Avertir le modérateur

06/04/2010

Sénégal : un monument d’incertitude

Il montre « une Afrique sortant des entrailles de la terre, quittant l’obscurantisme pour aller vers la lumière », selon le président sénégalais Abdoulaye Wade. Le monument de la Renaissance africaine a été inauguré en grande pompe, à Dakar, le 3 avril.

Une statue pour unir l’Afrique ?

009059090-1.jpgL’idée du monument de la Renaissance africaine s’inscrit dans une politique monumentale qu’affectionne le président Wade, après la « porte du troisième millénaire » inaugurée en 2001. Dès 2003, Wade annonçait ainsi la construction d’un vaste projet culturel comprenant un musée des civilisations noires, un grand théâtre de 1 800 places, une école d’architecture. Et donc le monument de la renaissance, situé sur une des deux Mamelles, les deux collines surplombant Dakar, sur la presqu’île du Cap-Vert, l’extrémité occidentale du continent africain. Autour de la statue, des loisirs, des restaurants, et un centre d’affaires sont également en voie d’achèvement.

Après près de deux ans de travaux, le monument a donc été inauguré le 3 avril, date choisie pour sa haute valeur symbolique afin de coïncider avec les célébrations du cinquantenaire de l'indépendance du Sénégal. Abdoulaye Wade voulait en faire une grande fête pour le continent et un événement mondial, mais seuls dix-neuf chefs d’État africains ont répondu à l’invitation (sur cinquante-trois), et les invités étrangers étaient plutôt rares. Le président français s’est ainsi fait excuser. Quant à la cérémonie elle-même, elle était calibrée pour servir l’image du président sénégalais : des bus de supporters composaient le public, auquel on avait distribué des tenues aux couleurs du parti présidentiel. Dans son discours, Wade s’est plu à célébrer un monument conçu « pour durer mille deux cents ans », et à appeler à la création des « États-Unis d’Afrique ». Les festivités se sont achevées par un feu d’artifice et par l’Hymne à la Renaissance africaine, au sujet duquel on a fait savoir qu’il était la composition d’Abdoulaye Wade, décidément très créatif, puisque le monument serait également de sa conception.

Officiellement, les réactions sont naturellement dithyrambiques. Pour le porte-parole du président Wade, Bemba Ndiaye, « L'Afrique émerge de l'obscurité et regarde audacieusement vers l'Occident pour initier un nouveau dialogue, après des siècles d'esclavage et de colonisation ». Et parmi ses soutiens, Wade peut se targuer de compter Jesse Jackson, l’un des orateurs de la cérémonie d’inauguration. Le monument, a-t-il déclaré, est « une idée puissante, le symbole d’une nouvelles destinée, le symbole des valeurs de dignité et de liberté ». Pourtant les opposants au pouvoir manifeste son mécontentement et la population est tout sauf convaincue.

Culture nègre et panafricanisme

Une allégorie en bronze plus haute que la statue de la liberté devrait pourtant affirmer l’importance du concept de « Renaissance africaine », véritable cheval de bataille d’Abdoulaye Wade. On peut rappeler que l’idée n’est pas neuve et comme toute « renaissance », elle est, du moins à l’origine, un concept avant tout culturel. La Renaissance africaine plonge ses racines dans le mouvement de la négritude de Césaire et Senghor, et d’Alioune Diop, fondateur de la revue Présence africaine en 1947. On peut d’ailleurs rappeler que ceux-ci ont pour l’essentiel repris la démarche initiée aux États-Unis de la Renaissance de Harlem, visant dans l’Amérique de l’entre-deux-guerre à l’affirmation culturelle, sociale et politique de la minorité noire. Outre des intellectuels comme W. E. B. Du Bois (The Souls of Black Folk), Langston Hughes (Not Without Laughter) ou le poète James Weldon Johnson, la Renaissance de Harlem fut aussi l’époque du Cotton Club, de l’Apollo Theatre et d’autres music-halls dédiés aux artistes noirs, où défilèrent les plus grands noms du jazz : Duke Ellington, Count Basie, Ella Fitzgerald, Louis Armstrong, Dizzy Gillespie, Billie Holiday, ou encore Joséphine Baker, avant son départ pour Paris.

C’est à la même époque que Marcus Garvey initia le mouvement « Back to Africa », invitant tous les noirs, descendants lointains d’Africains, à retourner sur le continent de leurs ancêtres. Mais Marcus Garvey, précurseur du panafricanisme, et considéré comme prophète par le mouvement Rastafari, défendit aussi une vision ouvertement raciste du monde, et sympathisa avec le Ku Klux Klan1. Pourtant, son influence est forte, en Afrique et ailleurs, les partisans du panafricanisme font leur le drapeau rouge-noir-vert conçu par Garvey, et reprennent ses idées les plus marquantes, comme celle des États-Unis d’Afrique qu’il imagina dans un poème de 1924. On devine qu'Abdoulaye Wade ne récuserait sans doute pas cette filiation intellectuelle, lui qui proposa opportunément le « retour » des Haïtiens en Afrique quelques jours seulement après le séïsme de janvier 2010.

32d7b5d.jpgQuant à la « Renaissance africaine », c’est dans les écrits du Sénégalais Cheikh Anta Diop qu’on le trouve pour la première fois, précisément à partir d’un article de 19482. Plutôt qu’un concept, en vérité, un appel, puisqu’il s’agit alors pour l’auteur de Nations nègres et culture (1954) d’appeler à la prise de conscience culturelle de l’Afrique noire, alors que s’achève l’ère coloniale. Pourtant deux hommes font de cette formule imprécise un véritable principe d’action : le Sud-Africain Thabo Mbeki, qui accède à la présidence en 1999, et, donc, le Sénégalais Abdoulaye Wade élu l’année suivante. Dès 1997, Mbeki, encore vice-président, tente de donner un contenu à la Renaissance africaine. Il appelle ainsi à  la libération de l'Afrique par la démocratie, par le respect des droits de l’homme, et par des décisions prises par les Africains eux-mêmes, dans le cadre de structures intégrées au niveau régional, coordonnant les efforts économiques du continent et apaisant les tensions, avec pour objectifs l’éradication de la pauvreté et la mise en place d’une économie de marché efficace3. Il n'en fallait pas plus pour que Wade lui emboîte le pas et s'approprie l'idée. Pas évident  pourtant que la Renaissance africaine soit autre chose qu’un simple titre pour un programme de réformes en faveur du développement et de la « bonne gouvernance », traduit en actes par par le Nouveau partenariat pour le développement africain (NEPAD) lancé en 2001 et fusionnant des initiatives de Mbeki (plan MAP) et Wade (plan Oméga).

Polémiques autour du monument

Le problème du monument de la Renaissance africaine, c’est d’abord qu’il est une représentation discutable de ce concept lui-même fumeux. D’une part parce que son apparence rappelle directement la statuaire soviétique, notamment le célèbre groupe de L’ouvrier et la kolkhozienne, conçu par Vera Moukhina pour l’exposition universelle de Paris en 1937. Différence notable toutefois : là où les statues soviétiques mettaient en général en scène l’égalité, y compris celle des sexes, le monument de Dakar met en son centre le torse musculeux de l’homme entraînant d’un bras une jeune femme passive, et soulevant de l’autre un nourrisson. Par ailleurs, ce dernier rappelle l'enfant du discours de Dakar du président français, qui « peut lever la tête et regarder avec confiance l'avenir », à la différence qu'il ne regarde pas vers l'Afrique, mais montre du doigt une direction à suivre : le nord-ouest, le large. Une invitation pour la jeunesse ? Mais laquelle : conquérir ce monde lointain, ou y chercher un avenir que le pays n'offrirait pas ? Les milliers de clandestins qui tentent chaque année de rejoindre les Canaries en pirogue depuis les côtes sénégalaises demeurent un problème, et un sujet de tension entre le Sénégal et l'Espagne.

