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20/09/2011

Livres : la gauche en questions

primsoc.jpgLa rentrée 2011 est naturellement l’occasion d’une avalanche de livres politiques, du fait de l’approche des élections présidentielles. La gauche elle-même est un objet d’étude récurrent. En évitant les creux opuscules des politiques eux-mêmes, et les ouvrages racoleurs ou journalistiques, voici un petit tour d’horizon des parutions intéressantes.

Le Parti socialiste a-t-il un avenir ?

En ces temps de primaires, plusieurs livres sont consacrés au parti autour duquel s’est articulée la gauche depuis  le Congrès d’Épinay, et aux incertitudes qu’il inspire après presque dix ans de crise interne et d’échecs électoraux répétés.

L’ouvrage de Jean-Pierre Le Goff, La gauche à l’épreuve, ressemble malheureusement plus à une compilation hétérogène d’articles très inégaux. L’ambition du sociologue, auteur de Mai 68, l’héritage impossible et de La démocratie post-totalitaire, est ici difficile à saisir, même si l’on ne peut que s’accorder sur l’analyse des premiers chapitres, au sujet tout particulièrement du manque de renouvellement idéologique de la gauche en général et du PS en particulier.

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12:55 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (0) |

27/06/2011

Quand Tolstoï dénonçait l'esclavage par l'argent

20_780766[1].jpeg« Tolstoï gauchiste ? » se demande de façon un peu racoleuse le bandeau qui entoure la couverture de cette réédition de L'argent et le travail, un texte méconnu du grand écrivain russe, dans sa traduction française de 1892. Le texte de Toltoï, lui, date de 1890 et relate en partie cette crise morale qui changea la vie de l’auteur de Guerre et paix et d’Anna Karénine.

La pensée politique et sociale du vieux Tolstoï

À la fin des années 1870, en effet, de profonds questionnements (reflétés dans certaines de ses plus belles œuvres de fiction comme La mort d'Ivan Ilitch) puis sa conversion au christianisme lui font emprunter le chemin de la contestation de l’ordre politique, social et économique de son temps, ce que reflète son grand roman Résurrection. Ce chemin, rappelons-le, mena Tolstoï à souhaiter adopter une vie retirée et ascétique, ce qu’il fit alors que sa santé déclinait en 1910. Quittant sa femme et ses enfants en plein hiver pour vivre en vagabond, Tolstoï fut pris d’une pneumonie et mourut quelques jours plus tard à la gare d’Astapovo, près de la maison familiale.

La pensée de Tolstoï, à la racine de ce qu’on appella par la suite l’anarchisme chrétien, se déploie ici à partir du problème de la misère galopante à Moscou, constatée par l’auteur alors qu’il participait au recensement de 1882. Mais le constat ― l’effroyable égoïsme de la société moscovite de l’époque, qui rend caduques toutes les valeurs humanistes et chrétiennes auxquelles croit Tolstoï ― est suivi de la désillusion la plus totale face à l’impossibilité constatée de réduire la misère par le développement d’actions de charité. Or, si Tolstoï est un gauchiste, il est, comme le précise Georges Nivat dans sa postface, un « gauchiste du christianisme » (p. 158). Il faut saisir la portée de la remise en question que vécut Tolstoï, confronté à son impuissance face à la misère.

Abolir l’argent pour retrouver le travail

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09:54 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : tolstoï, livres |

15/10/2010

Contre les primitivismes contemporains

000688292.jpgL'anthropologue Jean-Loup Amselle n'hésite pas à afficher des partis pris aussi audacieux aujourd'hui que nécessaires. Son nouvel ouvrage, Rétrovolutions , récapitule son point de vue à travers une sélection de textes inédits ou remaniés, tous dirigés contre la même cible : le primitivisme qui, aujourd'hui non moins qu'en d'autres époques, caractérise une vision de notre monde répandue, sinon dominante.

Un africaniste contre le primitivisme

Chercheur réputé, anthropologue, directeur d'études à l'École des hautes éudes en sciences sociales (EHESS), spécialiste de l'Afrique, Jean-Loup Amselle a fait son cheval de bataille de la lutte contre certaines représentations des peuples et des cultures extra-européens répandues à la fois au sein de sa discipline et dans les mentalités occidentales. Cet engagement l'a amené à prendre position dans des livres à large diffusion, en particulier contre l'exacerbation des identités communautaires dans Vers un multiculturalisme français (1996), et contre la prééminence persistante de l'opposition entre Occident et reste du monde dans la pensée postcoloniale, dans L'Occident décroché (2008). Rétrovolutions s'inscrit dans cette même démarche d'examen minutieux des présupposés qui fondent en grande partie le regard occidental (ou du moins d'une grand nombre d'Occidentaux) sur « l'Autre », et reprend d'ailleurs certaines de ses réflexions précédentes,  par exemple sur le relativisme qui conduit à la remise en question de l'universalité de la pensée occidentale et à la dévalorisation des idéaux des Lumières et des droits de l'homme1.

