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22/09/2011

Les États-Unis s’attaquent à la discrimination anti-chômeurs

unemployment-is-tearing-apart-america.jpgLa Brèche avait abordé le sujet en mars 2010. Depuis, on ne peut pas dire que la situation a évolué : dans un marché de l’emploi déprimé, les chômeurs sont les premiers écartés par les recruteurs, au nom du concept pourtant d’employabilité, au contenu conceptuel très flou et aux implications pourtant non vérifiées. En France, du moins, rien n’a changé, car aux États-Unis, les choses avancent enfin.

Les éditorialistes imposent le sujet

Comme souvent aux États-Unis, c'est de la société civile et des médias qu'est venu l'éclairage sur une question sociale grave. En raison du décalage persistant entre offres d’emploi et demandeurs, les annonces publiées par les employeurs ont depuis le début de la crise actuelle vu se multiplier les phrases comme « No unemployed allowed » (« Chômeurs non souhaités »), « applicant must be currently employed » (« le candidat doit être actuellement employé ») et d’autres mentions identiques. Le Huffington Post, un journal en ligne de tendance libérale (« gauche »), avait évoqué la question dès le mois de mars. Mais c’est surtout à la suite d’une étude publiée par le National Employment Law Project (NELP), une ONG spécialisée dans le soutien juridique aux chômeurs, que l’attention se porte sur ce problème. Le New York Times lance publiquement le débat dans ses colonnes, par la voix de Catherine Rampell, et sur ses blogs, et questionne plusieurs personnalités sur le sujet.

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16:23 Publié dans Question sociale | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : obama, chômage |

08/09/2011

Marché du livre : des ventes à la hausse mais les libraires perdent du terrain

Les chiffres publiés par le Panel Livres Ipsos MediaCT il y a quelques jours ont de quoi étonner : alors que le marché des biens culturels est le premier à souffrir d'une consommation déprimée, le livre a au contraire vu ses ventes s'améliorer dans les sept premiers mois de 2007. Alors, le marché du livre est-il vraiment en forme, malgré la concurrence défaillante à tous les niveaux, et la législation sur le prix unique que nous dénoncions il y a plus d'un an dans un article ?

La vente en ligne tire le marché, les libraires indépendants plongent

La réalité est plus complexe. En effet, comme le mentionne le communiqué d'Ipsos MediaCT, le marché est en fait tiré par les librairies en ligne, dont le chiffre d'affaires a augmenté de 18,9 % et représentent maintenant 10 % du marché. Est-ce vraiment étonnant ? À portée de clic, les sites de vente en ligne proposent le catalogue quasi-exhaustif des livres disponibles, avec toutes les éditions différentes et tous les prix, le tout livré gratuitement. Et les sites internet centralisent également des annonces de livres neufs ou d'occasion, à des prix parfois très réduits, système utile pour économiser quelques euros ou se procurer un livre épuisé ! Le grand gagnant du secteur est bien entendu Amazon, au grand dam de la Fnac, qui reste à la traîne sur internet, et dont le PDG Alexandre Bompard s'est plaint après l'annonce de ces chiffres.

L'argument selon lequel Amazon verrait ses ventes croître en raison d'une politique de prix agressifs est d'ailleurs erroné. En effet, pour vendre en France, Amazon s'est vu forcé de respecter la loi sur le prix unique : un livre sur Amazon ne peut subir un rabais supérieur à 5 % sur le prix éditeur. Il est donc vendu à quelques centimes de moins qu'en librairie, et surtout exactement au même prix qu'à la Fnac qui n'est derrière qu'en raison d'un catalogue moins complet.

En fait, les librairies indépendantes ne profitent de leur côté pas du tout de la hausse des ventes : au contraire leurs ventes chutent de 1,3 %, ce qui aggrave leurs perspectives. Ne profitant ni du catalogue presque infini des sites internet, ni de la capacité à jouer sur les prix en raison de la loi sur le prix unique, elles demeurent spectatrices d'un marché sur lequel elle n'ont aucune prise.

