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11/02/2010

Laurent Lévy, les « Noirs » et les « Arabes » : défaite d'un polémiste

Laurent Lévy publie, aux éditions La Fabrique, "La gauche", les Noirs et les Arabes . La quatrième de couverture proclame qu'il « montre combien de racisme, quelle haine de l'islam sont dissimulés » derrière les discours de gauche. La Brèche l'a lu.

Retour sur une polémique : Laurent Lévy et ses filles

couv_2205.jpgDisons-le immédiatement, le titre de ce bref opuscule est trompeur, sinon mensonger. Car de ce livre ne parle pas vraiment de la gauche — terme que l'auteur ne peut employer sans guillemets, comme si ce concept ne recouvrait aucune réalité — mais plutôt de l'extrême gauche, essentiellement le Parti communiste français et la Ligue communiste révolutionnaire (devenue NPA). Il ne parle pas non plus des noirs et des arabes, mais des musulmans — mais cet amalgame n'y est pas le seul. En fait, Laurent Lévy publie sous ce titre un essai polémique centré sur la question du voile islamique et le débat sur la loi sur la laïcité de 2004, publié de façon opportune, sinon opportuniste, alors que la polémique sur le voile intégral fait rage.

Puisque Laurent Lévy le rappelle dès les premières pages, précisons que, outre son passé d'avocat qui l'a amené notamment à défendre le MRAP, il s'était retrouvé au centre des controverses concernant ses deux filles, Lila et Alma Lévy, dont les déclarations avaient déchaîné les fureurs fin 2003, avant qu'un livre ne vienne préciser leurs positions1. Jetées en pâture à la presse écrite et aux caméras de télévision, les deux jeunes filles avaient à l'occasion déclaré que l'amour est « grotesque », que la lapidation était pour la femme un droit qu'on ne saurait lui refuser, ou encore que les homosexuels de leur lycée devaient être sanctionnés pour leurs actes. Or, si ses filles se sont depuis retirées de la vie publique — elles sont mariées et vivent à l'étranger — leur père est bien décidé à entretenir cette notoriété par ce nouvel ouvrage.

Face à l'amalgame, encore plus d'amalgame

Déjà auteur du Spectre du communautarisme en 2005, Laurent Lévy tente, dans "La gauche"... de démontrer comment le débat sur le voile aurait révélé une « fracture » au sein de tous les courants de la gauche, fracture qui révélerait deux attitudes opposées quant à la question « indigène », l'auteur faisant là référence à l'appel des « Indigènes de la République » de 2005. Le premier problème, à ce sujet, demeure que la question de l'islam est quelque peu réductrice lorsqu'on prétend éclairer la question des « indigènes » ou « des Noirs et des Arabes », c'est à dire des minorités que certains estiment suffisamment homogènes pour être reconnues en tant que telles.

Le second problème, c'est qu'en mauvais avocat, Laurent Lévy oppose sans nuance deux camps qu'il présente comme assez parfaitement cohérents. D'un côté l'islam, de l'autre les islamophobes. D'un côté la liberté, de l'autre les antivoile. Dénonçant l'amalgame fréquent de certaines personnalités publiques mélangeant islam et islamisme, M. Lévy n'échappe donc pas à ce même défaut. Plus inquiétant, il reprend volontiers la terminologie caricaturale utilisée à cette occasion, après l'avoir parfois critiquée, et l'utilise sans recul en les entourant de guillemets comme pour s'en excuser. Aussi M. Lévy parle-t-il des « islamogauchistes », parmi lesquels il se compte lui-même, et ne passe pas loin de reprendre à son compte l'amalgame « musulmans = terroristes »2.

Face au camp des défenseurs de l'islam, se trouvent donc les opposants au voile : le « parti prohibitionniste », M. Lévy n'usant cette fois pas des guillemets. L'argumentaire de M. Lévy se montre toutefois d'une faiblesse insigne. Considérant successivement les trois arguments principaux qu'il retient contre le port du voile à l'école — la laïcité, le féminisme et la dénonciation de l'islamisme — Laurent Lévy pense les contredire efficacement. D'abord en indiquant que certaines associations laïques et certains féministes se sont opposés à la loi de 2004, sans préciser d'ailleurs les raisons précises de tels positionnements — rappelons en effet que s'opposer à cette loi votée au terme d'un débat caricatural et dans un contexte de stigmatisation ne signifie pas forcément défendre le port du voile ou d'autres signes religieux dans les établissements scolaires. Puis, il tente de démontrer que les opposants de l'islamisme sont en réalité à peu près tous des ennemis de l'islam dans son ensemble. Ce qui, là encore, en dit parfois long sur les propres conceptions de l'auteur quant à la religion musulmane.

