’offres d’emploi ne sont réellement pas pourvues on peut partir du nombre d’annonces retirées par les employeurs : 359 200 offres retirées en 2012. La majorité le sont, des dires mêmes du Pôle emploi, faute de besoin des employeurs : cela représente deux tiers du total. Le tiers restant d’offres annulées, faute de candidats cette fois, représente donc environ 120 000 postes non pourvus sur une année complète.

Un emploi non pourvu pour 25 demandeurs

chômage,françois hollandePôle emploi n’ayant plus le monopole des offres, ces chiffres sont estimés autour de 30 % de l’ensemble du marché. Cela signifierait au mieux 400 000 emplois (entre 200 000 et 300 000 avance plus raisonnablement le président de la République). Là encore, tous contrats, tous temps de travail inclus : il ne faudrait pas imaginer que cela représente de quoi faire travailler et vivre 400 000 personnes.

Rappelons que Pôle emploi comptabilise 5 millions de demandeurs d’emploi de catégories A, B et C (c’est-à-dire incluant les demandeurs ayant travaillé dans le mois, seul chiffre pertinent face à l’indistinction des offres mentionnées), qui ont à ce jour déposé près d’1,4 millions de CV en ligne. Mis en rapport avec les chiffres précédents, cela aboutit à deux ratios qui permettent déjà de relativiser le débat :

  • La base Pôle-emploi.fr comprend environ une offre d’emploi pour 11 CV.
  • Quant aux emplois non pourvus faute de candidats, ils représentent 1 emploi pour 13 à 25 demandeurs en fonction des évaluations.

Former, qui, à quoi…

Reste que la façon de pourvoir ces emplois demeure naturellement une préoccupation, avant tout pour l’efficacité d’entreprises nécessitant de la main-d’œuvre pour poursuivre leur activité et, selon le terme à la mode, demeurer « compétitives », quel que soit la réalité de leur insertion dans la « compétition » internationale. C’est pourquoi la question de la formation pourrait sembler adaptée.

Il est cependant difficile de croire à la possibilité de toujours trouver un chômeur qui, après une brève période de formation, serait en totale adéquation avec ces besoins. Et, lorsqu’un emploi nécessite d’être pourvu, dans le domaine de l’informatique par exemple, est-il vraiment pertinent d’affirmer qu’il devrait l’être par un chômeur après plusieurs mois de formation au moins, moyennant divers financements, quand un diplômé de l’enseignement supérieur se prépare à entrer sur le marché du travail et peut y prétendre ? Plus généralement, la précision des estimations quant aux postes à pourvoir, est tout à fait incertaine comme on l’a vu. Elle l’est encore moins d’un point de vue prospectif.

En somme, former massivement les chômeurs aux secteurs qui recrutent aujourd’hui n’est en rien un gage de réduction du chômage, de même que les personnes formées massivement à la sténo-dactylo ou à l’industrie textile jusqu’à la fin des années 1980 furent les premières victimes du chômage de masse depuis près de vingt ans.

On peut aussi s’interroger sur la réalité de la problématique « formation » quand certains emplois, qualifiés ou non, dissuadent les demandeurs en raison de salaires trop bas ou de conditions de travail inacceptables. Si certaines offres sont non pourvues, ce n’est pas que les candidats procèdent forcément à un arbitrage « emploi ou chômage ? » mais bien heureusement, aussi, à un arbitrage : « quel emploi choisir ? » ; affirmer que les offres non pourvues doivent l’être uniquement par une adaptation des demandeurs suite une logique mécanique insupportable. Un demandeur d’emploi ne devrait pas être considéré comme une variable d’ajustement dont la liberté de choix serait si limitée qu’il ne pourrait refuser une offre parce qu’elle lui semble tout simplement inconvenante. Quant à la proposition que l’État comble les différentiels de salaire, elle apparaît tout simplement encourager les entreprises à abaisser au plus leur offre, comme un nouveau pas vers le mythe du salarié gratuit. Et, au fond, peut-on vraiment croire que les formations au bâtiment ou à la restauration réduiront un chômage qui touche désormais massivement les diplômés du supérieur ?