Le propos s'organise autour d'un concept central, celui de « primitivisme » dont Amselle affirme qu'il l'a toujours hanté2. Les textes réunis dans Rétrovolutions , s'ils datent pour certains des années 1970, et s'ils offrent une suite de chapitres déconnectés explorant des thèmes plus ou moins cruciaux sans suivre un plan toujours logique, sont répartis en trois parties qui montrent l'étendue des dangers qu'Amselle entend ici signaler et qui touchent autant les questions politiques (I) que proprement anthropologiques (II) ou encore artistiques (III).

Déni d'historicité

Ce que Jean-Loup Amselle dénonce sous le terme de « primitivisme » repose sur des réflexes aussi détestables que partagés, en particulier le déni d'historicité appliqué à des éléments caractéristiques de l'altérité, religieux par exemple, ou plus généralement « exotiques », et conçus comme véritablement naturels bien plus que culturels. Le premier texte de l'ouvrage est à ce titre l'un des plus intéressants, en ce qu'il analyse les diverses procédures qui « renforcent la croyance en une nature des groupes »3, aussi bien dans l'imaginaire d'une gauche obsédée (depuis 1968 au moins) par un imaginaire écologiste (le bon « sauvage exotique » et son paradis perdu, les peuples « non contactés », derniers témoins de la pureté des origines), autant que par une droite et une extrême-droite que des pages parfois savoureuses s'attachent à décrire (en particulier le texte « Dieudonné chez les Pygmées »4). La dénonciation de ces travers est aussi l'occasion d'agréable réflexions sur certaines mauvaises habitudes de notre temps, comme l'usage très courant de la notion de « métissage » et de ses différents avatars, appliqués de façon indifférenciée aux hommes ou à leurs cultures (y compris la cuisine ou la musique pop), concept qui repose nécessairement sur l'acceptation « [de] groupes radicalement différents », essentialisés, existant sous des états purs ou mélangés5.

quai-branly-503914.jpgCette réflexion n'épargne pas certains noms illustres dont le penchant primitiviste est finement dévoilé par Jean-Loup Amselle, en particulier Claude Lévi-Strauss, mise au point bienvenue dans un contexte excessivement unanime depuis plusieurs années autour de ce dernier6, ou encore Léopold Sédar Senghor, devenu lui aussi étonnamment consensuel, référence incontournable de Nicolas Sarkozy autant que de Ségolène Royal, malgré les ambiguïtés du concept de négritude et d'un métissage culturel reposant sur « la postulation première des différences, qui sert de stade logique destiné à penser ensuite les convergences », et non sur l'affirmation d'une humanité commune et essentielle7. D'autres cibles sont plus habituelles sous la plume de Amselle, qu'elles soient institutionnelles, en particulier le musée du Quai-Branly, « mise en scène primitiviste et naturaliste de l'altérité8 » auquel il a déjà consacré d'autres tribunes, ou intellectuelles, comme la notion d'unité de l'« Afrique noire », et sa cohésion fictive et expurgée de l'apport arabo-musulman9. Mais ces rappels sont précieux, du fait de la persistance de ces travers de la pensée occidentale, et française en particulier, que Jean-Loup Amselle approfondit méticuleusement dans ce nouvel ouvrage.

Jean-Loup Amselle, Rétrovolutions. Essais sur les primitivismes contemporains
Paris, Stock, coll. « Un ordre d'idées », septembre 2010

 

Notes :
(1) p. 42.
(2) p. 229.
(3) p. 39.
(4) p. 65-68.
(5) p. 71-72.
(6) p. 149-153.
(7) p. 51.
(8) p. 186.
(9) p. 215-219.

Crédits iconographiques : (1) © 2010 Stock - (2) © 2006 Présidence de la République.