Les imams de Dakar, eux, ont à de multiples reprises manifesté leur désapprobation quant à un monument païen et indécent, mais n’ont eu d’autre impact que de rallonger un peu le pagne de la femme. Enfin, d’autres critiques moins esthétiques ont agité la construction. D’abord parce qu’en faite d’africaine, la statue a été construite par la Corée du nord, dont le numéro deux était présent à l’inauguration. Un partenariat qui obéit notamment aux incitations chinoises, la Chine construisant d’ailleurs dans le même temps le Grand théâtre dans le centre de la ville. Le coût du monument, lui, s’élevant à 14 milliards de francs CFA (23 millions d’euros) ne pouvait être assumé par l’État : celui-ci a donc « échangé » des terrains constructibles, tour de passe-passe comptable sur lequel il est bien difficile de trouver des informations précises.

Enfin, bien que l’architecte Pierre Goudiaby Atepa soit le véritable concepteur de la statue, le président Wade est le détenteur de la propriété intellectuelle du monument. À ce titre, 35 % des recettes d’exploitation du site (y compris les activités commerciales attenantes) lui reviendront. C’est la fondation Wade, gérée par le fils du président, Karim Wade, qui recevra les fonds et les consacrera, selon les déclarations, au projet des « cases des tout-petits »4. Mais là encore, aucun mécanisme d’engagement et de contrôle n’est prévu, et les « milliards de dollars » que devrait générer le monument, dixit Abdoulaye Wade, pourraient bien financer, entre autres projets privés, les campagnes électorales à venir, y compris celles de son successeur quasi-désigné, Karim Wade.

Difficile réalité

dakar_statue_469_300_18534b.jpgMais les électeurs sénégalais ne l’entendront peut-être pas de cette oreille, Karim Wade ayant déjà perdu en mars 2009 les élections municipales de Dakar. Un résultat qui témoigne de la remarquable vitalité démocratique du pays, dont la situation n’a cessé d’empirer sous Wade : difficile de parler de « renaissance » pour un pays classé 166e sur 182 au classement de l’IDH, où le taux d’alphabétisation ne s’élève qu’à 42 %5, où le taux de chômage serait de 48 % selon les évaluations disponibles6, et où la première ressource commerciale demeure la pêche, dont les stocks surexploités donnent des signes d’épuisement inquiétants. Après les émeutes de la faim en 2008, la tension sociale est toujours perceptible.

Difficile dès lors pour le Sénégal de se poser en modèle pour le reste de l’Afrique, que ce soit en termes de développement ou de démocratie. Difficile aussi pour Abdoulaye Wade d’être pris au sérieux lorsqu’il se fait le chantre de la Renaissance africaine. Voilà peut-être une explication de l’échec que constitue l’inauguration. L’autre inspirateur de la Renaissance africaine, Thabo Mbeki, a depuis sa démission de la présidence sud-africaine en 2008 cédé la place à Jacob Zuma, dont les casseroles judiciaires (procès pour corruption, pour viol) et la polygamie ostentatoire n’inspirent guère l’image d’un quelconque renouveau pour le continent. Après dix ans de discours recyclant les vieux thèmes panafricanistes, facilité ne révélant finalement que l’absence d’un projet politique sérieux, à 80 ans, Abdoulaye Wade, avec son bilan médiocre et sa politique de grandeur incongrue, fait moins penser désormais à Sékou Touré, à Kwame Nkrumah ou à Patrice Lumumba qu’aux autocrates vieillissants que sont Mouammar Kadhafi ou Robert Mugabe. Le Sénégal, lui, attend les élections présidentielles de 2012 pour, peut-être, passer de la renaissance virtuelle au changement véritable.

Notes :
(1) Sur ces relations complexes et controversées, voir Judith Stein, The World of Marcus Garvey. Race and Class in Modern Society, Baton Rouge, Louisiana State University Press, 1986, chap. 8 : « The UNIA Goes South: Garvey and the Ku Klux Klan », p. 163-170.
(2) Cheikh Anta Diop, « Quand pourra-t-on parler d’une renaissance africaine ? », Le Musée vivant, n° spécial 36-37, novembre 1948.
(3) Voir par exemple le discours du 9 avril 1998 à l'Université des Nations Unies (Tokyo) : « The African Renaissance, South Africa and the World ».
(4) Plus d'information sur le projet « Cases des tout-petits » sur le site officiel.
(5) Rapport sur le développement humain 2009 (chiffres 2007), PNUD.
(6) CIA World Factbook, estimation 2007.
(7) Madieng Seck, « Pêche au Sénégal : de moins en moins de poissons », Walf Fadjiri, avril 2010.

Crédits iconographiques : (1) © AFP 2010 - (2) Abdoulaye Wade le 2 février 2010 © AFP 2010 - (3) © SIPA 2009.

14:14 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : afrique, sénégal, abdoulaye wade, thabo mbeki, négritude |

31/12/2009

Après Copenhague : le changement climatique comme enjeu démocratique (2/2)

(Lire le début.)