La maladie de l'édition française

Il faudrait ajouter à cela que si les ventes augmentent, la qualité des livres vendus, elle, diminue. Depuis le succès du formidablement consensuel et inutile Indignez vous ! de Stéphane Hessel, un nouveau format s'impose en librairie : un petit fascicule souple agrafé, une cinquantaine de pages à gros caractères, le tout à 3 euros. Seul le prix vient rappeler qu'il s'agit bien d'un livre. Mais le problème est bien là : pour proposer un livre récent à bas prix, la seule solution trouvée par les éditeurs est celle-ci. Ont ainsi suivi depuis quelques mois d'autres succès : le Manifeste d'économistes atterrés de Philippe Askenazy et quelques autres auteurs (70 pages, 5,50 €), Vive Le Pen ! d'Emmanuelle Duverger et Robert Ménard (32 pages, 4,90 €) ou encore Votez pour la démondialisation ! d'Arnaud Montebourg (86 pages, 2 €). Des opuscules dont le titre se termine généralement par un point d'exclamation, assénant une invocation qu'ils n'ont pas la place de justifier. Mais les chiffres de vente sont là pour confirmer une évidence trop souvent négligée : les chiffres de vente sont, en France, limités par le prix aberrant auquel est vendus ce bien culturel de consommation courante, devenu petit à petit un luxe qu'on réserve pour les cadeaux.

Deux conclusions s'imposent donc en voyant ces chiffres. D'abord, si les ventes augmentent sur Amazon, c'est grâce à la qualité du service ressentie par les clients et non en raison d'un prix réduit ; dans ces conditions on ne peut faire autre chose que se réjouir en constatant une hausse des ventes de livre, y compris dans les rayons habituellement en difficulté (essais, littérature générale). Ensuite, la politique du prix unique ne protège absolument pas les libraires indépendants qui n'en finissent pas de voir leurs ventes chuter même lorsque le marché est en forme : le problème demeure bel et bien le caractère oligopolistique du marché du livre français, et le prix trop élevé du livre protège cet état de fait, et participe à la mauvaise santé décidément chronique des petits libraires, des petits éditeurs, et à la vivacité du secteur de l'édition tout entier.

Pour mieux comprendre les problèmes du marché du livre, nous vous renvoyons à notre analyse de janvier 2010 : « Inégalités d'accès à la culture : le livre en France, un produit de luxe ».

10:20 Publié dans Politique culturelle, Question sociale | Lien permanent | Commentaires (0) |

04/03/2010

Comment les chômeurs sont discriminés

Il y a quelques jours, le secrétaire d’État à l’emploi, Laurent Wauquiez, annonçait réfléchir à des mesures exceptionnelles de soutien aux chômeurs en fin de droits. Ceux-ci dépasseront en effet le million en 2010, dont environ 400 000 en-dehors de tout dispositif d’aide. Alors que le chômage continue de croître, l’impuissance politique semble plus totale que jamais à ce sujet, le premier ministre s’attendant à ce que l’augmentation se poursuive « au moins jusqu’à la mi-2010 » et que le taux dépasse donc les 10 %. L’urgence affichée est à l’aide, mais l’ambition d’un retour à l’emploi massif, elle, est oubliée. En effet, un fait s’impose aujourd’hui : après quelques mois, un chômeur serait devenu « inemployable ».

Un chômeur peut-il encore trouver un emploi ?

offre-d-emploi-ANPE-chomeur1.jpgPatrick, 40 ans, cadre administratif, paraplégique depuis un accident de la circulation, ne trouve pas d’emploi après avoir terminé sa rééducation. Geneviève, 55 ans, secrétaire, licenciée à la suite d’un plan social, postule sans succès depuis plusieurs mois. Amélie, 28 ans, jeune mère depuis six mois, ne trouve pas d'employeur malgré plusieurs contrats à durée déterminée depuis la fin de ses études en ressources humaines. Marc, 24 ans, diplômé d’une école de commerce, et ancien responsable d’un syndicat étudiant, ne trouve pas non plus d’emploi plusieurs mois après la fin de ses études et se résout à effectuer un stage, en attendant. Quel est le point commun entre ces cas particuliers ? Tous s’estiment victimes de discriminations et, à ce titre, pourraient envisager — s’ils n’étaient ici des exemples fictifs — de saisir la Haute autorité de lutte contre les discriminations (Halde). Patrick s’estime discriminé en raison de son handicap, Geneviève en raison de son âge, Amélie parce qu’elle est une femme, Marc du fait de son engagement militant. Est-ce tout ? Non, un autre élément les rassemble , et on l'oublie : tous quatre sont chômeurs.

En 2008, la Halde a été saisie de 7 788 affaires. Sur ces réclamations, la moitié concernaient des problèmes d’emploi ; la proportion passe même à 63% pour les dossiers jugés recevables et passés en délibération1. Ces discriminations concernant l’emploi sont diverses (licenciement abusif, refus d’avancement, non-renouvellement de contrat), mais les discriminations à l’embauche en représentent évidemment une bonne partie, et constituent par exemple la première préoccupation des chercheurs de l’Observatoire des discriminations2. Pourtant, entre tous ces cas divers, il existe un autre critère dont le caractère prépondérant est certain, mais qui n’est pas comptabilisé : le fait d’être ou non chômeur — c’est à dire sans emploi, inscrit ou non comme demandeur à Pôle emploi.