16:45 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jean-loup amselle, afrique, négritude |

08/04/2010

Sauver le livre ? La boîte à idées d’André Schiffrin

schiffrin.jpgLe dernier essai d’André Schiffrin, L'argent et les mots (La Fabrique), reprend les thèmes chers à cet éditeur indépendant, observateur inquiet du paysage éditorial français. La crise du secteur du livre et de la presse, et des différentes composantes de la filière (éditeurs, libraires) était prévisible. Mais des solutions existent aussi.

Think Small ?

Il est pour ainsi dire né dans l’édition. Lorsqu’on pense à André Schiffrin, on ne peut faire totalement abstraction du parcours fascinant de son père, Jacques Schiffrin, originaire de Bakou, venu en France après la révolution de 1917, ami de Gide, fondateur des éditions de la Pléiade en 1923 et directeur de la collection du même nom après la reprise par les éditions Gallimard en 1933, Inquiété pour ses origines juives en 1940, Jacques Schiffrin émigra aux États-Unis, à New York où il fonda les éditions Pantheon Books dont les premières publications majeures furent les œuvres complètes de Jung ou le Jivago de Pasternak.

Après trente ans au service de cette entreprise familiale, où il édita Günter Grass, Foucault, Duras, Beauvoir et Chomsky, André Schiffrin quitte en 1990 la maison après le rachat par le media tycoon Samuel Irving Newhouse, Jr. ; motif de son départ : Schiffrin refuse de réduire les coûts en éditant moins de livres ou en licenciant du personnel. Il fonde alors en 1991 une nouvelle maison indépendante, dont le statut garantit le but non lucratif : The New Press. Depuis près de vingt ans, avec une cinquantaine de parutions par an, il continue de découvrir de nouveaux auteurs parfois devenus des best-sellers (Studs Terkel, Peter Iron), mais aussi à attirer de grands noms intéressés par sa vision de l’édition, comme Ann Oakley, Alice Walker ou le regretté Howard Zinn.

Déjà auteur des deux volets de L'édition sans éditeurs1, André Schiffrin reste fidèle à un credo : la vitalité de l’édition et, partant, d’une bonne partie de la vie intellectuelle dans les pays occidentaux, passe par la prise de risque que seuls acceptent d’assumer les éditeurs les moins établis, petites maisons, structures non lucratives. Schiffrin poursuit sa réflexion sur le sujet, en rappelant l’accélération de la concentration du secteur, en France, depuis une dizaine d’années. Aujourd’hui, deux groupes seulement (Hachette et Editis) représentent 50 % du secteur de l’édition et de la distribution en France, et contrôlent donc le marché. Déplorer la transformation des catalogues en machines à rentabilité n’est peut-être pas la bonne solution. Le salut passe par le soutien aux structures qui résistent à cette situation,  malheureusement de plus en plus difficilement : les éditeurs et les libraires indépendants.

Protéger les véritables acteurs culturels

On peut regretter une chose, chez Schiffrin, c’est l’absence de remise en cause de ce qu’il appelle lui même des « acquis » à « sauvegarder » : essentiellement, le prix unique, caractéristique la plus marquante du marché français2. Pourtant, on sait que le prix unique n’empêche pas les petits éditeurs d’être rachetés, ni les librairies de fermer, que cette mesure constitue surtout une aide aux grands groupes de l’édition et de la vente au détail, et que ses conséquences reposent entièrement sur le consommateur en aidant à maintenir le livre à un prix bien trop élevé3. Pour faire simple, André Schiffrin ne proposerait probablement à la vente son propre livre (100 pages peu denses), s’il l’éditait lui-même pour le marché anglo-saxon, qu’à un prix nettement inférieur aux 13 euros de cette édition4.

Schiffrin-9860.jpgMais ces points de désaccord n’enlèvent rien à la pertinence de L'argent et les mots. Car à la crainte incontestablement présente d’une édition française de moins en moins variée, et de librairies irrémédiablement condamnées, André Schiffrin oppose une multitude de solutions, d’idées. Sauver les petits éditeurs est possible, par exemple en stabilisant les aides (souvent attribuées ouvrage par ouvrage, ou pour des durées très limitées), en multipliant les prêts de locaux ou de matériel par les structures publiques (municipalités, universités), en réservant une partie du budget des bibliothèques à l’achat de petits tirages, ou en instaurant un système de solidarité au sein du secteur comparable à la taxe additionnelle sur les billets d’entrée qui finance les aides du CNC. De même, le meilleur soutien au librairies indépendantes, face à la montée de la grande distribution et de la vente sur internet, réside sans doute dans des dispositifs d'aide plus efficaces, plus ciblés. Le modèle en la matière est de toute évidence l’initiative lancée par le conseil régional de Poitou-Charentes sous le premier mandat de Ségolène Royal, en 2008 : les librairies de la région peuvent ainsi toucher des aides de 15 000 à 40 000 euros,5 s’ils suivent une dizaine de critères, notamment l’emploi d’un personnel formé, la constitution d’un fonds de livre de plus d’un an et l’organisation d’animations6. Comme le souligne André Schiffrin, il s’agit tout simplement d’accorder aux librairies indépendantes « le même type d’aides qu’aux cinémas d’art et d’essai, en se fondant sur l’implication réelle, l’apport à la vie culturelle, l’influence locale »7.

André Schiffrin livre une réflexion salutaire, qu’il élargit aux différents médias, au « service public » de l’informationn, ou aux bouleversements technologiques et au « livre numérique ». Ses observations sur la situation française ont l’avantage à la fois du recul et d’une grande variété d’exemples étrangers soigneusement choisis (États-Unis, Allemagne, Norvège, entre autres). Et l’on ne peut que partager avec Schiffrin un constat : les acteurs culturels, depuis l’auteur jusqu’au lecteur, ont tout à perdre lorsque les règles sont édictées par ceux qui, en France comme aux États-Unis, en usant de la propriété intellectuelle, ou de leur pouvoir sur les marchés, parviennent aujourd’hui à faire des mots écrits, imprimés et lus des armes de profit massif.

André Schiffrin, L'argent et les mots
Traduit de l’anglais par Éric Hazan, Paris, La Fabrique, mars 2010

Notes :
(1) L’édition sans éditeurs, Paris, La Fabrique, 1999 ; Le contrôle de la parole. L’édition sans éditeurs, suite, Paris, La Fabrique, 2005.
(2) p. 59.
(3) Voir notre article sur le sujet : « Le livre, un produit de luxe », 19 janvier 2010.
(4) En parcourant le catalogue des nouveautés de The New Press, on trouve par exemple à un prix comparable (16,95 $ soit 12,75 €), Let’s get free de Paul Butler. Standard d’impression comparable (paperback) pour, cette fois, 224 pages.
(5) 15 000 euros représentent le salaire charges comprises d’un employé au SMIC pour une année.
(6) Plus d'informations sur le site de la région Poitou-Charentes.
(7) p. 58.

Crédits iconographiques : (1) © 2010 La Fabrique - (2) André Schiffrin © 2008 Justin Westover.

15:37 Publié dans Politique culturelle, Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : livres, édition, médias, andré schiffrin |

24/02/2010

L'égalité des places contre l'égalité des chances ?

Dans son nouvel ouvrage, Les places et les chances, le sociologue François Dubet propose de renverser la tendance politique actuelle à privilégier l'égalité des chances et de renouer avec une politique d'égalité des « places ». Un choix, dit-il, qui pourrait sortir la gauche française d'une véritable paralysie idéologique.

L'égalité des places

1983885608.jpgFrançois Dubet évoque donc la notion de « places ». Cette terminologie relativement neuve reprend l'idée de « lutte des places » émise par Vincent de Gauléjac et Isabelle Taboada Léonetti en 1994 dans un travail qui, partant de situations individuelles, entendait montrer comment la désinsertion sociale est devenue un engrenage pour les individus, et pourquoi les réponses institutionnelles à ce problème ont jusqu'ici échoué1. François Dubet entend, à partir de là ,opposer deux modes d'action politique : l'égalité des chances, censée permettre à tout individu d'occuper les meilleurs places selon un « principe méritocratique », et l'égalité des places qui permettrait de contrecarrer l'accroissement actuel des inégalités.

Cette « égalité des places » correspond donc, comme le relève Camille Peugny2, à ce que d'autres appellent plus généralement « égalité réelle ». Autrement dit, pour François Dubet, réduire les inégalités entre les différentes « places » au sein de la société, devrait redevenir une priorité en France. L'exemple de l'égalité entre hommes et femmes est une illustration particulièrement éloquente. Si l'accès égal à certaines places privilégiées, par l'application de la « parité », est un principe important reposant sur l'idée d'égalité des chances, cette perspective n'a pas la même portée que de garantir des salaires égaux entre les hommes et les femmes, selon le principe d'égalité des places.

Critique de la méritocratie

À travers cet essai en faveur de l'égalité des places, François Dubet s'attache donc essentiellement à critiquer l'égalité des chances et le principe méritocratique. Cette critique se nourrit d'ailleurs d'une réflexion sur l'institution scolaire pour laquelle François Dubet est plus connu, et cette publication s'inspire de la préparation en cours d'un nouvel ouvrage sur celle-ci, L'Emprise scolaire (à paraître), en collaboration avec Marie Duru-Bellat et Antoine Vérétout.

On ne s'étonnera donc pas que la critique de la méritocratie inspire des pages plus appréciables que la trop rapide esquisse du concept d'égalité des places. Une critique dont il est bon de rappeler qu'elle fut initiée aux États-Unis dans les années 1990, en particulier avec le livre de Stephen J. McNamee et Robert K. Miller, Jr., The Meritocracy Myth3. François Dubet rappelle ainsi que la méritocratie américaine relève de la fiction, les États-Unis étant marqués à la fois par des inégalités extrêmes et une reproduction sociale très forte. Or, si la France souffre moins d'inégalités — quoique la tendance soit à une augmentation rapide, comme le souligne Camille Landais4 — elle présente aussi un fort taux de reproduction, bien supérieur à certains pays européens comme l'Allemagne et les pays scandinaves. Et, en France comme aux États-Unis, la première conséquence de cette fiction de l'objectivité méritocratique, est d'aboutir à la légitimation paradoxale de l'inégalité, au déchirement du « voile d'ignorance » rawlsien, comme on le constate de plus en plus tôt dans les écoles, dans la volonté de dépister les éléments les plus intelligents, les plus doués, et dans cette mise en concurrence des individus qu'Alain Ehrenberg a appelé le « culte de la performance »5. François Dubet ne peut toucher plus juste que dans ce constat : « Dans l'ombre de l'égalité des chances, il y a toujours un fond de darwinisme social6. »

Les places et les chances ?

Winners and Losers.jpgC'est à partir de ce constat d'échec de l'égalité des chances, et de celui de la prégnance grandissante des inégalités, que François Dubet critique un modèle méritocratique devenu consensuel dans les programmes politiques français. Un argumentaire qui n'atteint  pas totalement son objectif, en peinant à invalider le modèle conciliant  fortes inégalités et forte mobilité sociale, que l'on retrouve en Australie ou au Canada, deux pays « conformes au mythe du Nouveau Monde, plein d'opportunités pour celui qui veut les saisir »7. C'est que l'alternative entre places et chances que postule François Dubet n'en est pas réellement une, ce que démontrent les systèmes à la fois socialement équitables et « mobiles », comme le Danemark.

Or, ce modèle alternatif que présente François Dubet est justement celui dans lequel sont enfermés les choix politiques français aujourd'hui, qui entendent favoriser les chances au détriment des places plutôt que de concilier ces deux principes. Une limitation que s'impose l'auteur dès les premières pages, en affirmant que « l'argument selon lequel on devrait tout faire dans l'idéal ne résiste pas aux impératifs de l'action politique »8, contre certains exemples étrangers, mais aussi contre son propre argumentaire pour la « flexisécurité » et la fin des places protégées et des réflexes corporatistes pour une minorité d'insiders. Mais ce choix étonnant a du moins le mérite de remettre au cœur du débat la question de la combinaison entre politiques d'égalité et de redistribution d'une part, et politique de mobilité d'autre part, ce qui devrait constituer le véritable enjeu, aujourd'hui, pour le modèle social français.

François Dubet, Les places et les chances. Repenser la justice sociale
Paris, Le Seuil / La République des idées, février 2010

Notes :
(1) Vincent de Gauléjac, Isabel Taboada Léonetti, La lutte des places. Insertion et désinsertion, Paris, Desclée de Brouwer, 1994. Le géographe Michel Lussault a également repris cette notion de « lutte des places » pour mettre en relation ce concept social avec l'espace urbain et son découpage. Voir Michel Lussault, De la lutte des classes à la lutte des places, Paris, Grasset, 2009.
(2) Camille Peugny, « François Dubet et “l’égalité des places” » (blog), 12 février 2010.
(3) The Meritocracy Myth, Lanham, Rowman & Littlefield, 1994.
(4) Camille Landais, « Les hauts revenus en France (1998-2006) : une explosion des inégalités ? », Paris School of Economics, juin 2007.
(5) Alain Ehrenberg, Le culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991.
(6) p. 93.
(7) p. 102.
(8) p. 12.
(9) p. 112.

Crédits iconographiques : 1. © 2010 Le Seuil ; 2. DR.

09:20 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : françois dubet, livres, méritocratie, égalité des chances |

 
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