— Mais elle ne peut pas l’être ! Si elle l’est, alors personne ne cherchera plus de solution ! Et il faut trouver une solution pour empêcher la catastrophe !
— Cela te fait-il plaisir d’affirmer des choses aussi fausses ?
— Il n’est plus ici question de vérité, mais de morale !
— De morale ? Tes propos deviennent de plus en plus incohérents !
— Excuse-moi si cela ne te parle pas, mais oui, il s’agit bien de morale, de l’avenir de l’humanité, de la santé et de la prospérité de nos enfants !
— Bien. Si tu as maintenant suffisamment déchargé ta conscience, parlons sérieusement. Imaginons qu’en traversant cette rue imprudemment, je me fasse heurter par un autobus. Alors que je suis au sol, baignant dans mes entrailles, vas-tu me conseiller de regarder si le feu est au vert ?
— Ne te moques pas ! J’appellerai les secours au plus vite !
rechauffement.jpg— Bien. Lorsque quelque chose est inévitable, comme l’accident après qu’il a eu lieu, il ne sert donc plus à rien de chercher à le prévenir.
— Non.
— On peut en revanche en gérer les conséquences. En me transportant à l’hôpital le plus proche pour recoller les morceaux récupérables. Eh bien, il en va de même pour le réchauffement. La « catastrophe » dont tu parles, le réchauffement climatique, n’est pas une catastrophe : c’est un phénomène qui est déjà enclenché. Selon les chiffres du GIEC, les températures ont augmenté de 0,74°C au cours du XXe siècle, mais le réchauffement s’est surtout accéléré depuis trente ans, et est estimé à 0,25°C par décennie. De plus, en raison de l’inertie du phénomène, un arrêt total de l’augmentation de la concentration atmosphérique en CO2 entraînerait encore une hausse d’au moins 0,5°C. Tu vois donc bien que nous avons déjà atteint et sans doute dépassé la hausse de 1,5°C depuis l’ère pré-industrielle, et peut-être même les 2°C. À l’horizon 2050, au rythme actuel de l’augmentation de l’activité humaine, il est raisonnable d’imaginer que cette augmentation soit portée à 3°C. Naturellement, les prévisions sont d’autant plus imprécises que la concentration s’éloigne de toutes les mesures connues.
— Et tu ne parles pas de catastrophe ?
— Non, pas en ce qui concerne le réchauffement. La catastrophe, ou plutôt les catastrophes, on commence à les vivre, et elles se multiplieront. Mais elles ne seront pas climatiques, elles seront humaines, sociales. L’ouragan Katrina, par exemple, en 2005, et les répétitions de ce phénomène, qu’on peut déjà prévoir. Mais aussi des phénomènes d’instabilité politique ou de violence déclenchés par le réchauffement : les « guerres du climat » qu’anticipe Harald Welzer.
— Tu veux dire que le changement a déjà commencé ?
— Nous sommes en plein dedans. Et pourtant, nous ne le voyons pas. Le changement, ce n’est pas que le réchauffement. L’épuisement de certaines ressources naturelles, l’extinction d’espèces, ou la désertification de certaines régions, voilà des événements qui passent inaperçus. On l’explique très simplement, les sociologues et les psychologues ont depuis longtemps étudié ces phénomènes : l’homme n’évalue le changement qu’en fonction de ce qu’il voit, de ce qu’il vit au présent. Même s’il a vécu et ressenti le changement, la situation « normale » sera pour lui la situation après le changement, et non avant. L’incapacité à saisir le changement, même le plus aigu, est assez remarquable, par exemple, en ce qui concerne l’épuisement des ressources halieutiques : plus un seul pêcheur ne pourrait considérer comme « normal » de pêcher de la dorade rose dans le golfe de Gascogne. Pourtant, cela était normal jusqu’aux années 1980. A posteriori, on considère cette norme passée comme une pêche miraculeuse.
— Mais alors, si je comprends ce que tu dis, le réchauffement est déjà bien avancé, sa poursuite est inévitable, des catastrophes terribles sont à prévoir, sans que rien ne puisse l’empêcher ? Et cela sera bientôt considéré comme « normal », sans aucun espoir d’un retour au climat d’avant le réchauffement ?
— C’est assez exactement cela, du moins c’est à cela que nous conduit le système actuel.
— Ah, c’est donc qu’il y a un espoir ?
— Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que cette perspective triste, mais probable, correspond fort bien à la conception courante de l’action politique. Un gouvernement n’agit jamais pour prévenir une catastrophe, quelle qu’elle soit, il réagit quand la catastrophe devient tangible. On savait bien, avant le 11 septembre, que des avions pouvaient être pilotés pour s’écraser sur des bâtiments comme le Pentagone et les tours du World Trade Center. Des tentatives aussi spectaculaires avaient été tentées, notamment en France en 1994, et ces deux édifices constituaient des symboles particulièrement sensibles, le Pentagone étant considéré comme cible potentielle en cas de guerre nucléaire depuis la Guerre froide, et le World Trade Center ayant déjà été touché par un attentat en 1993. Pourtant, il n’était venu à l’esprit de personne de mettre en place un système spécifique de surveillance aérienne autour du Pentagone et du World Trade Center. Aujourd’hui — hormis quelques théoriciens du complot — il ne vient à l’esprit de personne d’affirmer qu’un tel acte terroriste est impossible, puisqu’il a eu lieu : dès lors, on met en place des mesures adéquates. Ce que l’on savait possible avant 2001, on n’y croyait pas vraiment.
obama-copenhague_articlephoto.jpg— Connaître une menace est donc inutile si l’on n’y « croit » pas, dis-tu ?
— Tout à fait. À l’inverse, on peut croire certaines choses nécessaires alors même qu’on les sait impossibles, ou rationnellement contre-productives. Aussi a-t-on suspendu les campagnes de vaccination contre l’hépatite B en France, devant la crainte non prouvée que le vaccin provoque des cas, de toute façon résiduels, de sclérose en plaques. Le seul effet quantifiable de cette décision, c’est que 4 000 personnes meurent en France d’hépatite B ou C, chaque année. Mais là encore, devant les faits, la croyance et le savoir s’opposent.
— Et c’est cela qu’il faut changer ?
— Disons plutôt que cela est l’une des caractéristiques majeures du système dans lequel nous vivons. Et c’est ce système qui a conduit à la fois au réchauffement de la planète, et à la déception ressentie par ceux qui attendaient beaucoup de Copenhague, mais aussi à la crise financière de 2008 qui reposait sur des institutions dont la fragilité réelle était volontairement ignorée, et à d’autres maux encore.
— Tu parles comme si tu avais prévu l’échec de Copenhague.
— On peut le dire, oui, c’est même pour cela que je ne parle pas d’échec. Comme je te l’ai expliqué, les débats du sommet de Copenhague se sont déroulés comme si le réchauffement climatique était un phénomène à venir, et non comme s’il était entamé. On peut supposer qu’il en ira de même à Mexico l’an prochain.
— J’espère que tu auras l’honnêteté de m’en reparler à ce moment là. Mais pourrais-tu au moins m’éclairer sur les changements que tu proposes ?
— Bien, mais je crains de te décevoir.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu’en fait de proposition, je n’ai guère d’idée neuve.
— Mais, et le changement de système dont tu me rebats les oreilles ?
— Eh bien, on sait ce qu’il en coûterait d’en changer. Mettre fin à la société de production-consommation, ce n’est pas vraiment innovant. Mais il s’agit effectivement du choix qui se présente. Or, cela amène forcément à considérer une autre question : qui choisit ? Qui décide de poursuivre ou de changer ? Donc, la discussion est politique, et pour trancher, il faut aussi trancher la question des modalités de gouvernement. De la démocratie, de ses conditions. Pour éviter, comme nous le disions, que la responsabilité d’enrayer le réchauffement climatique ne soit réservée à des gouvernants soucieux de leur propre intérêt. Car pour ceux-ci, il est finalement bien pratique d’avoir à gérer le réchauffement, et non à l’empêcher. Le fait même de mettre en place des systèmes d’indemnisation des pays pauvres par les pays riches en cas de dépassement de certains seuils de température ou d’émission, est une acceptation du caractère inéluctable du réchauffement : simplement, les pays occidentaux paieront aux pays du « Sud » le droit de contribuer à leurs malheurs. Cela ressemble un peu aux marchés des droits à polluer, mais l’intérêt des habitants des pays concernés est lui aussi assez nettement ignoré. L’argent ne remplace pas l’eau et les terres arables.
— Le réchauffement climatique est donc un problème démocratique ?
— Plus exactement, il est une conséquence du problème démocratique. Le réchauffement climatique n’est qu’une des illustrations des travers du système capitaliste inégalitaire actuellement à l’œuvre.
— Ne serais-tu pas simplement antilibéral ?
— Je me garderais bien de qualifier notre monde de « libéral » tant il est éloigné des principes du libéralisme politique et économique. Mais évitons de chercher un nom pour qualifier des principes aussi simples que l’égalité des droits, par exemple.
— Et si l’on ne change pas cela, il n’existe pas d’autre solution ?
— Pour sauver le monde sans sauver les hommes qui l’habitent ?
— N’ironise pas. Mais devant l’urgence, tu n’aurais pas une autre recette ?
— Oh, on peut tout imaginer. Avant la question climatique, le monde était concentré sur d’autres terreurs. Le risque de guerre nucléaire a dominé la moitié du siècle dernier, et a finalement été contrôlé d’une façon très originale, par un équilibre entre des forces totalement irrationnelles puisque des dizaines de milliers de têtes nucléaires ont été produites et stockées sans aucune utilisation imaginable. L’explosion des deux ou trois premières aurait en effet rendu l’utilisation du reste du stock impossible. C’est ce que Jean-Pierre Dupuy appelle le « catastrophisme éclairé ». Nous parlions plus tôt du savoir et du croire : eh bien, lorsqu’on ne croit pas au risque su, il peut être souhaitable de le rendre crédible, de faire en sorte que la menace paraisse plus réelle, même si cela doit passer par une mise en scène irrationnelle.
— Et dans le cas du réchauffement climatique ?
0110IR1.jpg— On peut tout imaginer, comme je te dis. L’existence de certains pays se joue actuellement, et dépend directement des comportements des pays occidentaux et des principaux émergents comme la Chine ou l’Inde. On pourrait donc estimer équilibré que les pays les plus menacés se voient attribuer un pouvoir réciproque. Si les îles Tuvalu ou le Bangladesh étaient puissances nucléaires, on peut parier que les débats à Copenhague auraient été bien plus fructueux.
— C’est un peu extrême et risqué, non ?
— Bien sûr, mais on peut aussi créer des intermédiaires, les Nations unies, ou une organisation internationale spécialisée. On peut faire de l’émission de CO2 un crime pénal.
— Le dernier prix Nobel de la paix risquerait fort de finir en prison.
— Cela te semblerait injuste ?
— Obama n’est pas responsable, pas plus que toi ou moi.
— Bien évidemment. Aujourd’hui, personne n’est responsable de la situation. Mais on peut comme cela discuter pendant vingt ans des questions de responsabilité.
— Je vois : l’heure est à l’action. Mais je ne suis pas sûr d’être plus avancé, et la planète non plus. Et, franchement, je ne vois plus très bien pourquoi je trie mes déchets, et pourquoi je prends parfois le bus au lieu de ma voiture.
— Peut-être est-ce justement signe que tu as à peu près saisi l’enjeu. L’heure est à l’action, si tu veux, et surtout à la décision.
— Oui, et donc à ses modalités, si je te suis.
— Tu me suis bien.
— Mais les perspectives ouvertes par cette discussion sont bien noires, et je me sens envahi par le désarroi. N’as-tu rien pour me réjouir ?
— Si tu es triste, c’est que tu crois un peu plus au réchauffement climatique, dont tu savais pourtant l’existence. Dès lors, tu as déjà fait le pas le plus décisif vers l’action.
— Puisses-tu alors être entendu par le plus grand nombre, et vite !
— Et puisses-tu pour cela joindre ta parole à la mienne !