… et comment ?

Rappellons en outre qu’aujourd’hui, les formations de demandeurs d’emploi ne manquent pas de candidats mais bel et bien de moyens et d’efficacité. Le rapport Larcher sur la formation professionnelle (avril 2012) rappelait pourtant qu’un demandeur d’emploi a deux fois moins de chances d’accéder à une formation qu’un salarié. Une inégalité aggravée par des procédures illisibles, des déséquilibres entre demandeurs (un cadre ayant à son tour plus de chances d’en bénéficier qu’un salarié sans qualification), sans que les chances de retrouver un emploi soient jamais prises en compte. Sans compter, pour finir, la mauvaise qualité de ces formations souvent inefficaces, hâtivement confiées à des prestataires sur lesquels les contrôles sont quasiment inexistants.

Ces soucis inhérents au système de la formation professionnelle en France, et qui concernent un public bien plus large que les demandeurs d’emploi, avaient été vivement dénoncés par la Cour des comptes dès 2008. Depuis, rien n’a changé, et les actuelles proposition manquent entièrement les cibles désignées.

chômage,françois hollandeDu droit à la contrainte

Ce qu’il ne faut pas oublier enfin, c’est que cette surexposition du thème des emplois non pourvus, et de la formation nécessaire de chômeurs afin de les pourvoir, procède d’une logique de contrainte. On connaît le discours : s’il reste des emplois disponibles, c’est que les chômeurs ne sont, pour certains, pas assez formés, pour les autres, trop paresseux, et que leurs prétentions salariales sont trop élevées. Créer une obligation de formation permettrait non pas en tant que tel de réduire le chômage, mais surtout de séparer le bon grain de l’ivraie. Le candidat Sarkozy en 2012 rêvait ainsi une refonte du système d’indemnisation du chômage, afin que celle-ci ne soit pas « une allocation que l'on touche passivement, mais la rémunération que le service public de l'emploi versera à chaque demandeur d'emploi en contrepartie de la formation qu'il devra suivre ».

Le fait qu’un président élu en tant que candidat de gauche reprenne de tels thèmes ne prouve pas un quelconque courage, ne démontre aucun « parler vrai ». Ce n’est que le signe, non seulement d’une mauvaise compréhension de la question, mais d’un véritable reniement. Tout pas effectué en direction d’une vision contraignante de la formation ou de l’emploi est contradictoire avec l’histoire sociale de la France. Rappelant que, par le préambule de 1946, la Constitution française déclare que ces deux éléments sont avant tout des droits :

Art. 5 « Chacun a le devoir de travailler et le droit d'obtenir un emploi. »
Art. 13 « La Nation garantit l'égal accès […] à la formation professionnelle. »

C’est la garantie de ces droits qui, aujourd’hui, devrait représenter le principal souci d’une gauche de gouvernement. Contraindre les demandeurs d’emplois à des formations inefficaces pour accéder à des emplois inexistants est non seulement contraire aux principes à la racine de notre République, mais cela risque de se révéler cruellement inefficace.

Afiirmer que le chômage ne résulte que d'un défaut de compétence ou d'un défaut de tempérament est en soi terrible. On n'attendait pas d'un gouvernement de gauche qu'il adopte de tels raisonnements. Ce nouveau reniement représente une nouvelle étape dans l'entreprise de culpabilisation des chômeurs, tendant à faire assumer aux demandeurs d'emploi l'entière responsabilité de leur situation. Une évolution qui oblige à la méfiance, alors qu'un projet de loi sur le sujet devrait être présenté avant la fin de l'année.

 

1. © AFP | 2. Devant une agence Pôle emploi (D.P.) | 3. Constitution de 1946.

09:17 Publié dans Question sociale | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : chômage, françois hollande, pôle emploi |

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