Ce que pense vraiment Laurent Lévy

pic1.jpgDans l'ensemble, les excès souvent réels de certains opposants au port du voile ne sont critiqués eux-mêmes qu'avec excès, et des propos inacceptables. Lorsque Laurent Lévy rappelle la critique du hijab en tant que soumission au désir de l'homme, ou en tant que marqueur sexuel, c'est pour retourner d'une façon très étonnante le raisonnement : « le point n'est pas inexact, mais de tels marqueurs sont nombreux dans des usages qui ne sont que rarement remis en cause, a fortiori réprimés ou condamnés, et on a pu entendre ce reproche dans la bouche de femmes qui n'hésitent pas à porter du rouge à lèvres ni à chausser des talons hauts »3.

Quant aux discours laïques, il faut reconnaître à Laurent Lévy qu'il soulève une question intéressante, lorsqu'il signale le caractère récent et fragile d'une conception un peu trop simple et de plus en vogue qui ne voit dans la laïcité qu'une distinction entre domaine privé et domaine public. En revanche, cela n'invalide pas pour autant cette redéfinition actuelle, que décrit par exemple Marcel Gauchet, qui relève d'ailleurs la tension qui se révèle à cette occasion entre la politique et une société civile sacralisée, dont Laurent Lévy est un exemple extrême4. Ce que M. Lévy oublie, en réalité, c'est le caractère national de l'Éducation nationale, qui n'est pas seulement « instruction publique » mais porte un contenu déterminé, historiquement, idéologiquement et du point de vue des mœurs5.

Quant à ses arguments théoriques, Laurent Lévy recycle la vieille critique réactionnaire des valeurs républicaines et révolutionnaires, celle d'Edmund Burke, Joseph de Maistre ou Louis de Bonald (qu'il ne cite pas), une tendance qu'il partage avec les Indigènes de la République auquel il se réfère longuement. L'universalisme républicain serait ainsi abstrait, porteur de concepts uniquement formels, en particulier l'égalité. M. Lévy ne s'arrête toutefois pas là, et, par citation interposée, n'hésite pas à évoquer dans la laïcité un concept chrétien, ne pouvant en aucun cas s'appliquer à l'islam et ayant pour conséquence principale qu'il n'y aurait pas d'islam laïque possible6.

Un sujet bâclé

Mais, de façon générale, c'est la pauvreté des raisonnements de Laurent Lévy qui laisse désemparé. Ainsi de l'exercice auquel il se livre lorsqu'il reprend un texte de Georges Marchais pour prouver ce que celui-ci pensait, sans que l'on sache exactement si l'on doit comprendre qu'il était xénophobe, raciste, islamophobe ou autre chose encore. De ce jeu ne voici qu'un extrait :

« Georges Marchais […] écrivait ainsi en 1975 : « Les quatre millions d'immigrés qui travaillent ou vivent aujourd'hui en France sont des ouvriers avec leur famille (sic), qui constituent une part importante de la classe ouvrière dans notre pays. » Et non de notre pays. « Ils sont des travailleurs étrangers auxquels il est normal que le parti de la classe ouvrière française [et non de France – LL] affirme dans les faits sa solidarité active, dans l'esprit de l'internationalisme prolétarien [et non de la solidarité de classe – LL]. Pour ces raisons, le parti communiste français n'a jamais cessé d'être aux côtés des travailleurs immigrés... » Et non de les considérer comme étant ici chez eux. »7

besson_et_hollande_reference.jpgPlus globalement, Laurent Lévy témoigne d'une incapacité totale à concevoir que l'on ait pu être opposé à la loi de 2004 et au débat malsain qui l'accompagna, et au port du voile en milieu scolaire, ou encore que l'on puisse être critique envers le port d'un voile ou d'autre aspects de la religion musulmane sans être pour autant raciste.