30/12/2009

Après Copenhague : le changement climatique comme enjeu démocratique (1/2)

cop15_logo_229px.gif— Ce n’est pas un échec, dis-tu ?
— Non, la conférence, en elle-même, non.
— Mais pourtant, cela a été dit, répété, que les objectifs n’ont pas été atteints...
— Quels objectifs ?
— Mais enfin, les objectifs de la conférence de Copenhague !
— Qui étaient ?
— Eh bien, empêcher le réchauffement climatique, ou en tout cas le limiter, le contrôler...
— Non.
— Comment ça, non ?
— Sauver le monde, et tout le reste, ce n’était pas l’objectif du sommet.
— Ah bon ? Alors quel était l’objectif ?
— Eh bien, le seul objectif d’une telle conférence, organisée dans le cadre des Nations unies, c’est de se réunir, et si possible de négocier et de signer un accord.
— Ah, très malin ! Tu plaisantes, j’espère ?
— Pas du tout. C’est d’ailleurs pour cela que Ban Ki-moon a parlé d’un « pas majeur dans la bonne direction ». Les objectifs du sommet sont remplis.
— Mais l’accord n’est absolument pas contraignant, et les objectifs environnementaux, eux…
— Une conférence intergouvernementale ne se voit pas assigner d’objectifs. C’est un simple constat : tu ne peux pas imaginer contraindre des gouvernements à un certain type de décision, à une obligation de résultat.
— Ah, je comprends un peu mieux ce que tu veux dire. Mais tu ne nieras pas qu’il y a un problème environnemental ?
— Ce serait difficile de le nier, mais nous avons peut-être une vision différente de ce que tu appelles problème.
— Comment cela, ce ne serait pas un problème ?
— Peut-être, si. Mais lorsqu’on parle de problème, c’est généralement qu’on cherche une solution.
— Eh bien, n’est-ce pas le cas ici ?
— Je ne crois pas, non. Je crois que la solution est claire, et que tout le monde la repousse.
— Tout le monde ? Qui est tout le monde ?
— Je suis peut-être allé un peu vite. Mais en ce qui concerne le réchauffement climatique, lorsque des gouvernements se réunissent, ils repoussent la solution. Lorsque des élus parviennent au pouvoir, ils l’ignorent aussi. Et lorsqu’il s’agit pour toi ou pour moi d’acheter une voiture, de déménager ou de simplement accomplir tous les faits et gestes du quotidien, la solution est clairement mise au placard.
— Mais quelle est la solution ?
— Eh bien, changer l’ensemble du système qui a amené ce « problème » et qui est indissociable de lui.
— Tes explications pourraient quant à elles être plus transparentes…
— Eh bien, dis-moi ce que tu ne comprends pas et j’essaierai de m’en justifier au mieux.
— D’accord… Alors revenons à l’environnement. Il y a bien réchauffement climatique, un processus causé par les émissions de dioxyde de carbone, et donc par les activités humaines ?
— Je ne suis pas spécialiste, mais il me semble que les connaissances scientifiques montrent cela de façon assez irréfutable, sur le long terme.
— Tu me vois rassuré : j’ai craint un instant que tu ne sois de ceux mettant en doute cette tendance.
— Je ne suis pas sûr que la notion de doute soit la plus adaptée en ce qui concerne des individus qui nient une démonstration et manipulent des preuves en ne les considérant que partiellement. Il est probable qu’on puisse démontrer, en un certain lieu précis, que la température est restée constante, ou même a été réduite de nombreux degrés en un ou deux siècles, cela ne change rien à l’évolution générale. Mais ne nous étendons pas sur le cas de ces sophistes, nous étions déjà bien assez  occupés comme cela.
— Certes. Donc, le réchauffement est une certitude scientifique…
— Oui.
— … et la solution est de réduire la proportion du CO2 dans l’atmosphère, pour inverser la tendance !
— Là, en revanche, je suis forcé de t’arrêter. Nous moquions à l’instant les sophistes, mais ton raisonnement, lui, tourne en rond.
— C’est pourtant la stricte vérité !
— Ah oui, certes, il faut réduire les émissions de CO2 parce qu’elles sont trop élevées, il n’y a rien de plus vrai.
— Les scientifiques le disent !
— Là, tu touches une autre partie de la question.
— Qui est ?
— Que nous ne discutons pas d’une question scientifique.
— Ah bon ? Il va falloir m’expliquer cela.
— Le phénomène du réchauffement a été étudié par les scientifiques, nous sommes d’accord.
— Bon.
081204093041.jpg— Il a été mesuré, expliqué, vérifié, et même anticipé par eux. Mais tout ce que nous savons, du point de vue scientifique, c’est que plus la proportion de CO2 dans l’atmosphère s’élève, plus la température s’élève, en conséquence d’un effet de serre. Le point de vue scientifique ne fait que nous expliquer la mécanique du phénomène, et n’apporte donc qu’une solution mécanique, c’est à dire pas de solution du tout.
— Il faudra pourtant en passer par là !
— Certes, mais on peut réunir tous les experts que l’on veut, on n’arrivera pas pour autant à modifier le mode de fonctionnement de la société. Le problème n’est donc pas scientifique.
— Ah ! Il y a donc bien un problème, tu viens de le dire !
— Oui, mais pas un problème environnemental. Le phénomène est expliqué scientifiquement, mais pour trouver une solution, ce qu’il faut changer, c’est le fonctionnement des sociétés. Le problème se pose donc sur le registre politique, et c’est sur ce registre politique qu’il faut raisonner.
— Nous voilà bien avancé !
— Plus que tu ne le crois. Entendons-nous bien sur le terme « politique ». Il  ne s’agit pas là de qualifier de « politique » tout ce qui peut émaner du cerveau d’un ou plusieurs responsables dits « politiques ». Quand je parle de solution politique, je parle de l’organisation des sociétés humaines, des relations entre hommes. Pas du prochain accord entre Sarkozy, Obama et Hu.
— Mazette ! Mais n’est-il pas tout de même plus simple de négocier la solution entre les gouvernements ? Ceux-ci sont dépositaires de la volonté du peuple, ils défendent son intérêt. Ils devraient donc parvenir à un accord contraignant : d’ailleurs, ils doivent encore en négocier un en 2010, à Mexico !
— Eh bien oui, on peut continuer à fonctionner comme cela se fait depuis longtemps, au moins depuis Rio en 1992 pour ce qui concerne le climat.
— Je sens un peu d’ironie chez toi…
— Difficile de résister : tu parles de gouvernements dépositaires de la volonté du peuple, et cœtera. Mais d’abord, cela se discute même en ce qui concerne les États « démocratiques », et l’on pourrait en parler longtemps. Mais ne nous perdons pas dans cette discussion : prenons l’exemple de la Chine. Tu ne parlerais certainement pas d’État démocratique, et tu conviendras que l’intérêt du régime chinois et celui du peuple chinois sont fort divergents.
— Je ne sais pas. Quel est à ton avis l’intérêt du régime chinois ?
— Sa propre perpétuation. Un tel régime, autoritaire, répressif, est forcément fragile.
— Oui, la fragilité du tyran, tu ne fais que reprendre Machiavel.
— Eh bien, poursuivons. Le régime chinois ne pourra se perpétuer qu’en maintenant la tendance actuelle à renforcer ses moyens de contrôle de la population et du territoire, mais aussi, car cela est aussi indispensable, sa conversion à l’économie de production et de consommation, et en augmentant le niveau de satisfaction qui en découle chez une certaine partie de la population, majoritairement urbaine, et appartenant à l’ethnie Han.