Cela fait partie des évidences telles qu’on ne les voit plus. Pourtant, être au chômage réduit nettement les chances de trouver un emploi, et impose même bien souvent de rabattre ses prétentions vers des emplois à niveau de qualification et de salaire plus faible pour conserver un espoir. En effet, les chômeurs font peur aux entreprises, qui préfèrent recruter des individus en emploi, voire, pour les jeunes, des étudiants en passe d’obtenir leur diplôme, et non diplômés depuis plusieurs mois. En période de fort chômage et de faible recrutement, comme aujourd’hui en France, ce critère est devenu d’autant plus déterminant. Il est ainsi de moins en moins rare pour les entreprises de faire un premier tri parmi les candidats au recrutement en éliminant d’office les chômeurs, généralement signalés par leur « disponibilité immédiate ». Et, contre ceux qui maquilleraient leur situation, une solution imparable existe : dans le dossier de candidature, outre le curriculum vitæ et la lettre de motivation, le bulletin de salaire du mois précédent est désormais bien souvent requis, à un moment ou à un autre du processus de recrutement3.

Une apparence d’objectivité

Cette aversion des employeurs à recruter des chômeurs n’est pas nouvelle. Les théories sur le chômage l’associent cependant, non pas à un préjugé négatif, mais à un concept positif : l’« employabilité ». Un concept né dans les années 1980 et dont la définition ne s’est précisée que lentement4, avant de se fixer sur la capacité pour un individu de trouver un emploi, de le conserver et d’en trouver un nouveau si cela s’avère nécessaire5. La question de l’employabilité, très à la mode chez certains décideurs et dans le patronat6, fait donc reposer la question de l’élimination par les entreprises des chômeurs sur la capacité de ceux-ci à demeurer « employables », par exemple en ajustant leurs compétences.

Pourtant, l’employabilité des candidats à l’emploi est difficile, voire impossible à estimer précisément pour une entreprise. Le fait d’être chômeur, et la durée du chômage, ne sont au mieux que des indices très imparfait du niveau de compétences, de motivation, d’expérience d’un candidat, et de tout ce qui fait un bon employé. Du moins, aucune étude empirique n’a jusqu’à présent montré de lien direct et évident entre le fait qu’un individu soit privé d’emploi, et son potentiel professionnel. De fait, l’employabilité échappe à toute évaluation absolue, mais dépend essentiellement du volume et de la structure de la population à la recherche d’un emploi, et de la façon dont un individu se place au sein de cette concurrence, comme l’ont montré Phillip Brown, Anthony Hesketh et Sara Williams7. L’employabilité d’un demandeur d’emploi est donc impossible à évaluer, elle est relative, et, dans les faits, elle est moins un critère de recrutement que la conséquence d’un processus d’élimination. Est employable celui qui trouve un emploi, et dans cette compétition, les chômeurs sont les premiers éliminés.

den23_times_001z.jpgCette élimination des chômeurs n’a donc que les apparences de l’objectivité. En réalité, elle fonctionne sur les réflexes les plus irrationnels, ceux de l’« esprit du capitalisme » décrits il y a un siècle par Max Weber : le travail comme finalité principale de l’existence humaine, comme devoir moral de tout individu. Avant d’être la privation d’un droit, le chômage est, dans ce contexte, conçu comme le signe d’une tare morale. Le chômage devient un stigmate, en particulier dans les métiers les plus qualifiés, comme le constate Katherine S. Newman : « Les chômeurs qui ne peuvent repousser ou dissimuler les changements qu’ils vivent dans leur emploi du temps et leur apparence physique sont poussés en-dehors des limites de l'acceptabilité, se fermant tout espoir d'amélioration réelle »8. Pour une personne n’ayant pas d’emploi, en trouver devient rapidement une tâche insurmontable, et les éliminés viennent renforcer la foi dans l’employabilité, sur le mode de la prophétie autoréalisatrice.

Une discrimination invisible

La théorie de la discrimination est assez récente et s’est essentiellement développée dans les années 1960 aux États-Unis, pour répondre à la lutte pour les droits civiques. C’est à partir de ce concept qu’a été conçu le Civil Rights Act de 1964, afin de lutter contre les discriminations raciales, mais aussi religieuses ou encore sexistes. D’autres lois ont d’ailleurs permis de lutter contre les inégalités salariales entre hommes et femmes (Equal Pay Act, 1963) ou encore contre les discriminations liées à l’âge (Age Discrimination in Employment Act, 1967). D’autres mesures juridiques sont venues compléter ces dispositifs depuis, notamment en faveur des handicapés (Americans with Disabilities Act, 1990). Le concept de discrimination est donc indissociable de celui de ségrégation, et des combats pour mettre fin à celle-ci. Pourtant, le succès du concept de discrimination a dépassé, de loin, ce contexte particulier, pour s’imposer notamment dans les questions d’emploi. C’est que la réflexion sur la « sélectivité » du chômage et ses critères est elle-aussi ancienne. S’il n’emploie pas le terme de discrimination, Raymond Ledrut s’attache déjà en 1966 à cette question et détermine que le chômage touche plus sévèrement certaines catégories vulnérables en raison de leur âge, d’une déficience, de leur sexe, de leur statut matrimonial et de leurs charges de famille, ou encore de leur origine ethnique9. Si ce travail sociologique fondateur souffre de défauts aujourd’hui évidents10, il cerne toutefois l’existence d’une sélection injuste entre chômeurs, sur des critères arbitraires. Quarante ans plus tard, la discrimination est couramment comprise comme « inégalité de traitement fondée sur un critère prohibé par la loi, comme l’origine, le sexe, le handicap etc. »11. Des années 1960 à aujourd’hui, le cadre d’analyse n’a donc pas fondamentalement changé.

Le sort des chômeurs éliminés d’office par le simple fait qu’ils sont chômeurs rend pourtant le concept de discrimination inopérant. Plus exactement, la situation actuelle n’est plus celle d’une discrimination entre les chômeurs, mais d’une discrimination des chômeurs dans leur ensemble. Un chômeur, s’il ne dispose pas d’un emploi, quel que soit le poste auquel il est candidat, voit ses chances d’être embaucher réduites, voire simplement annulées, du simple fait qu’il est au chômage. Par ailleurs, à niveau de compétence équivalent et même supérieur, il y a fort à parier qu’un chômeur ne se verra pas offrir les mêmes conditions par un employeur qu’un candidat sous contrat. Des injustices quotidiennes et pourtant presque invisibles, ce qui n’est pas sans lien avec les problèmes de définition du groupe des chômeurs, et la quasi-impossibilité de leur mobilisation à des fins revendicatives12.

Le concept de discrimination détourne l’attention de la condition des chômeurs : c’est la conclusion à laquelle aboutissait effectivement une note de la Harvard Law Review, en 199713. En effet, l’étude des discriminations « échoue à reconnaître que beaucoup de discriminations résultent au moins partiellement de l'appartenance à la classe des sans emploi ». Pourtant, cette piste n’a jusqu’à présent pas été reprise par les spécialistes du chômage. Sans amoindrir l’importance et la gravité des discriminations basées sur d’autres critères (et qui s’appliquent d’ailleurs aussi, rappelons-le, entre salariés), il est urgent de prendre conscience de la discrimination subie par les chômeurs en raison de leur statut, et de leur exclusion de facto du marché de l’emploi, à l’origine d’un « cercle vicieux de marginalisation »10 entraînant de nouvelles privations, qu'elles concernent par exemple le logement, la santé, la formation ou les retraites.

Notes :
(1) Rapport 2008 de la Halde. Le rapport 2009 est en instance de publication.
(2) Publications de l'Observatoire des inégalités (Université de Paris I).
(3) Une telle pratique n’est pas illégale, dès lors qu’elle n’est pas obligatoire. Mais comme tout document facultatif, l’absence du bulletin, lorsqu’il est demandé, éveille des soupçons rédhibitoires.
(4) Bernard Gazier, « L'employabilité : brève radiographie d'un concept en mutation », Sociologie du travail, 1990, vol. 32, no 4, pp. 575-584.
(5) Jim Hillage, Emma Pollard, Employability: Developing a framework for policy analysis, rapport de recherche du Département pour l'Éducation et l'Emploi (DfEE), n° RR85, Londres, DfEE, 1998.
(6) Citons par exemple le rapport d’Éric Besson, L’employabilité des jeunes issus de l’enseignement professionnel initial du second degré, 2008  ; le rapport de l’Institut Montaigne, De la « formation tout au long de la vie » à l’employabilité, 2003 ; ou encore les travaux du Medef et les déclarations de Laurence Parisot. L’employabilité a fait son apparition dans le droit français avec la loi du 13 février 2008 relative au service public de l’emploi, et son amélioration figure parmi les missions de Pôle emploi.
(7) Phillip Brown, Anthony Hesketh, Sara Williams, The Mismanagement of Talent: Employability and Jobs in the Knowledge Economy, Oxford University Press, Oxford, 2004.
(8) Katherine S. Newman, Falling From Grace: Downward Mobility in the Age of Affluence, p. 83 (1988, 1999).
(9) Raymond Ledrut, Sociologie du chômage, Paris, PUF, 1966.
(10) Raymond Ledrut, dont le travail remonte à une époque où le taux de chômage français était inférieur à celui des États-Unis, affirme en effet que « plus le chômage est étendu, plus il est sélectif ». L’explosion du chômage a au contraire montré que les critères arbitraires de sélection touchent un nombre grandissant d’individus, deviennent plus variés et son pris en compte de façon plus systématique.
(11) Site officiel de la Halde, page d’accueil.
(12) Didier Demazière, « Des chômeurs sans représentation collective : une fatalité ? », Esprit, novembre 1996.
(13) « Finding a place for the jobless in discrimination theory », Harvard Law Review, vol. 110, n° 7 (mai 1997), p. 1609-1626.
(14) Ibid.

Crédits iconographiques : 1. Photo Sakutin / AFP ; 2. Manifestation de chômeurs à Times Square. New York, 8 novembre 1930 © Keystone / Eyedea.

08:36 Publié dans Question sociale | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : chômage, discrimination |

16/02/2010

Quand la ville tente de se débarrasser de ses « clochards »

sdf3.jpgCeux que l’on appelle, de manière indifférenciée, les « sans abri », les « sans domicile fixe » ou encore les « clochards » dérangent la ville. Depuis quelques années, ils semblent plus nombreux ou du moins, plus visibles. On les voit dans les parcs, dans les transports en commun, ou encore sur le boulevard périphérique parisien. Le nombre de « sans domicile fixe » en France est difficile à évaluer. Dans une enquête de 2001, l’INSEE estimait qu’ils étaient 86 000 et en janvier 2007, dans son 12e rapport annuel la Fondation Abbé Pierre en comptait 100 000.

Pourtant, en pleine campagne des élections régionales aucun programme de partis politiques, en région Ile de France, ne propose de mesures d’aides à la réinsertion de ces personnes. L’Union pour un Mouvement Populaire (UMP) rappelle leur existence dans ses chiffres clés (50 000 personnes) et Europe écologie annonce, qu’il faut « une politique spécifique à destination des sans logements », sans plus de précisions. Ces faits soulignent le peu d'intérêt que les partis politiques et les électeurs portent aux « clochards » préférant déléguer cette responsabilité aux associations.

Qu'est-ce qu'un « clochard » ?

Les termes de « sans domicile fixe » ou « sans abri » décrivent souvent une même réalité. Toutefois, la notion de « sans domicile fixe » est plus large car elle fait référence aux personnes qui non pas de résidence fixe. Elle inclut les personnes qui vont d’un lieu d’hébergement à un autre sans obligatoirement dormir dans la rue. Toujours selon, un rapport de 2006 de l’INSEE, « elle repose moins sur le critère de l’habitat que sur celui de la précarité du statut d’occupation »1. En revanche, un « sans abri » ne dispose pas d’un lieu couvert pour se protéger des intempéries, dort dehors ou dans un lieu non prévu pour l’habitation (quai de métro, cave, etc.). En 2007, une étude de l’INSEE dénombrait 14 600 personnes vivant dehors. Un total en hausse de 35% par rapport à la précédente enquête, en 1999 : on en comptait alors 10 800. Ces termes devenus usuels prêtent à confusion et édulcorent des réalités diverses. sdf2.jpg

Dès lors, notons que l’article s’intéressera plus spécifiquement à ce que l’on appelle les « sans-abri » et préférera à cette expression celle de « clochard », qui correspond dans l'imaginaire collectif à un être en errance, et qu'utilise d'ailleurs Patrick Declerck dans son ouvrage de référence, Les Naufragés2. L’auteur y note que les difficultés pour désigner ces hommes prouvent qu’ils échappent à une réflexion claire. Aux difficultés rencontrées pour les définir se greffent leur immobilité, leur stationnement dans certains lieux : ces êtres dérangent car on ne peut identifier ce qu’ils font, leur rôle. Comme l’explique Michel Lussault, se tenir immobile dans notre société est considéré comme une remise en cause de la « norme sociale puissante » à l’heure de la mobilité permanente3.

« La police des places »

Or, l’on chasse « les clochards », arguant qu’il y a des places dans les centres d’hébergement d’urgence. Pourtant, la mission Ville et logement de la loi de finances 2010 prévoit, en son programme « Prévention de l’exclusion et insertion des personnes vulnérables », une diminution des dépenses pour l’hébergement d’urgence et l’aide alimentaire. En effet, les crédits consommés en 2008 étaient de 228 millions d'euros, et les crédits inscrits au PLF 2010 s'élèvent à 214 millions d'euros, soit une baisse de 6,3%. La raison en est qu’après l’hiver 2006-2007 et les actions de l’association Don Quichotte, les pouvoirs publics ont donné la priorité à des solutions de moyen et long terme. Cette situation explique aujourd’hui les annonces successives d’ouvertures de lits pour accueillir les plus démunis en cette période de grand froid.

Mais au-delà de cet abandon politique, la ville rassemble une communauté de personnes. Comme le précise Marcel Roncayolo, « la notion de ville implique l’agglomération d’une population, c'est-à-dire la concentration de l’habitat et des activités […] ; un mode de vie ou des formes de sociabilités particulières, un aménagement des espaces et des objets urbains qui implique une organisation collective4. C’est pourquoi le rapport aux plus fragiles livre des enseignements sur notre manière de vivre ensemble.

sdf4.jpgRobert Castel, dans Les Métamorphoses de la question sociale5 rappelle combien le concept d’exclusion est flou, et lui préfère le terme de désaffiliation. Par cette subtilité, il entend mettre en évidence que personne n’est jamais véritablement en dehors de la société, « exclu », mais que les individus se répartissent en fonction des protections dont ils bénéficient, et de leur vulnérabilité. La désaffiliation n'est pas un état immobile : elle est une dynamique, et le passage à l'état de clochard est un processus complexe et multifactoriel. Patrick Declerck considère d'ailleurs qu’il ne faut pas réduire la « clochardisation » à un seul type de causes, celles-ci pouvant être socio-économiques, familiales ou encore culturelles. Les individus glissent en périphérie de notre société, et pourtant les « clochards » n'y sont pas des étrangers, plus encore, leur existence et nos relations à eux témoignent de la désagrégation du tissu social. Or, face à ce constat, il ne s’agit plus de chercher des solutions collectives mais de les éloigner. Que penser des groupes de commerçants et riverains demandant l’expulsion des clochards de leur quartier, ou encore des nouvelles politiques d’aménagement urbain visant à les déloger ? Cette « police des places » que décrit Michel Lussault est « l’ensemble de ce qui définit et régule le régime d’allocation des places […]. Cet ensemble associe des institutions, des collectifs, des individus et des normes. »

Prévention situationnelle

Un des exemples de ces politiques d’aménagement visant à écarter les « clochards » est la prévention situationnelle, une pratique qui s'est progressivement répandue en France.

Cette méthode a été notamment théorisée en 1961 par Jane Jacobs6, philosophe et architecte de l’urbanisme, suite aux travaux de l’école de Chicago sur les éléments de contexte de la criminalité. Jane Jacobs a inauguré l’idée d’un lien entre l’urbanisme et la territorialité, en affirmant la nécessité de lutter contre l’anonymat et l’isolement, résultant notamment de l'urbanisme planifié, pour réduire le crime dans les zones résidentielles. Pour autant, Jane Jacobs était opposée à l’idée d’une planification urbaine qui conduirait à l’isolement de l’individu. Cette thèse a par la suite, été reprise et surtout détournée par C. Ray Jeffrey dans Crime prevention throught environnemental design (1971), et par Oscar Newman dans Defensible space (1972). Ce dernier en particulier argue de la nécessité de mettre en place un « environnement défensif » contre la criminalité dans les quartiers résidentiels. Par cette réflexion est introduite l'idée d'instaurer un contrôle informel de la communauté sur ceux qui l'entourent et la menacent.

Anti-sites 7.jpgDésormais, on considère ainsi qu’il existe des lieux privés ou publics en ville qui seraient propices aux actes criminels, et l’aménagement pourrait apporter une réponse à ces problèmes de sécurité en repensant l’espace urbain. La prévention situationnelle permet donc de prendre en compte dans les projets de construction les réalités des phénomènes d’insécurité existants ou prévisibles. Mais, sous couvert d’un discours sécuritaire, les collectivités entendent ainsi déplacer les « indésirables », les repousser hors des centres-villes et de certaines zones protégées.

Si ces changements ne se laissent pas forcément remarquer, l’espace a déjà évolué. Comme le note Michel Lussault, en prétextant qu’il fallait sophistiquer le mobilier urbain les pouvoirs publics ont intentionnellement rendu les places assises inconfortables pour éviter que l’on puisse y demeurer. Le collectif Survival Group a répertorié bon nombre de ces aménagements, qu'il a dénommés « anti-sites ».

Ces lieux dévoilent l’ambiguïté de la politique menée par les grandes villes aujourd'hui, à commencer par Paris. D’une part, la municipalité laisse le paysage urbain se transformer et repousser mécaniquement les indésirables à la périphérie. Les modifications prennent des allures variées et semblent poursuivre d'autres buts : parc à vélos sur les façades des bâtiments publics, sièges plus espacés dans les stations du métro parisien, plots décoratifs sous les panneaux publicitaires. Ces éléments « design » ou « pratiques » ont pourtant une finalité principale tout autre : empêcher le stationnement des individus. Et, alors même qu'elle interpellait ces derniers jours  le gouvernement sur la situation d'un millier de sans abri ne disposant pas de solutions d'hébergement au-delà du 31 mars, la ville de Paris apporte elle-même des solutions très faibles et provisoires à cette question. La municipalité a ainsi mis à disposition de l’association Emmaüs une partie d’un immeuble de bureaux du 9e arrondissement jusqu’en 2011, permettant d’accueillir 60 personnes. Dans le même temps, les clochards sont impitoyablement chassés des lieux touristiques, ou interdits d'accès Paris-Plage pendant l'été, bel et bien exclus.

Au final, cette modification du paysage de la ville ne serait pas possible sans une profonde mutation des mentalités : l’indifférence croissante envers les plus démunis.

Anti-sites 5.jpg Anti-sites 9.jpg

Notes :
(1) Cécile Brousse, Définition de la population sans-domicile et choix de la méthode d'enquête, Insee-Méthodes, n°116, p.15-27.
(2) Patrick Declerck, Les Naugrafés, Paris,  Plon, coll.«Terre humaine», 2001.
(3) Michel Lussault, De la lutte des classes à la lutte des places, Paris, Grasset & Fasquelle, 2009.
(4)
Marcel Roncayolo, La ville et ses territoires, Paris, Gallimard, 1990.
(5) Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995.
(6) Jane Jacobs, Déclin et survie des grandes villes américaines, Liège, Mardaga, 1991.

Crédits iconographiques: 1,2,3. © 2010 La Brèche; 4,5,6 © Survival Group.org.

10:33 Publié dans Question sociale | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : clochards, michel lussault, ville |

02/02/2010

La finale du Superbowl, tribune pour les « pro-life »

abortionprotests.1256720975.jpgLe 7 février prochain à Miami, lors de la finale du Superbowl, évènement sportif le plus suivi aux États-Unis, opposant les Saints de la Nouvelle-Orléans et les Colts d’Indianapolis, sera diffusée une publicité d’une association anti-avortement, « Focus on the Family ». Cette page publicitaire inédite aura coûté 2,8 millions de dollars à l’association et durera 30 secondes. Suite à cette annonce, l’association féministe « Women’s Media Center », « pro-choice » a porté plainte contre CBS (le diffuseur).

Les associations féministes s’insurgent car elles considèrent cette publicité comme dangereuse. D’une part, parce qu’elle porte aux droits de la femme et d'autre part parce qu'elle remet en cause l'autorité médicale.  En effet, elle met en scène le footballeur Tim Tebow et sa mère. Celle-ci explique que si elle avait écouté les médecins, qui lui avaient conseillé un avortement thérapeutique, jamais son fils, devenu un champion, n’aurait vu le jour. Rappelons que Tim Tebow ne participe pas à cette finale et joue pour l’équipe de l’université de Floride. En 2007, il a remporté le trophée Heisman, récompensant le meilleur joueur universitaire. Pourquoi les « pro life » bénéficient-ils d'une telle  tribune ?

Quelques éléments sur l’avortement aux États-Unis

C’est un jugement dit Rode contre Wade, de la Cour Suprême du 22 janvier 1973, qui bouleverse le droit américain en matière d’avortement. En effet, à 7 voix contre 2, les juges ont décidé que l’interruption volontaire d’une grossesse était un droit de la femme et était constitutif de la liberté personnelle et de la protection de la sphère privée. Ainsi, l’avortement est devenu légal. Et dès 1973, le nombre de décès liés à des avortements clandestins a diminué de 40%.  Par ailleurs  en 1980, l'IVG, concernait 1,6 millions de femmes de 15 à 44 ans contre 1,21 millions en 20051.

Toutefois, l’accès à l’avortement n’est pas le même pour toutes. Sous l’impulsion des présidents Ronald Reagan et Bush père et fils, la législation a été durcie. En quelques années, de 1989 à 2000, plusieurs lois ont été votées au niveau fédéral et local, pour restreindre l’accès à l'avortement. Le lobby anti-avortement est puissant et des sénateurs, tels que Jesse Helms ou Henry Hyde ont obtenu que les États-Unis refusent d’importer la pilule abortive RU-486. De plus, toutes les recherches concernant les produits abortifs ont été suspendues. Au-delà des limites imposées par la loi, il y a des limites pratiques (disponibilité des médecins) et financières, le coût d'une IVG variant sensiblement d’un État à l’autre. Pour 10 semaines de grossesse, une IVG coûte entre 90 et 800 dollars, et à partir de 20 semaines le montant est estimé entre 350 et 4250 dollars. Enfin, en avril 2007, un arrêt de la Cour suprême permet à un État d’autoriser l’assurance sociale à ne pas rembourser les frais d’avortement, ou encore exiger que les mineures obtiennent le consentement parental.

prolife3[1].jpgOr, les conservateurs ne sont pas les seuls à mener une politique limitant l’accès à l’avortement. En effet, dans le cadre du plan santé du président Obama, l’amendement Stupak-Pitts du 7 novembre 2009, soutenu par 64 démocrates, vient de nouveau fragiliser ce droit. D'il entrait en vigueur, aucun fond du gouvernement fédéral ne serait plus consacré à l’avortement, hormis en cas de viol, d’inceste ou de risques de santé pour la mère. Cette concession faite par Barack Obama, afin de se concilier une majorité pour l’adoption du plan santé pourrait avoir des conséquences sociales à terme désastreuses quand on estime à 44% le nombre de femmes enceintes (15-44 ans) qui ne souhaitent pas mener à terme leur grossesse. Pour Laurie Rubiner, vice-présidente de « Planned Parenthood Federation America » (PPFA), cette politique pourrait inciter les assurances privées à cesser de couvrir les avortements car ils ne concernent pas la majorité de leurs clients. Au final, ces politiques risquent d'entraîner le retour des avortements clandestins pour les moins fortunées.

Cet ensemble de disposition et la diffusion d’un tel spot publicitaire est lié à un revirement de l’opinion américaine au sujet de l’avortement. En dépit de la baisse du nombre d’avortement les Américains y sont d'ailleurs plus opposés qu’auparavant. Un sondage Gallup du 15 mai 2009 note, en pleine crise financière, que 51% de la population se dit « pro-life » contre 42% se déclarant « pro-choice ».  Un résultat inédit : jamais, depuis que cette étude a été lancée en 1995, les « pro-life » n'avaient été plus nombreux que les pro-choice. Et, 22% des Américains considèrent toujours selon Gallup que l’avortement doit être interdit quelle que soient les circonstances.

On observe en réalité que les « pro-life » n’ont cessé de gagner du terrain depuis quinze ans. Leur nombre n’a jamais sensiblement diminué contrairement aux « pro-choice ». On constate que l'augmentation de la proportion de «pro-choice » correspond le plus souvent à des changements d'administration ou à des périodes de crise. Doit-on seulement voir dans cet inversement, l'expression d'une peur de l'avenir ? Il faudra observer cette tendance quelques années après la reprise.

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Quand des « pro-life » tuent

137528-scott-roeder.jpgEn dépit de la baisse du nombre d’avortements depuis plusieurs années les associations « pro-life »  conduisent une offensive afin d’occuper l’espace public américain.

Certains n’hésitent pas à utiliser la violence pour faire entendre leur message. Selon la National Abortion Federation (NAF), association « pro-choice » militant pour que les femmes puissent choisir librement d’avorter ou non, on dénombre depuis 1977 8 personnes tuées, 17 tentatives de meurtres, 383 menaces de morts, 153 incidents et 3 enlèvements de personnels de santé en relation avec des cliniques pratiquant des avortements.

Par ailleurs, le procès de Scott Roeder ouvert le 11 janvier 2010 a fait l'objet d'une intense couverture médiatique. Ce militant anti-avortement de 51 ans comparaitsait devant un tribunal à Wichita au Kansas pour avoir battu devant plusieurs témoins le docteur George Tiller, connu pour procéder à des avortements tardifs (jusqu’à 22 semaines). L'accusé a plaidé non coupable, estimant que son acte était nécessaire à la protection de la vie. Finalement, Scott Roeder a été reconnu coupable d’homicide volontaire.

Au fond, l'occupation par les « pro-life » de l'espace politique et médiatique montre qu'il n'y a pas eu de révolution des mentalités américaines contrairement à  une opinion fort répandue de ce côté-ci de l'Atlantique depuis  l'élection de Barack Obama.

Note :
(1) Guttmacher Institute, rapport 2008.

Bibliographie :
- Fourest Caroline, Foi contre choix, Villeurbanne, Golias, 2001, 335 p.
- Schrimachr Käthe, Le Féminisme aux Etats-Unis, en France dans la Grande-Bretagne, en Suède et en Russie, Paris, Armand Colin, 1898, 73 p.

Crédits iconographiques: 1. Deux manifestantes anti et pro-avortement © 2009 Mother Jones and the Foundation for National Progress ; 3. © 2009 Gallup ; 4. George Tiller © 2009 AP.

17:12 Publié dans Question sociale | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : superbowl, avortement, etats-unis |

 
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