Surtout, le sujet vendu sur la couverture de cette tentative est bâclé, et on se demande ce qui a amené son éditeur (La Fabrique, habituellement plutôt sélective) à lui offrir le privilège d'être imprimé. D'ailleurs, ce ratage, comment ne pas le déplorer ? Car il y en aurait long à dire sur le racisme latent (et parfois déclaré) dans de nombreuses sections du parti socialiste, sur les responsabilités de municipalités — communistes, notamment, en banlieue parisienne — dans la dégradation progressive de quartiers populaires et leur transformation en ghettos ethnicisés, sur la capitulation des élus devant la montée d'un islam politique radical dressé contre la société, sur les atteintes à la loi de 1905, à la neutralité du service public et au non-financement public des cultes, dans les grandes villes de gauche aujourd'hui (Paris, Lille, Lyon, Nantes). Et plus généralement sur la capitulation de la gauche, depuis trente ans, sous le consensus assimilationniste et l'idéologie de la sacro-sainte « intégration ». On le dit trop peu : Éric Besson vient du PS et son destin n'est pas un épiphénomène. Pourtant, la médiocrité de Laurent Lévy le ferait presque oublier.

Laurent Lévy, "La gauche", les Noirs et les Arabes , Paris, La Fabrique éditions, janvier 2010.

 

Notes :
(1) Des filles comme les autres. Alma et Lila Lévy. Entretiens avec Véronique Giraud et Yves Sintomer, Paris, La Découverte, 2004.
(2) À propos du 11 septembre, M. Lévy précise (page 51, note 2) : « Date à laquelle, comme chacun sait, « les musulmans » ont fait exploser des avions de ligne sur les tours jumelles ». Le caractère à la fois à la fois infondé et inutile de cette phrase phrase, et son refoulement en bas de page, semble paradoxalement indiquer son extrême importance pour l'auteur, qui paraît faire des terroristes de dignes représentants des musulmans..
(3) p. 45.
(4) Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie, Paris, Gallimard, 1998, « Public et privé », p. 97-101.
(5) Citons ce passage du mythique Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson en 1911, à l'entrée « discipline » : « Jamais donc l'enfant de notre école [...] ne parle à quelqu'un la tête couverte ».
(6) p. 56 n.1.
(7) p. 91.

Crédits iconographiques: 1. © 2010 La Fabrique ; 2. Laurent Lévy et ses filles, DR ; 3. © SIPA.

09:29 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : laurent levy, islam, voile islamique, livres |

04/02/2010

Howard Zinn : pour un peuple acteur

Howard Zinn est mort le 27 janvier 2010, à 87 ans. Historien original, figure de la pensée critique, devenu au fil du temps une véritable conscience de la pensée « radicale » américaine, il est notamment l'auteur d'Une histoire populaire des États-Unis, devenu une référence depuis sa sortie il y a trente ans.

Naissance d'un contestataire

howard-zinn1025-02.jpgHoward Zinn est ce que l'on considère habituellement comme un « modèle d'ascension sociale ». Né en 1922, d'origine modeste, fils d'immigrés juifs polonais, il est ouvrier sur les chantiers navals de Brooklyn avant de s'engager dans les bombardiers américains en 1943. Il débute des études à l'Université de New York après le conflit seulement, grâce au « GI Bill » permettant aux vétérans de s'y inscrire gratuitement, et décroche son doctorat à l'Université de Columbia en 1958, à 36 ans. Mais Zinn n'est pas réductible à ce seul effort. Car du fait à la fois de son expérience de la guerre — ayant en particulier participé au premier usage militaire du napalm lors du bombardement de Royan, en avril 1945 — et de ses recherches sur le massacre des mineurs grévistes de Ludlow (Colorado, en 1914, ou sur le très progressiste maire de New York, Fiorello LaGuardia, Howard Zinn adopte un engagement qui nourrit ses travaux autant que des actions militantes, et le conduit à être décrit (et à se définir lui-même) comme « radical », autrement dit, sur le spectre politique américain, d'extrême gauche. En réalité, pour Howard Zinn, la neutralité est impossible ; comme l'exprime le titre original de son autobiographie : « on ne  peut pas être neutre dans un train en marche »1.

Son engagement pour les droits civiques l'amène ainsi à combattre la ségrégation au sein de l'enseignement supérieur américain, alors même qu'il est professeur au sein du Spelman College d'Atlanta, réservé aux étudiantes noires. Sa participation à diverses manifestations en compagnie de ses étudiants — parmi lesquels Alice Walker, devenue l'auteur célèbre de La couleur pourpre — mène à sa suspension en 1963. Mais l'action du mouvement des droits civiques est irrésistible, et aboutit tout de même au Civil Rights Act adopté l'année suivante sous l'impulsion du Président Lyndon Johnson.

Recruté par l'Université de Boston en 1964, Zinn poursuit cet engagement à travers ses cours sur les libertés publiques ou sur la désobéissance civile, et l'opposition naissante à la guerre du Vietnam à laquelle il participe, en compagnie notamment de Noam Chomsky. Ayant publié dès 1967 Vietnam: The Logic of Withdrawal (Vietnam, la logique du retrait, inédit en français), Zinn demeure dès lors un pacifiste convaincu, reprenant d'ailleurs la parole sans hésitation pour s'opposer à l'offensive irakienne de 20032. Il répond également à des invitations de l'étranger, et enseigne à Bologne, ou encore à l'Université de Vincennes où il accompagne Herbert Marcuse.

Une histoire populaire ?

C'est en 1980 que Howard Zinn publie le livre qui a fait depuis sa célébrité. Un simple manuel d'histoire, pourrait-on croire, en réalité une relecture complète de l'histoire des États-Unis, depuis la découverte de l'Amérique. Complété au fil des ans, traduit dans de nombreuses langues, Une histoire populaire des États-Unis3 approche aujourd'hui les deux millions d'exemplaires vendus, a inspiré des émissions de télévision, a été adapté pour la jeunesse4, ou encore en bande dessinée par Mike Konopacki et Paul Buhle (paru en français sous le titre Une histoire populaire de l'empire américain)5.

Peopleshistoryzinn.jpgL'Histoire populaire de Howard Zinn est un exemple de pensée historique critique, partant d'une idée simple : il ne s'agit pas en effet d'une histoire  « populaire » au sens où l'entendaient certains historiens du XIXe siècle, notamment Victor Duruy6, qui souhaitaient écrire une histoire générale suffisamment accessible pour le « peuple » — on dirait aujourd'hui pour le « grand public ». Le parti-pris de Zinn est différent : il s'agit d'écrire une histoire du point de vue du peuple, de réinstituer celui-ci dans un rôle d'acteur, et non de spectateur passif d'une histoire menée par les gouvernants et autres dominants. Il  ne faut certes pas exagérer l'originalité de ce point de vue. Du moins, à cent quarante ans de distance, Zinn offre-t-il une réponse intéressante à Tocqueville, et à l'alternative posée par ce dernier entre une histoire « aristocratique » qui ne serait conduite que par l'action décisive d'individus particuliers, et une histoire « démocratique » quelque peu fataliste, dans laquelle tous les faits seraient déterminés par de grandes causes pour ainsi dire organiques, sur lesquelles les hommes n'auraient pas de prise7.

Les historiens se divisent sur cette Histoire populaire. Certains cèdent à l'enthousiasme de Zinn et apprécient la mise en lumière d'épisodes oubliés ou mal connus, et le corpus de sources sur lequel se base Howard Zinn8 ; d'autres critiquent une lecture de la société divisée en classes opposées, une vision souvent caricaturale de la domination à travers des figures parfois simplistes (le « complexe militaro-industriel », le « gouvernement »). Malgré ces limites, la portée de l'Histoire populaire de Howard Zinn est indéniable, comme en témoigne la reprise du concept pour d'autres histoires nationales, ou certaines périodes précises, par des historiens comme Vijay Prashad sur le Tiers-monde ou Ray Raphael sur la révolution américaine.

Le peuple comme acteur

Retraité depuis 1988 mais toujours actif, Howard Zinn avait pris la parole dans les mois récents pour tempérer l'enthousiasme des partisans d'Obama, en appelant à ne pas délaisser l'action militante. « Nous sommes des citoyens, et Obama est un politicien » rappellait-il ainsi9. Plus récemment Zinn avait durci le ton envers le président américain, critiquant la décision du comité Nobel de lui attribuer le prix de la paix10, ou déplorant le faible bilan de sa première année11.

Désormais, Howard Zinn ne prendra plus la parole, mais ses nombreux écrits (travaux historique, essais politiques, pièces de théâtre) lui permettront de demeurer longtemps un exemple, par sa pensée critique et pourtant réaliste. Car certains mots inspirés par la politique de George W. Bush, dans l'esprit de Zinn, auraient pu s'appliquer à Obama et pourront s'appliquer à ceux qui lui succéderont : en effet, il faut s'y résoudre, « l'avenir de paix et de justice en Amérique ne dépendra pas de la bonne volonté du gouvernement »12. Chez Zinn, il n'y a pas que dans les livres d'histoire que le peuple doit retrouver un rôle d'acteur.

Notes :
(1) You Can't Be Neutral on a Moving Train: A Personal History of Our Times, Boston MA, Beacon Press, 1992 ; trad. fr. Frédéric Cotton, Marseille, Agone, 2005.
(2) « The Specter of Vietnam », tompaine.com, 25 juin 2003.
(3) A People's History of the United States: 1492–present, New York, Harper & Row, 1980, version revue et augmentée, New York, Harper Perennial, 1995 ; traduction française Frédéric Cotton, Une histoire populaire des États-Unis, Marseille, Agone, coll. « Des Amériques », 2002.
(4) A Young People's History of the United States, adaptation Rebecca Stefoff, 2 vol., New York, Seven Stories Press, 2007.
(5) Howard Zinn, Mike Konopacki, Paul Buhle, A People's History of American Empire: A Graphic Adaptation, New YorkMetropolitan Books, 2008.
(6) Victor Duruy, Histoire populaire de la France, Paris, 1862-1863, Histoire populaire contemporaine de la France, Paris, 1864-1865.
(7) De la démocratie en Amérique, II, I, 20.
(8) Celles-ci ont fait l'objet d'un recueil édité par la suite en collaboration avec Anhony Arnove, Voices of a People's History of the United States, New York, Seven Stories Press, 2004.
(9) « Changing Obama's Mindset », The Progressive, mai 2009.
(10) « Nobel Prize for Promises », thruthout, 10 octobre 2009.
(11) The Nation, 13 janvier 2010.
(12) Une histoire populaire des États-Unis, op. cit., p. 770.

Crédits iconographiques: 1. Howard Zinn, DR ; 2. © 2003 Harper Perennial.

08:51 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : howard zinn, peuple, histoire, livres, tocqueville, nécrologie |

15/01/2010

L'identité au temps de la modernité liquide

M5263.jpgPour enrichir le débat sur l'identité nationale, les éditions de l'Herne publient un petit opuscule de Zygmunt Bauman paru initialement en 2004, Identité. Le sociologue d'origine polonaise, émigré en Angleterre en 1971 après avoir quitté son pays d'origine sous les pressions antisémites du régime de Varsovie, connaît à 84 ans une vogue certaine en France, aidé en cela par de nombreuses traductions depuis une dizaine d'années. Il est en particulier l'auteur du concept de modernité « liquide », qualifiant ainsi la perte totale de repères vécue et subie de façon généralement inconsciente par nos sociétés de production et de consommation.

La question de l'identité trouve tout naturellement sa place dans le registre d'analyse de Bauman. L'identité — individuelle, collective, communautaire, nationale — est elle aussi soumise, comme tout ce qui caractérise la vie humaine — l'emploi, l'amour ou le style vestimentaire — à la liquidité du monde, interdisant à l'individu d'échapper au changement permanent, de se priver d'une infinité de possibles en entrant dans la dépendance qui découle de tout choix.

Élaboré sous forme d'entretien avec Benedetto Vecchi, et tiré d'échanges par courrier électronique — ce qui ne manquera pas de faire sourire le lecteur lorsque Bauman critique les formes de communication virtuelles —, Identité ne permet pas de retrouver la force et l'originalité de ses ouvrages les plus aboutis comme La décadence des intellectuels (1987, traduit aux éditions Jacqueline Chambon, 2007) ou Modernité et holocauste (1989, traduit aux éditions La Fabrique en 2002). Le propos, entre Arendt et Baudrillard, égrène les différentes questions identitaires contemporaines, sans éviter de paraître parfois décousu. Identité n'en offre pas moins des pages toujours rafraîchissantes et, peut-être, une invitation pour certains à découvrir l'œuvre de Zygmunt Bauman.

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Zygmunt Bauman, Identité, Paris, L'Herne, collection « Carnets anticapitalistes », janvier 2010 (traduit de l'anglais : Identity, Cambridge, Polity Press, 2004)

À lire : les premières pages sur le blog des éditions de l'Herne.

Crédits iconographiques : photo Olivier Roller / Fedephoto.

09:10 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : zygmunt bauman, identité nationale, livres |

04/01/2010

Albert Camus : hommage ou détournement ?

Alors que l'on célèbre les cinquante ans de la disparition d'Albert Camus, La Brèche revient sur l'œuvre du Nobel 1957 et sur les hommages unanimes dont il fait aujourd'hui l'objet.

camus1.jpgLe cinquantenaire de la mort d'Albert Camus est difficile à ignorer, tant il est l'occasion d'hommages divers. Une cascade de publications, d'abord. Des œuvres de Camus, bien entendu, comme la récente réédition de la version originale de La postérité du soleil (Gallimard), paru après la mort de l'auteur, en 1965, grâce à René Char ; ou encore la parution en poche de La mort heureuse (Gallimard, coll. « Folio », le 5 janvier 2010), un récit de jeunesse. Les ouvrages sur Camus ne manquent pas non plus, en particulier l'omniprésent Dictionnaire Albert Camus dirigé par Jeanyves Guérin (Robert Laffont, coll. « Bouquins »), et le beau Albert Camus, solitaire et solidaire (Michel Lafon) de Catherine Camus, gestionnaire de l'œuvre de son père depuis 1980 (et à qui l'on doit notamment la parution en 1994 du Premier homme resté à l'état de manuscrit et inachevé). Mais depuis quelques temps, l'hommage a gagné d'autres sphères et l'intérêt soutenu des médias, plus précisément depuis l'annonce par Nicolas Sarkozy, le 19 novembre dernier, de sa volonté de faire entrer Albert Camus au Panthéon, « un symbole extraordinaire » selon le chef de l'État, qui n'a pas cru utile de préciser de quoi.

Popularité d'une œuvre (et ses contreparties)

Il faut reconnaître à l'œuvre de Camus un mérite devenu rare : il est probablement l'un des plus lus des auteurs du siècle dernier, en particulier du fait de son inscription quasi-permanente aux programmes de l'éducation nationale. Et si cette œuvre-là est lue, en particulier sur les bancs des établissements du secondaire, c'est qu'elle est accessible, ce qui est également un mérite certain. Les Français sont familiers avec les livres de Camus, et les grands thèmes qu'ils exploitent à travers les deux fameux « cycles », celui de l'absurde et celui de la liberté, ou de la révolte. Camus offre une synthèse simple sur ces deux grands thèmes modernes. Les influences qui s'exercent sur Camus sont généralement transparentes, souvent même revendiquées (Dostoïevski, Kafka, Jean Grenier, René Char), parfois aussi négligées (comme celles pourtant évidentes de Malraux ou d'Albert Memmi dont La statue de sel, préfacée par Camus, évoque irrésistiblement Le premier homme).

camus2.jpgUne synthèse simple mais aussi, comment ne pas l'admettre, souvent simpliste, parfois maladroite ou lacunaire. « Les grands romanciers sont des romanciers philosophes » dit justement Camus dans Le mythe de Sisyphe. Or, lui-même ne peut semble-t-il pas être qualifié de « philosophe » autrement qu'entre guillemets. S'il fait sans nul doute partie de cette catégorie des romanciers philosophes, en revanche, Camus pense en romancier, et ses essais philosophiques n'ont jamais séduit d'un autre point de vue que littéraire. La « philosophie » de Camus est une éthique elle aussi accessible, populaire même. L'absurde de Sisyphe ou de L'étranger perd tout le caractère tragique d'une « lutte pour l'existence avec la certitude d'être vaincu », que lui confère Schopenhauer et, à sa suite, Kafka, ou le Sartre de la Nausée : il n'est pour Camus que la privation de bonheur, de liberté, en un monde saturé de beauté. Dès lors, l'absurde camusien est injustice et fonde la révolte, aussi bien que la non-violence, et l'engagement d'un écrivain au service, non de ceux qui font l'histoire, mais de ceux qui la subissent, pour reprendre les mots du discours de Stockholm, lors de la remise du Nobel en 1957. Un engagement admirable et constant, qui ne fait pourtant pas de Camus un philosophe.

Un détournement malvenu

L'unanimité des hommages à Camus est forcément un peu le résultat de cette simplicité et des défauts qu'elle induit. Albert Camus est depuis bien longtemps un auteur populaire, qui ambitionnait d'ailleurs d'écrire pour le public mêlé des théâtres et dont le Caligula révéla Gérard Philipe en 1945. Depuis les polémiques avec Sartre et les existentialistes, depuis le Nobel, depuis la mort en 1960, les ventes de Camus n'ont guère faibli. L'étranger demeure le livre le plus vendu en format poche (6,7 millions d'exemplaires au total), et ses nombreuses traductions en font l'un des textes français les plus connus et respectés, comme l'illustrait de façon amusante sa présence parmi les lectures revendiquées par George W. Bush, lorsque ce dernier voulut se forger une image respectable lors de son deuxième mandat.

Mais il serait injuste de faire reposer ce consensus sur la seule responsabilité de Camus. Ce cortège de noms si surprenants, parce que si étrangers à la pensée de Camus et à ses convictions, est bien un peu indécent (on oserait dire absurde), lorsqu'on en vient à Georges-Marc Benamou, Alain Finkielkraut ou bien, donc, Nicolas Sarkozy. Et cette indécence se révèle justement, peut-être, par la volonté d'un hommage officiel, la fameuse « panthéonisation ». La rareté de ce rituel républicain, qui n'est en rien subie mais de plus en plus recherchée (plus de 200 caveaux sont disponibles et la place est encore plus grande pour les simples inscriptions), n'en a pas accru la valeur. En revanche chacun perçoit aujourd'hui combien les choix successifs dessinent aussi le profil des « éliminés », des grands hommes auxquels la Patrie, ou du moins ceux qui la représentent, ne veulent pas témoigner leur reconnaissance, fait d'autant plus significatif en ces temps de débat sur l'identité nationale. Faire entrer aujourd'hui Camus au Panthéon, c'est donc refuser cet honneur à Sartre. Ce choix-là, il ne devrait revenir à personne de le faire. Pourtant, c'est aussi ce sens-là qu'acquiert la proposition de Nicolas Sarkozy, qui s'inscrit à ce titre dans le mouvement de « liquidation » de mai 68. Effectivement, en 68, Camus n'était plus là pour prendre position.

pantheon.jpgLa récupération de l'hommage, son détournement entrepris depuis quelques semaines est d'autant plus déplorable qu'au fond, Camus est un véritable écrivain, qui à ce titre mérite certainement le Panthéon, pour son œuvre riche, ses romans et récits, ses nouvelles parfois admirables (La pierre qui pousse) et ses brillants essais littéraires (Noces et L'été). Pour ce qui est des limites philosophiques soulevées plus haut, le caractère tragique de l'absurde a beau manquer dans les écrits de Camus, il définit néanmoins son destin. Le 4 janvier 1960, il y a cinquante ans, sur le retour de Lourmarin à Paris, la Facel Vega de l'écrivain, conduite par Michel Gallimard, quittait la route et tuait le Nobel sur le coup. Dans la sacoche d'Albert Camus, on retrouvait, entre autres effets personnels, le billet du train pour Paris qu'il n'avait finalement pas pris, préférant l'automobile.

Crédits photographiques : 1. © AFP - 2. © LGF / Le livre de poche 1961 - 3. CC-BY-SA-3.0 User:Gryffindor (Wikimedia Commons)

07:50 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : albert camus, panthéon, jean-paul sartre, nicolas sarkozy |

15/12/2009

Diversité : impossible définition, impossible politique

1032556-gf.jpgLe nouveau livre d'Alain Renaut, Un humanisme de la diversité, surprend à plus d'un titre. On y voit par exemple celui qui pourfendit en son temps, avec Luc Ferry, la « Pensée 68 », se référer longuement à Jacques Derrida comme à une figure « captivante » en raison de ses origines familiales complexes, et reconnaître même un certain intérêt à la pensée derridienne de la « différance ». Mais au-delà de cette petite satisfaction, le plus surprenant est la faiblesse de cet essai qui, à partir du débat en cours sur la mise en valeur de la « diversité », élevé au rang de priorité par Nicolas Sarkozy, entend donner à ce concept un contenu qui, comme le reconnaît l'auteur, est jusqu'à maintenant singulièrement vague.

L'ambition initiale se perd hélas dans un propos à la fois simpliste et creux. Simpliste, lorsque dans une première partie consacrée aux « circonstances de la diversité », Alain Renaut réduit les facteurs à l'origine du débat à l'explosion des blocs idéologiques depuis la fin de la Guerre froide (recyclage à gros traits de Huntington), à la décolonisation, et, bien entendu, à l'individualisme sans lequel aucun ouvrage d'Alain Renaut ne serait complet. Creux, lorsque la seconde partie (« Principes et figures de la diversité ») met en doute le bien fondé d'une politique d'uniformisation et affirme la nécessité de promouvoir « un universalisme ouvert à la diversité », et de « décoloniser les identités », formule si élégante que l'auteur s'épargne la peine de la décoder.

L'argumentaire d'Alain Renaut se mue dès lors en un propos souvent bavard, faisant l'éloge de la créolisation en paraphrasant Édouard Glissant et en détournant Frantz Fanon, ou étudiant les conditions d'une « diversité sexuelle » assez absconse qui permet du moins à l'auteur de se référer à Judith Butler et de raviver dans un jeu autoréférentiel les discours aigres sur la fameuse pensée 68. Alain Renaut conclut par une défense de « l'identité choisie » et enracine son éthique de la diversité dans la subjectivité (le mot individu étant naturellement honni).

On finit donc par se demander si, au terme de son parcours, Alain Renaut n'a pas simplement redécouvert les vertus de la tolérance, trois siècles après Locke. Pour le reste, l'incapacité de l'auteur à penser la mise en œuvre d'un concept auquel il prétend pourtant donner un contenu est frappante. Se réfugiant derrière la dimension purement éthique de sa réflexion, il renvoie par conséquent à un précédent ouvrage, Égalité et discriminations1, défendant la mise en œuvre d'une « action positive » à l'université, et au rapport de Michel Wieviorka sur la diversité dans l'enseignement supérieur2. Les principales mesures avancées sont ainsi, si l'on considère ces deux sources, l'amélioration du système de bourses envers les étudiants, l'instauration d'enseignements dédiés à la diversité (plus ou moins identifiables à de la culture générale : histoire des cultures, des religions) et le traitement différencié des étudiants en difficulté (autrement dit l'application d'un système du soutien scolaire après le baccalauréat).

recto_diversite_contre_egalite.jpgLoin de préciser ce concept de diversité toujours aussi flou au terme de 444 pages de lecture, Alain Renaut échoue également à amoindrir les critiques les plus fortes à l'encontre du discours de la diversité. Ainsi, Walter Benn Michaels, qui figure parmi les cibles principales du philosophe en raison d'un petit opuscule sur le sujet (La diversité contre l'égalité), demeure-t-il extrêmement convaincant, malgré les limites évidentes de son discours parfois provocateur3. La critique des politiques se réclamant de la « diversité », et de toute forme d'affirmative action, ne peut en effet être assimilée à une négation des discriminations. Mieux, la lutte contre celles-ci doit absolument éviter la mise en œuvre de politiques reposant sur les mêmes préjugés. Défendant par exemple la Charte de la diversité en entreprise lancée en 2004, Alain Renaut semble ignorer que celle-ci prône une « diversité culturelle, ethnique et sociale »4, et admet donc pour base l'existence de groupes ethniques déterminés, en fonction, devine-t-on, de critères tels que la couleur de peau, c'est à dire faisant l'application de thèses racistes. Alain Renaut feint de ne pas percevoir ce danger-là. Sans doute cela ne fait-il hélas pas partie de son champ de recherches éthiques.

Alain Renaut, Un humanisme de la diversité. Essai sur la décolonisation des identités, Paris, Flammarion, coll. « Bibliothèque des savoirs », septembre 2009

 

Notes :
(1) Alain Renaut, Égalité et discriminations. Un essai de philosophie politique appliquée, Paris, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 2007.
(2) Michel Wieviorka, Rapport à la Ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche sur La Diversité, Paris, Robert Laffont, 2008.
(3) Walter Benn Michaels, La diversité contre l'égalité, Paris, Raisons d'agir, 2009.
(4) Charte de la diversité en entreprise.

10:15 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : diversité, livres |

 
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