— Tu vois ! Tu es d’accord avec moi : le régime chinois défend bien le peuple !
— Non, je n’ai pas dit ça. J’ai dit qu’il maintient un certain équilibre au sein de la population. Cela ne correspond pas nécessairement à une amélioration des conditions de vie pour l’ensemble de celle-ci, ni même pour une minorité. Cela correspond encore moins à une défense des intérêts du peuple, en particulier sur le long terme. Le régime chinois est confronté à des révoltes sociales violentes sur l’ensemble du territoire, chez les paysans, les ouvriers, et à de véritables soulèvements dans les provinces les plus périphériques, en particulier au Tibet et au Xinjiang ces dernières années. Il agit donc dans l’urgence, et cela passe au premier plan, même si cela impose des choix intenables pour la Chine mais aussi pour le reste du monde sur un horizon plus long, de plusieurs décennies, ou de plus d’un siècle.
— Tu veux dire que le régime chinois assumerait de mener l’humanité au bord du gouffre ?
— On sait depuis longtemps que la politique de l’enfant unique va provoquer un vieillissement brutal et prématuré de la population chinoise d’ici vingt ans. Un régime qui se soucie aussi peu de ses propres citoyens n’aura guère de scrupules pour les autres.
— Ton tableau pessimiste de la Chine est tout de même singulièrement différent de ce qu’on dit à son sujet en règle générale.
— L’URSS n’a jamais vraiment paru au bord du gouffre avant de se désagréger, soixante-quinze ans à peine après la révolution bolchevique. La Chine populaire fêtait cette année ses soixante ans.
— Bon. Mais que les représentants de la Chine soient d’abord intéressés par des enjeux à court terme et par leur propre intérêt, cela n’est pas exceptionnel. Des régimes comparables, il y en a beaucoup, ils sont peut-être même les plus nombreux. On pourrait même en dire autant des pays occidentaux où les élus ont d’abord pour préoccupation le renouvellement de leur mandat. Obama n’a pas vraiment le même discours sur l’environnement aujourd’hui que pendant sa campagne. Et quand tu parles de l’absence de scrupules à prospérer au détriment du reste du monde, ce n’est pas très différent de la prospérité.
— C’est un peu là que je voulais en venir. J’ai juste cru que cela serait plus rapide avec l’exemple chinois.
— En somme, tu m’as amené à ta propre conclusion, qui est que nous sommes dans une impasse ?
— On peut le dire comme cela.
— Encore faut-il supposer qu’il y aurait une autre voie ?
— Nous allons y venir. Cela ne me semble toutefois pas forcément nécessaire, d’un point de vue logique : une impasse peut exister sans qu’il existe de solution. Mais encore une fois, si une solution existe, il faut s’accorder sur sa nature politique : pour stopper le réchauffement climatique, il faut changer l’organisation des sociétés.
— Rien que ça ! Et si on ne le veut pas ?
— Eh bien, rien n’interdit effectivement de choisir de continuer comme aujourd’hui. Si l’on considère que cela est pour le mieux. Mais naturellement, le « on » pose encore problème…
— Bon, cela devient embrouillé. Au fait, de toute façon, quelle autre solution a-t-on ? Le communisme ? On a vu le résultat !
— Je te laisse la responsabilité de cette alternative unique. Je ne défend pas cette idéologie-là plus qu’une autre, et encore moins les régimes qui s’en sont réclamés, ou qui s’en réclament — qui ne sont d’ailleurs pas les moins polluants, pour revenir à la question qui nous préoccupe.
— Ah ! Revenons-y. Le système capitaliste que tu critiques tant, il pourrait aussi peut-être résoudre ce problème, non ? Je veux dire, indépendamment de ces négociations internationales dont tu expliques qu’elles ne servent à rien, la théorie économique est pleine d’inventivité : les taxes reposant sur les pollueurs, comme la taxe carbone, ou les marchés de droits à polluer qui existent déjà en Europe.
— Ces idées-là sont même les plus fréquemment évoquées, et la pensée économique des questions environnementales est ancienne, avec Pigou, Coase, et bien sûr, en France, Jouvenel.
Global Warming.gif— Et puis, surtout, il y a l’économie verte ! On peut changer de modèle de production : produire de l’énergie propre, par des panneaux solaires, des éoliennes. Conduire des automobiles électriques, et demain, à l’hydrogène ! C’est possible, tout cela !
— Ton exaltation est plaisante à voir, mais tout cela repose sur beaucoup d’imagination et peu de faits. Plus encore, je doute fort de la possibilité de ce que tu avances, et de la différence réelle avec le modèle de production actuel. La taxe carbone et les marchés de droits à polluer existent déjà, tu l’as précisé, et n’ont absolument pas enrayé la hausse des émissions de CO2. La raison en est simple, et tu la connais : alors que ce système fonctionne pour une pollution classique, c’est à dire la conséquence négative d’une activité quelconque, dans le cas présent c’est une pollution incontournable. Lorsque les automobiles polluent en raison des carburants au plomb, on peut changer de carburant. Tandis que tous les carburants émettent du CO2. Alors, certes, tu cites de nouvelles énergies, mais tu ne réponds qu’à une partie du problème : il faut toujours produire l’électricité de l’automobile, il faudra demain trouver l’énergie pour conditionner l’hydrogène. Il faut aussi produire les éoliennes, et les panneaux photovoltaïques, et il faut recycler tout les déchets produits par ces nouvelles filières. De plus, toute cette conversion prend du temps. Enfin, toutes les estimations ne peuvent se faire toutes choses égales par ailleurs. Prenons le seul cas de l’automobile : on roule de plus en plus dans le monde. La Chine est devenue l’an dernier le premier marché automobile mondial, on y vend plus de 9 millions de véhicules par an, or le marché automobile chinois est, avec 25 véhicules pour mille habitants, encore trente fois moins développé que le marché américain. Et je ne parle là que d’un pays, certes significatif, mais l’Inde le sera au moins autant, et on pourrait continuer longtemps en étendant ce raisonnement à d’autres activités, et à d’autres pays. Face à tout cela, les bricolages économiques ne me paraissent pas vraiment à la hauteur, comme les poubelles de tri sélectif ou les véhicules hybrides.
— As-tu fini ?
— Presque. Laisse-moi seulement ajouter que la « main invisible » n’est en rien une garantie de la préservation de l’environnement. En particulier si les intérêts économiques vont à son encontre. Or, la fonte des glaces du pôle nord éveille déjà la convoitise des pays situés sur le pourtour de l’Arctique, pour exploiter ses ressources en pétrole et en minerais, ou encore les nouvelles lignes de transport maritime qui pourront être ouvertes.
— Ce que tu dis fait froid dans le dos.
— Pourquoi cela ?
— Tu parles comme si la catastrophe était inévitable, sinon espérée…
— Et si elle l’était ?

(Suite et fin à paraître jeudi 31 décembre.)

09/12/2009

La Suisse, les minarets et la démocratie : décryptage

Retour sur le récent vote suisse interdisant la construction de minarets. Le référendum et les débats qui l'ont précédé et suivi révèlent à la fois des confusions courantes sur le contenu même de cette décision, et sur le caractère démocratique du référendum.

La stratégie habile de l'UDC

70712.JPGLe 29 novembre, les Suisses se prononçaient dans le cadre d'une initiative populaire. Ayant recueilli le soutien de 100 000 citoyens, l'Union démocratique du centre (UDC), parti de droite nationaliste parfois décrit comme « populiste », soumettait au vote une proposition de modification de la constitution fédérale, ajoutant à l'article 72, dédié aux relations entre l'Église et l'État, un alinéa 3 ainsi formulé : « La construction de minarets est interdite. » Le scrutin ayant abouti à la double majorité des votants (57,5%) et des cantons (22 sur 26), la proposition fut adoptée. Mais le débat ne faisait que commencer.

On a, depuis lors, à peu près tout entendu sur ce référendum, en Suisse et en-dehors, en particulier en France, où se déroule le fameux débat sur l'identité nationale voulu par Nicolas Sarkozy et Éric Besson. En soumettant cette proposition, l'UDC savait ce qu'il faisait. Le parti qui avait déjà fait parler de lui pour ses « moutons noirs »1 multiplie en effet depuis des années les propositions d'iniatitive populaire sur des sujets liés au thème de l'immigration, comme avec les propositions « pour le renvoi des étrangers criminels », « pour des naturalisations démocratiques » ou « contre les abus dans le droit d'asile »2.

Cette fois, l'initiative a été déposée par l'intermédiaire d'un comité d'initiative composé de seize parlementaires, dont quatorze UDC, les deux restants étant membres de l'Union démocratique fédérale (UDF), parti reposant sur la défense des « valeurs chrétiennes »3. Alors que seuls quatre minarets ont été à ce jour construits en Suisse (à Genève, Zurich, Winterthour et Wangen bei Olten), sans qu'aucun ne soit utilisé pour l'appel à la prière, les motifs avancés par le comité ne laissent aucun doute sur l'islamophobie des proposants : selon leur argumentaire, « le minaret est le symbole d'une revendication de pouvoir politico-religieuse qui, au nom d'une dite liberté religieuse, conteste des droits fondamentaux, par exemple l'égalité de tous, aussi des deux sexes, devant la loi. […] Les tentatives de milieux islamistes d'imposer en Suisse aussi un système légal fondé sur la sharia sont ainsi stoppées »4. Les membres du comité ont également laissé libre cours à leur fantaisie xénophobe, comme le conseiller national Oskar Freysinger, pour qui les minarets sont à la fois des « asperges géantes » et les « phares du Jihad », ou le membre de l'UDF Daniel Zingg qui voit dans l'initiative « une prise de position face à une idéologie qui, pour prendre le pouvoir, cherche précisément à miner ces trois valeurs fondamentales de notre vie, à savoir la démocratie, la liberté et la paix »5.

Ce référendum est donc le fait d'extrémistes, et ne doit pas faire oublier que de nombreux votes comparables sont organisés en Suisse, une dizaine par an environ. Contrairement à la pratique française, l'organisation d'un référendum est donc, en Suisse, tout sauf exceptionnelle, et ne comporte pas forcément d'enjeu crucial. De fait, le principal problème de ce référendum, ce n'est pas qu'il se soit tenu, mais c'est bien son résultat.

Le mythe de la tolérance suisse

La Confédération helvétique est le produit d'une histoire complexe, unissant plusieurs communautés linguistiques et religieuses. La Suisse offre ainsi le cas unique d'un pays politiquement stable, démocratisé dès le milieu du xixe siècle, doté de quatre langues officielles très inégalement parlées (depuis les 35 000 locuteurs de la romanche, jusqu'aux 4,5 millions de germanophones). Quant au caractère multiconfessionnel, il remonte aux divisions de la Réforme protestante, surmontées par le principe de la dévolution de la régulation religieuse aux autorités cantonales, inscrit à l'alinéa 1 de l'article 72 de la Constitution, et par un principe général de liberté individuelle affirmé en particulier par Rousseau6.

La vision idéale d'un État multiculturel ouvert à toutes les influences est cependant loin de la réalité. Il ne faut pas oublier qu'historiquement, la Suisse entretient un rapport parfois conflictuel et souvent méfiant avec l'extérieur, depuis la lutte contre les Habsbourg, au Moyen Âge, jusqu'à la préservation acharnée d'une neutralité affirmée progressivement à partir du xviie siècle, et proclamée en 1813. En 1992, le peuple Suisse rejetait ainsi par référendum la ratification du traité d'adhésion à l'espace économique européen (EEE) qui devait préfigurer une adhésion ultérieure à l'Union européenne. On peut aussi rappeler la défense du secret bancaire contre la curiosité des pays étrangers, et l'adhésion très tardive de la Suisse à l'ONU, en 2002, après approbation par référendum.

Cette fermeture toute relative définit en partie la Suisse et participe au renforcement de la cohésion de la nation, entre les différentes communautés qui la composent. La tolérance est avant tout une valeur interne pour la Suisse, qui permet aux citoyens de vivre ensemble malgré leurs différences, et n'exclut pas le rejet de l'étranger, c'est à dire de celui qui diffère de l'ensemble des communautés traditionnelles. Ceci explique au moins partiellement le durcissement des politiques d'immigration en fait assez ancien, qui a abouti à la politique des « trois cercles » dès 1991, instaurant des conditions d'accueil plus dures selon l'origine géographique et « culturelle »7, et la récurrence des débats xénophobes8. Que le débat actuel se situe sur le terrain religieux n'est pas un hasard. La Suisse, patrie des gardes suisses du Vatican et de la réforme calviniste, n'est pourtant pas connue pour être une terre d'extrémisme religieux, du fait même de son caractère multiconfessionnel. Mais plus la fragilité potentielle est connue ou ressentie, comme sur le plan religieux dans l'histoire suisse, plus la cohésion interne peut être renforcée aux dépens d'un élément autre, plus récent, plus faible, sur le mode schmittien de la distinction ami/ennemi. Alors qu'on souligne que la population musulmane est peu importante (4,3% de la population totale), d'arrivée récente (16 000 musulmans en 1970, 310 000 en 2000) et hétérogène (immigrés d'ex-Yougoslavie, de Turquie et, moins significativement, d'Afrique du nord et du Moyen-Orient), cette faiblesse même en fait surtout une cible pratique.

sprachen_religionen.parsys.0006.2.photo.jpg

Réflexes anti-démocratiques

Ce référendum a créé le malaise en Europe et en France. D'une part, donc, parce qu'il est indiscutablement xénophobe, et fait écho à certains débats comparables dans les autres pays du continent, en France par exemple, ou en Grande-Bretagne où la montée du British National Party amène Gordon Brown à adopter un discours plus rigide sur l'immigration. Mais ce qui gêne, c'est aussi la nature même de cette décision, issue d'un vote citoyen. Dès lors, la question semble se résumer, dans les esprits, à la critique ou la défense de la démocratie. D'un côté, l'on fustige le peuple suisse qui bafouerait les principes humanistes, et l'on rappelle le danger de la démocratie qui, aime-t-on alors à rappeler — même si cela n'est pas exact — aurait jadis porté Hitler au pouvoir. De l'autre côté, l'on défend le résultat de ce vote, comme l'a fait Nicolas Sarkozy dans une tribune du Monde en dénonçant une « méfiance viscérale pour tout ce qui vient du peuple »9.

Le problème est double. En effet, la peur du vote citoyen est un phénomène bien ancré dans l'esprit des élites européennes, et relève d'un réflexe oligarchique selon lequel la démocratie constitue un risque avant d'être une force, et nécessite d'être modérée, ce que permet en particulier la représentation. Ce raisonnement est au fondement des constitutions démocratiques libérales et, en France, chaque vote direct est l'occasion de voir ressurgir les discours haineux des représentants de cette oligarchie multiforme (politique, économique, sociale, médiatique). On se rappelle sans mal les débats autour du référendum français de 2005, sur le traité établissant une Constitution pour l'Europe. Alors, Serge July regrettait « un désastre général et une épidémie de populisme »10, Jean-Marie Colombani déplorait un vote purement anti-européen, effectué « par nationalisme, par xénophobie, par dogmatisme ou par nostalgie »11), et Bernard Henri-Lévy accusait un « vote souverainiste, populiste, nationaliste, parfois xénophobe […] contre les Lumières et leur idéal kantien de liberté »12.

Aujourd'hui renaissent des réactions comparables. Et l'on est surpris à entendre les élites appeler à annuler le référendum, en invoquant les traités internationaux ratifiés par la Suisse, en particulier la Convention européenne des droits de l'homme (1950) et le Pacte des droits civils et politiques de l'ONU (1966). D'abord, le minaret, n'étant pas une obligation coranique, et les mosquées suisses actuelles n'en disposant pas — à quatre exceptions près —, l'interdiction de cet élément architectural ne constitue a priori pas une pratique discriminatoire au regard des dispositions de la CEDH, dont l'article 9 définit la discrimination comme une atteinte au culte, à l'enseignement, aux pratiques ou à l'accomplissement de rites, et de celles, équivalentes, du Pacte de 1966. Si les motivations profondes de l'initiative populaire sont xénophobes, elles ne portent pas forcément atteinte au droit international, pas plus du moins que ne le ferait une loi interdisant spécifiquement a burqa dans les lieux publics en France.

Mais, de plus, ce raisonnement par lequel une initiative juridique permettrait de contredire le résultat de l'expression démocratique ne peut passer pour autre chose que pour une attaque en règle contre celle-ci, et ne peut déboucher que sur la crispation. L'UDC a donc rapidement évoqué la possibilité de résilier les traités concernés. Et ce qui, au fond, gêne les partisans de l'annulation, c'est une évidence : sur cette question, c'est bien l'UDC qui a raison. Aucun État du monde ne saurait en effet accepter qu'une disposition de droit international, même antérieure, vienne contraindre la rédaction de sa Constitution, sur quelque point que ce soit.

Le référendum, symptôme de la non-démocratie

En réalité, il y a bien une faille dans la plupart des réactions à ce référendum. Car le raccourci qui consiste à voir une équivalence assez exacte entre référendum et démocratie est une erreur profonde. En effet, si des votations comparables sont courantes en Suisse, il n'en reste pas moins que le système politique suisse est un système représentatif, qui correspond au modèle dominant des « démocraties libérales » de l'Occident contemporain. Or le système représentatif est, non pas un aménagement technique de la démocratie, mais une limitation de celle-ci, ce sur quoi s'accordent le Genevoix Rousseau (critiquant la représentation) et le Lausannois Benjamin Constant (qui, lui, la défend). Selon la jolie formule de Jacques Rancière, « la « démocratie représentative » peut sembler aujourd'hui un pléonasme [mais] cela a d'abord été un oxymore »13. Dès lors, la « démocratie directe » du référendum, qu'elle soit exceptionnelle ou, comme en Suisse, régulière, ne fait guère que signaler l'inapplication même du principe démocratique.

elections.jpgC'est pourquoi tout référendum ne peut guère déboucher que sur un malaise, quelle qu'en soit la conclusion. D'une part, le référendum est une application, non pas du principe démocratique, mais du principe majoritaire écrasant mis en évidence par les libéraux eux-mêmes, de Tocqueville14 à Hayek15 — dont on peut rappeler les liens à la Suisse, en tant qu'initiateur de la société du Mont-Pèlerin, près de Vevey, en 1947. D'autre part, il porte toujours sur une question précise, isolée, à laquelle la seule réponse possible est en général « oui » on « non ». Dès lors, toute tentative effectuée pour traduire les intentions des électeurs prend le risque de les trahir. C'est pour cette raison que les élites françaises favorables au « oui » lors du référendum de 2005, réagissant au résultat, étaient visiblement dans l'erreur, coupables de surinterpréter le non (qui n'aurait plus été opposé au traité constitutionnel, mais à la construction européenne dans son ensemble) ou parfois, à l'inverse, de le sous-interpréter (en affirmant qu'il ne découlait que de débats parasites et sans aucun rapport, avec le traité comme l'adhésion de la Turquie à l'UE ou des questions de politique intérieure). De même, la seule information claire que délivre le récent référendum suisse, c'est que la construction de nouveaux minarets sera désormais interdite. Étendre les soupçons de xénophobie à l'ensemble du peuple suisse est, non seulement une insulte, mais une faute. À l'inverse, penser que le résultat de ce vote n'a rien à voir avec la vision de l'Islam par les Suisses, avec leur regard sur l'immigration, ou leur conception de la nation helvète, est aussi une erreur. On le constate aisément : le référendum ne tranche pas les discussions, il crée la cacophonie, il rend la volonté du peuple plus floue, et le résultat du vote plus ambigu.

Le référendum suisse sur les minarets soulève donc une nouvelle fois un problème constant, qui est l'irruption de la démocratie directe dans le débat public, au sein de systèmes qui demeurent fondamentalement représentatifs, donc indirects et oligarchiques. Or, se plaindre que le peuple soit gênant ou dangereux est paradoxal, lorsque cela ne fait que découler d'efforts permanents destinés à écarter ce même peuple de l'exercice du pouvoir et de son contrôle. Les « démocraties libérales » mettent ouvertement en doute la capacité des citoyens à comprendre les enjeux qui se posent à la collectivité. Et multiplier les votes, ce que la France fera peut-être lorsque  sera mis en œuvre le « référendum d'initiative populaire » introduit par la réforme constitutionnelle de juillet 2008, ne servira à rien. S'il existe bien un problème d'incompréhension, ce sont bel et bien ces prétendues démocraties qui ne comprennent plus le peuple. Conséquence de régimes qui entendent lui donner parfois la parole, mais jamais le pouvoir.

Notes :
(1) En 2007, l'affiche de l'UDC pour les élections parlementaires montrait, sous le slogan « Pour plus de sécurité », des moutons blancs expulsant de Suisse un mouton noir.
(2) Liste des initiatives populaires ayant abouti.
(3) Site officiel de l'UDF romande.
(4) Site officiel du Comité d'initiative contre les minarets.
(5) Exposés et articles des membres du comité.
(6) Jean-Jacques Rousseau, Lettres à la montagne, 1-2.
(7) Les trois cercles définis sont, du plus proche au plus éloigné, l'Union européenne ; les États-Unis, le Canada et l'Europe de l'est ; et enfin le reste du monde.
(8) À ce sujet, Étienne Piguet, L'immigration en Suisse. 60 ans d'entrouverture, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, collection « Le savoir suisse », 2004, 2e édition, 2009.
(9) Le Monde, 9 décembre 2009.
(10) Libération, 30 mai 2005.
(11) Le Monde, 31 mai 2005.
(12) Le Point, 23 juin 2005.
(13) Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005, p. 61.
(14) Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, I, II, 7.
(15) Friedrich Hayek, The Constitution of Liberty, Londres, 1960, trad. fr. La constitution de la liberté, Paris, Litec, 1994, chap. 7 (« La règle majoritaire »).

17:01 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : islam, minarets, suisse, démocratie, tocqueville |

23/11/2009

Berlin, 20 ans (et deux semaines) après

© AFP.jpgLes commémorations du vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, le 9 novembre dernier, ne laissent guère espérer la fin prochaine de l' « obsession commémorative », souhaitée par Pierre Nora1. Au contraire, cette mode semble se porter à merveille, envahissant l'agenda des gouvernants, et les écrans de télévision. On ne peut évidemment ignorer la portée idéologique particulière de ces célébrations, à distinguer de la portée de l'événement même que constituait la chute du mur. Comme on le sait, le sens d'une commémoration évolue, et s'éloigne du sens de l'événement lui-même, comme l'a aussi montré la célébration du 11 novembre, et le discours d'Angela Merkel, chancelière du principal vaincu de 1918, devant la tombe du soldat inconnu.

Les discours prononcés au pied de la porte de Brandebourg pouvaient étonner par leur désolante pauvreté, les principaux orateurs rivalisant de poncifs : « Il faut se battre pour la liberté » (Angela Merkel), « la chute du Mur fut une libération » (Nicolas Sarkozy), entre autres grands moments d'éloquence. Chez chacun des intervenants, pourtant, une même analyse de la chute du Mur : ce dernier serait « un message » (Gordon Brown), « un appel » (Sarkozy). En cela, tous les discours se ressemblaient ce soir-là : tous débutaient par un hommage au peuple berlinois qui fit tomber le mur, et se concluaient par l'énumération de défis contemporains prioritaires comparés à de nouveaux murs, de nouveaux combats.

La captation de la parole du peuple

Le principal problème posé par ce genre de cérémonie — au-delà de l'ennui — apparaît aisément. Tout que l'on y fête en est absent : le 9 novembre 2009, il n'y avait plus ni le Mur lui-même ― remplacé par une suite de dominos ― ni les anonymes qui l'ont entaillé, ni les responsables politiques de l'époque — le seul remarqué, Mikhaïl Gorbatchev, n'ayant pas été convié à prendre la parole. Surtout, le grand absent, celui que l'on a félicité tout en lui faisant dire un peu ce que l'on voulait, c’était le peuple. Par exemple, les enjeux évoqués par les intervenants, et formulés ainsi qu'ils le sont, il ne peut que revenir qu'aux États de les réaliser : « combattre les oppressions » (Sarkozy), réaliser « la fin de la prolifération nucléaire, la fin de la pauvreté extrême, la fin de la catastrophe climatique » (Brown), « offrir (aux hommes) des opportunités pour réaliser leurs rêves et atteindre le potentiel qui leur est donné par Dieu » (Hillary Clinton), ou encore résoudre des problèmes tels que « la crise économique, les conflits régionaux, le terrorisme, la criminalité » (Dmitri Medvedev).

© Eberhard KlöppelContraste remarquable, donc, que celui entre cette cérémonie et les événements spontanés de 1989. Le premier acteur en fut à l’époque le peuple est-allemand : ce sont les manifestations qui se déroulèrent à partir de septembre qui permirent la chute du mur. Ces événements laissèrent les autorités est-allemandes désemparées, mais aussi, on le sait, les gouvernements de l'ouest plus terrifiés encore, en particulier le président Mitterrand et le premier ministre Thatcher, craignant pour la stabilité du continent. Les responsables politiques qui rendent aujourd'hui hommage au peuple de 1989 ne sont pas différents de ceux d'hier. Aujourd'hui encore, la priorité demeure la sacro-sainte stabilité internationale. Or, pas plus qu'en 1989, certains changements ne peuvent se faire sans le peuple, sans désordre, sans violence même — qu'on se souvienne seulement de la révolution roumaine et de la fin des époux Ceauşescu. Malgré les hommages, les gouvernants d'aujourd'hui sont donc tout autant qu'hier frileux face à l'idée de changement, et ne rendent hommage que lorsqu’il n’y a aucun danger à cela. On n’a pas vu les orateurs de Berlin rendre hommage au manifestants de la place Tien An Men à l’occasion des vingt ans des manifestations en Chine.

Pourquoi alors commémorer la chute du Mur ? Selon l'analyse de Paul Ricœur2 la commémoration, et son usage contemporain abusif, visent à une « captation », celle de la parole muette. Le « devoir de mémoire » concernant la Shoah capte ainsi la parole des victimes. La commémoration de la chute du Mur capte quant à elle une autre parole muette : celle du peuple. Pourquoi muette ? Parce que le peuple, s'il agit, s'il fait la révolution ou s'il abat des murs, le peuple donc reste néanmoins toujours inaudible, sans voix ou, selon l'expression de Pierre Rosanvallon, introuvable3. En même temps qu'on lui rend hommage, on écarte donc le peuple de la scène. Aussi évite-t-on de citer des noms, ou des œuvres, qui pourraient donner à ce peuple des visages, des voix. Parmi les plus célèbres, les écrivains Christa Wolf ou Heiner Müller, ou encore l'acteur Ulrich Mühe (La vie des autres) qui s'exprimèrent le 4 novembre 1989, devant près d'un million de manifestants est-allemands réunis en faveur d'élections libres4.

L'élan perdu de 1989

Or cette captation ne survient pas n'importe quand. Pourquoi une telle débauche commémorative concernant la chute du Mur de Berlin, à l'occasion de ses vingt ans, et non à l'occasion de ses dix ans — fêtés de façon bien plus modeste — ou du quart de siècle ? Ces temps-ci fleurit tout particulièrement une nouvelle mode, mêlant collections et rééditions de produits est-allemands (la Trabant, le Vita-Cola), et amnésie collective lorsqu'il s'agit d'évoquer la mainmise du SED ou l'activité de la Stasi. À cette vogue dite « Ostalgie », quelques raisons existent. La réunification allemande a donné lieu à l'effacement progressif de toute trace de l'ancien régime est-allemand et, pour ainsi dire, de l'existence même d'une autre Allemagne que la République fédérale. Cet effacement physique — la démolition du Mur et de nombreux symboles ou bâtiments officiels est-allemands — a aussi été vécu au sein de la société d'ex-RDA comme catastrophique, que ce soit en raison des forts taux de chômage dans les Länder de l'est, ou de l'épuration pénale mal vécue dans certains secteurs de la fonction publique de RDA5.

Ce même peuple qui se libéra de la dictature est-allemande est donc aujourd'hui plongé dans les regrets. Plus exactement, lorsqu'on revoit les images de bonheur datant du 9 novembre 1989 et des quelques jours qui suivirent, où des foules d'Allemands de l'est envahissent les boulevards de Berlin-ouest, on saisit probablement que c'est l'élan de la libération qui a été comme perdu, sans avoir réellement porté de fruits. La réunification allemande, puis l'élargissement de l'Union européenne, ont été accomplis sur le mode de l'absorption, sans la moindre conséquence sur le consensus idéologique libéral, transpartisan, au sein des élites. Dès lors, ce que regrette le peuple, c'est ce mur qui, physiquement, se montrait à lui au quotidien, et laissait imaginer une chute possible. Il faut avoir vu de tels murs, comme à Berlin, comme l'ensemble de la frontière inter-allemande, ou comme d'autres encore hier (entre les deux Irlande) ou aujourd'hui (entre les deux Corées, à Chypre, en Cisjordanie), pour en saisir la capacité mobilisatrice. Faire tomber le mur n'est dans de tels cas pas un simple défi parmi d'autres, c'est l'acte à accomplir par excellence, sans lequel aucun engagement n'a de sens.

© John ZielinskiLe mur disparu, la mobilisation est hélas rendue plus difficile. Dans les énumérations de défis entendues le 9 novembre dernier, il ressort une impression claire de dispersion, une multiplication d'enjeux dont aucun ne semble capable de réunir, ni les gouvernants entre eux — l'échec annoncé du sommet de Copenhague semble le démontrer — ni bien sûr les citoyens. Les murs les plus difficiles à faire tomber sont donc ceux qu'on ne voit pas, les murs sociaux — inégalités, reproduction sociale — et par-dessus tout les murs présents dans les esprits — les conservatismes, les extrémismes, les immobilismes, les racismes et toutes les autres limites que l'homme fixe à sa propre pensée.

Le Mur de Berlin, et l'ensemble du « rideau de fer » physique et politique, dressé par les régimes du bloc soviétique, fut vaincu dans un grand espoir. Mais une fois tombé le mur, ce sont les murs invisibles de la société libérale auxquels se sont heurtés les Allemands de l'est, et les autres Européens libérés. S'il faut reconnaître une qualité, la seule peut-être, à l'ancien monde soviétique, c'est qu'il était périssable. Les peuples ont alors eu le choix de changer le système. Il n'est pas sûr que le système mondial, aujourd'hui, laisse une telle marge, et donc une liberté réelle. Si l'Allemand d'ex-RDA se réfugie dans la nostalgie, c'est bien souvent parce qu'il n'a d'autre alternative que le désespoir.

Notes :
(1) Pierre Nora, « L'ère de la commémoration », in Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, t. III, Les France, vol. 3, De l'archive à l'emblème, Paris, Bibliothèque illustrée des histoires, 1993
(2) Pierre Ricœur, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, coll. « L'ordre philosophique », 2000, rééd. coll. « Points », 2003, p. 109
(3) Pierre Rosanvallon, Le peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 1998
(4) La liste complète des intervenants est consultable sur ce site
(5) Guillaume Mouralis, Une épuration allemande. La RDA en procès 1949-2004, Paris, Fayard, 2008 ; « Le procès Honecker, la gestion publique du passé est-allemand et la longue durée », Bulletin de l'Institut d’histoire du temps présent, n° 80, 2002

00:28 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : berlin, angela merkel, guerre froide, peuple, murs |

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu