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08/02/2010

Identité nationale, le sens d'un débat. (3/3) L'identité nationale et ses conflits

Après trois mois, le « grand débat » sur l'identité nationale doit donc prendre fin, à Matignon, ce lundi. Ou plutôt, le premier ministre a-t-il finalement décidé d'un « point d'étape » afin de tirer les « premières conclusions » d'un débat dont la fin n'est donc plus fixée. Mais la fin, ce n'est pas seulement la conclusion, c'est aussi l'objectif : et celui-là se dérobe.

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III. L'identité nationale et ses conflits

Cette réflexion, elle aussi, doit donc se conclure. Une première étape avait permis de constater que la Nation est une entité abstraite, aussi bien culturelle que politique, invoquée comme justification de l'État, et sujette à redéfinition permanente, à travers un « projet national » toujours à construire. Puis, l'examen de l'expression « identité nationale » y voyait une dynamique, créant le rassemblement de la communauté des citoyens et dessinant les limites de celles-ci. La crise actuelle de l'identité, fragilité réelle ou ressentie, se manifeste de façon particulièrement aiguë à travers les débats récurrents sur l'immigration, mais aussi par le désarroi affiché face à la mondialisation. Ce dernier conduisant aussi bien à une démarche renforcée d'assignation d'identité — apprentissage réglementé de l'identité nationale pour l'enfant ou pour le naturalisé — ou à la mise en scène spectaculaire de frontières, que ce soit par des murs physiques, comme le souligne Wendy Brown, ou par des murs virtuels. On peut citer comme exemples de ces derniers l'idée d'exception culturelle, ou le contrôle accru d'internet, des pratiques comparables dont on constate d'ailleurs que la première est aussi réelle en Chine qu'en France (pour un exemple récent, on peut se souvenir de la déprogrammation du film Avatar par le régime de Pékin, au profit d'un film sur Confucius), tandis que le second, pratique depuis longtemps décriée en Chine, semble une préoccupation de plus en plus prégnante en France (Loppsi, loi Hadopi, taxe « Google »).

Une raison profonde du débat réside sans doute dans cette fragilité-là, cet effroi généralisé des gouvernants et des citoyens face au monde globalisé, et son déferlement d'inconnu essentiellement fantasmé. Voilà du moins ce qui, dans le contexte actuel, a créé les circonstances propices à ce que se débat se pose, non pas seulement en novembre 2009, mais également pendant la campagne présidentielle de 2007 ; et non pas seulement à ce que se pose un débat sur l'identité nationale mais aussi des débats constants, sur l'exception culturelle, l'immigration, les sans-papiers, les délocalisations, et d'autres questions toutes aussi peu fondamentales.

Lier le débat actuel à ce contexte est donc à la fois nécessaire et insuffisant. Car la cristallisation de ce débat repose, elle, sur des responsabilités individuelles : celles du président actuel, de sa majorité, de son gouvernement, de son ministre de l'immigration. Cette cristallisation a passé par un site internet, des forums animés par les préfets, et surtout une question récurrente, inquiétante par le fait même qu'on n'en peut imaginer aucune réponse satisfaisante et définitive : « Qu'est-ce qu'être Français ? »

Stigmatisation nationale

Exposition Le Juif et la France Michel Jacquot 1941.jpgSi cette question est posée, c'est pourtant que l'on a estimé qu'elle « fait débat », que la réponse n'en est pas évidente. Le flou même de la question est problématique, mais une telle question ne saurait d'évidence se poser qu'en imaginant, en face du « être Français » un « ne pas être Français », un « être étranger ». Dès lors, la question devient plus transparente : « Qu'est-ce qu'être Français ? » appelle une contrepartie naturelle : « Qu'est-ce qu'être étranger ? » Plus exactement, il est demandé aux Français — seuls impliqués dans ce débat — de définir ce qui peut qualifier les Français et les distinguer des étrangers, et inversement, ce qui peut distinguer (ou permettre de distinguer) l'étranger du Français. Le glissement était donc prévisible du « Qu'est-ce qu'être Français ? » au « Qui est Français ? », et c'est bien cette dernière interrogation qui a dominé le débat depuis trois mois. Tout sauf un hasard : la définition de l'identité nationale est, rappelons-le, une attribution du ministère dont la compétence première est l'immigration et, en particulier, l'attribution de la nationalité française et son refus.

Ce dont il s'agit, pour définir l'identité rassembleuse, c'est donc bien de définir les critères de l'inclusion et de l'exclusion. Et, pour cela, il n'était pas seulement question de fixer des critères, par exemple, pour l'acquisition de la nationalité française par des étrangers qui souhaiteraient rejoindre la communauté nationale. L'enjeu central du débat est la démarche inverse : définir qui, au sein des détenteurs de la nationalité française, ne correspond pas à l'identité nationale définie au terme du débat. Redéfinir l'identité nationale, c'est logiquement remettre en question le périmètre de la Nation et exclure ceux qui ne méritent pas (ou plus) d'en être. Ce débat si novateur ne fait donc que renouer avec Carl Schmitt et la distinction ami/ennemi fondatrice, selon lui, du fait politique1.

Cette exclusion est d'ailleurs devenue plus visiblement stigmatisation puisqu'en trois mois, l'essentiel du débat s'est concentré sur la question de l'Islam. Pas question de ici de soulever des questions pourtant essentielles sur les divers courants de l'Islam, de se concentrer sur les dérives de certaines sectes, ou au contraire d'en considérer d'un œil critique certains fondements incontestés, et les moins sujets à varier selon les interprétations. Ce dont il s'agit est bien autre chose, il s'agit de caricaturer avec vulgarité, grossièreté, à grands renforts de minarets, de burqa, de terroristes et d'autres maux. Et dans ce contexte, les opposants au débat sur l'identité nationale ont manqué d'arguments pertinents. Dénoncer l'amalgame quand celui-ci était pour l'essentiel volontaire ne pouvait pas aboutir à grand-chose. Plus encore, affirmer que le débat sur l'identité nationale avait été lancé pour détourner l'attention des Français des vrais problèmes était maladroit. Car l'identité nationale, ou plutôt la stigmatisation nationale est une stratégie, non de détournement, mais de règlement. Désigner l'exclu, l'indésirable ne sert pas seulement à rassembler, mais aussi à assouvir. Dans un contexte de « crise sociale », René Girard souligne ainsi que « les individus ont forcément tendance à blâmer soit la société ds son ensemble, ce qui ne les engage à rien, soit d'autres individus qui leur paraissent particulièrement nocifs pour des raisons faciles à déceler ». La foule, alors, « cherche une cause accessible et qui assouvisse son appétit de violence »2.

Montrer l'inanité du danger représenté par une poignée de minarets, ou quelques centaines de femmes revêtant la burqa, ne sert à rien. Au contraire : d'une part, la marginalité même d'un phénomène rend plus aisé et moins résistible l'assouvissement ; d'autre part, le but de l'exclusion est de créer une différence qui jusque là n'était pas apparente. Distinguer un Français dit « de souche » d'un Français originaire d'un pays du Maghreb n'est pas forcément très aisé, au premier coup d'œil. En revanche, désigner le second principalement comme « arabe », « musulman », et le rattacher à l'ombre menaçante du minaret, au spectre de la femme voilée de pied en cap que l'on risquerait un jour de croiser dans sa cage d'escalier, permet de le rendre visible, de révéler un danger non pas comme s'il était neuf, mais comme s'il était jusque là ignoré. De désigner ceux que l'on associe à ce danger (« les arabes », « les musulmans ») afin d'éviter la fusion, qui ne peut se faire sans confusion. Le but n'est plus d'intégrer mais de distinguer, par le stéréotype, la simplification, le « profil » dangereux. La démarche n'est plus très éloignée de certaines pratiques anciennes de stigmatisation, la peur de « l'islamisation » ne faisant que répondre à celles du « complot juif » ou du « bolchevisme ».

L'ambition du consensus et la passion de l'unité

photo_1264143951716-1-0.jpgEt pour régler cette question épineuse, pour trancher la question du « qui est Français ? », ce que l'on décida d'organiser fut, non pas une consultation, ni une réflexion, mais un débat. Or, le débat est une forme de discussion particulière, qui suppose des points de vue contradictoire sur une question ou un problème, peut-être même un conflit. Le débat est un moment de confrontation entre des camps opposés sur leurs idées, leurs projets. Dans la tradition de la cinquième République, un débat rythme ainsi le calendrier électoral : celui de l'entre-deux tours de l'élection présidentielle. Or on n'a jamais demandé à deux candidats à la présidentielle, à la veille d'un second tour, de se mettre d'accord. Cela n'est pas imaginable, n'est pas même souhaitable dans l'esprit de ce fonctionnement institutionnel qui, dans ce cas, n'aurait plus de raison d'être. Le principe du débat est justement de montrer l'absence d'accord possible, d'imposer un choix. Et pourtant, le ministre Besson voudrait, lui, parvenir à « conclure » un débat. Ce qu'il propose c'est, sur le mode de la dissertation lycéenne, une « synthèse ». Comme si thèses et antithèses, une affirmation et sa négation, pouvaient toujours se résoudre en un « peut-être ».

Or, cette fameuse conclusion, elle a donc été reportée sine die et n'aura pas lieu en ce 4 février. Mieux encore, ce que l'on sait de la fin du débat, c'est qu'il devrait aboutir, selon les mots du ministre de l'identité nationale, à un « renouvellement du pacte républicain »3, rejoignant par là la réthorique de la refondation chère à Nicolas Sarkozy. Mais cette volonté de nouvelle fondation répond à un réflexe un peu trop classique du champ politique, le fameux couple commencement-commandement souligné par Hannah Arendt, et contenu dans la notion grecque d'arkhè. Pour Arendt, la légitimité du gouvernant s'enracine dans une fondation. Ou, pourquoi pas, dans une refondation. L'ambition finale du débat sur l'identité nationale, ce n'est rien d'autre qu'une légitimité accrue pour le camp politique qui serait parvenu à trouver un secret précieux : celui de l'Union nationale, parvenant à réunir tous les Français sur leur propre définition, sur leur projet commun.

Ce consensus, ce débat sans débat, n'est en un sens rien d'autre que l'application ultime de la pensée que Nicolas Sarkozy entend depuis toujours représenter, au consensus millénariste du « libéralisme » des années 1980 et de son mauvais recyclage du thème hégélien de la « fin de l'histoire ». Comment en effet ne pas identifier l'actuel président à cette ambition d'un « temps sans événement […] où tout commandement politique épouserait la forme naturelle d'un "En avant ! Marche !" »4 ? Cette politique-là, c'est celle d'une pensée en quelque sorte médicale, de la « biopolitique » foucaldienne5 débarrassant les citoyens du poids de la gestion de problèmes dont la résolution reviendrait à des techniciens, à des « experts ». Entendre certains d'entre eux, comme Jean-Pierre Raffarin ou Benjamin Stora, déplorer que le débat sur l'identité nationale ne leur ait pas été soumis, est donc en la circonstance à la fois logique et amusant.

Pour un vouloir vivre ensemble conflictuel

Voilà donc à l'œuvre une « passion de l'unité » vouée à l'échec. Du moins espérons-le : le « consensus national » signifierait la fin du « dissensus », donc la fin de la politique en tant que telle. Le vouloir vivre ensemble de Renan, si souvent célébré par les personnalités politiques de gauche comme de droite, n'a de valeur que tant qu'il demeure un vouloir vivre ensemble conflictuel. Et le consensus passionnément souhaité devrait bien plutôt être ardemment combattu, dans la perspective de l'action politique, c'est à dire de la démocratie. Créer du dissensus, affirmer le pouvoir du demos signifie réinventer des ruptures, une capacité de division et donc d'alternative.

Sarkozy_identite.jpgCette problématique du consensus appauvrissant, de fin de la politique par la perte de sa dimension conflictuelle, est directement à l'œuvre dans la dynamique de stigmatisation. De fait, comme le note Jacques Rancière « là où le politique s'affaisse […] ce qui se manifeste avec éclat, ce n'est pas le consensus mais l'exclusion »6. Et l'incapacité des responsables gouvernementaux à tirer les conclusions de leur propre débat ne fait que reporter un peu plus encore la crise. Le mouvement de stigmatisation est, lui, bien enclenché et, de même que le débat sur le voile qui devait être réglé par une loi en 2004 a ressurgi à la première burqa venue cinq ans plus tard, de même la loi prévisible sur la burqa ne fera que préfigurer un nouvel épisode, plus caricatural encore. Cette crise, il ne reste plus qu'à l'attendre, et à le craindre. Mais aussi, pourquoi pas, cette fois, à le préparer.

Car le manque d'alternative actuellement ressenti n'est que la conséquence de la raréfaction du dissensus dans le champ politique, acceptée, subie par l'opposition depuis vingt ou trente ans. Certes, on continue de discuter sur l'immigration mais, comme on l'a vu7, la façon de penser l'immigration est désormais similaire à gauche et à droite, et plus exactement la conception assimilatrice et défensive, traditionnelle à droite, a gagné la gauche. De même, le consensus règne sur les questions économiques — l'État, trop faible, ne pouvant lutter contre la réalités du « marché », mais seulement gérer les conséquences du fonctionnement de celui-ci — et nul n'y projette par exemple la construction d'un projet démocratique. On peut également discuter de la question de la Nation et de l'identité nationale, en remettant en question ce cadre même, comme source unique de souveraineté et de projet. Là aussi la gauche, indigne de son héritage internationaliste, se révèle affligeante. Reste aux bonnes volontés à se saisir d'un nouveau projet et à le mettre en œuvre, et redéfinir ainsi notre identité sur le mode éternel du changement : « Les sociétés anciennes périssent ; de leurs ruines sortent des sociétés nouvelles : lois, mœurs, usages, coutumes, opinions, principes même, tout est changé. Une grande révolution est accomplie, une grande révolution se prépare : la France doit recomposer ses annales pour les mettre en rapport avec les progrès de l'intelligence »8.

Notes :
(1) Carl Schmitt, La notion de politique, 1932.
(2) René Girard, Le bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982, p. 26-28.
(3) Christine Ducros, « France : Besson prône un "nouveau pacte républicain" », lefigaro.fr, 5 février 2009.
(4) Jacques Rancière, « La fin de la politique ou l'utopie réaliste », in Aux bords du politique, La Fabrique, 1998, rééd. Gallimard, coll. « Folio essais », p. 57-58.
(5) Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au collège de France (1978-1979), Gallimard, coll. « Hautes études », 2004.
(6) Jacques Rancière, op. cit., p. 54.
(7) Voir « L'identité fragile ».
(8) Chateaubriand, Études historiques, Paris, 1831, préface.

Crédits iconographiques: 1. Michel Jacquot, affiche de l'exposition de 1941 « Le juif et la France », DR ; 2. et 3. © AFP.

14/01/2010

Identité nationale, le sens d'un débat. (1/3) Une archéologie de la Nation

Depuis l'annonce de son ouverture, le 26 octobre dernier, le « grand débat sur l'identité nationale » est au centre des discours politiques et de l'attention médiatique. Le « débat » fait rage, plus encore d'ailleurs sur l'opportunité même de l'initiative que sur l'identité nationale elle-même. Mais, au fait, pourquoi ce débat ? En quoi l'identité nationale a-t-elle vocation à être discutée ? Avant de prétendre organiser un débat ou y participer, il ne peut qu'être utile d'en examiner les termes et les implications, pour mieux saisir les enjeux profonds soulevés par cet épisode politique inédit, ainsi peut-être que les intentions de ceux qui l'ont initié.

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I. Une archéologie de la nation

La Nation est un fait récent. Elle est propre à une certaine pensée, à une civilisation particulière ; elle est construction, ou encore représentation selon Pierre Nora, « formule immuable et changeante de notre communauté sociale »1. Comprendre la Nation exige donc de puiser dans l'histoire pour en révéler les formes, les détails, les accidents. Non pas pour dresser encore une histoire de la Nation française. Le résultat n'en pourrait en effet qu'être « rassurant, mais décevant », comme le constate Nora2. Le projet est ici bien plus d'en esquisser — avec l'imperfection dictée par la brièveté — ce que Foucault aurait appelé une archéologie, afin, pour paraphraser Les mots et les choses et en imiter la démarche, de retrouver à partir de quoi la Nation a été possible, selon quel espace d'ordre elle s'est constituée, sur fond de quel a priori historique et dans l'élément de quelle positivité la construction nationale et sa conscience ont pu apparaître3.

Une entité pour une identité

nation.jpgLe mot nation, calqué sur le latin natio, est tiré de la racine nasci et donc de l'idée de naissance. La nation est, dès l'origine, un peuple, une appartenance innée à celui-ci, une « race » dans l'acception ancienne, et non une entité. Certes, au Moyen Âge, la nation indique couramment un groupement d'entraide constitué entre des marchands dans les ports et les foires, ou entre les maîtres et les étudiants dans les universités dès la fin du XIIe siècle. Pour ce dernier exemple, le plus connu, les critères d'appartenance y sont principalement géographiques et correspondent « au désir naturel des étudiants de même origine de se regrouper pour assurer, entre compatriotes, accueil, aide, fraternité »4 ; pourtant ces structures demeurent vague, elles ne sont pas présentes dans toutes les universités. À la faculté des arts de Paris, la seule divisée en nations, la nation française regroupe les maîtres et étudiants originaires du midi, d'Italie, d'Espagne. Elle coexiste avec la nation normande, la nation picarde, et la nation anglaise qui, de son côté, regroupe aussi l'Europe de l'est et du nord. La « nation » médiévale est donc de circonstance, ce que révèle sa raison d'être. Elle est une structure d'exilés forcés de vivre loin de leur province d'origine, et recherchant des appuis sûrs dans une ville inconnue, chère, et souvent dangereuse. La nation médiévale est le résultat d'une séparation de l'individu et de son peuple, et non la traduction idéelle de celui-ci.

Le sens proprement politique du mot nation émerge quant à lui tardivement. La Nation, française notamment, est indissociable de l'émergence de l'État-nation, en d'autres termes l'émergence de l'État précède l'identité nationale, comme le rappellent Colette Beaune ou Patrick J. Geary5. Ce n'est que grâce à cela que la Nation acquiert ses deux caractères premiers : le territoire et la souveraineté. Il faut au passage accepter une réalité : la constitution des identités nationales, à partir du XIIIe siècle, amène directement la guerre de Cent ans,  via « la montée des xénophobies et la construction de sentiments d'appartenance très divers, dépassant la simple dépendance consensuelle par rapport à un même pouvoir politique […]. Les premiers stéréotypes nationaux furent tous négatifs »6 .

En revanche, il faut attendre la période moderne et les puissants facteurs d'unification politique à l'œuvre aux XVIe et XVIIe siècles, pour voir de nouvelles caractéristiques « nationales » s'imposer, comme le droit ou la langue ; ce dernier exemple étant l'un des plus connus, à travers le siècle séparant l'ordonnance de Villers-Cotterêt de la création de l'Académie française. Ce n'est pas un hasard qu'il revienne à celle-ci de définir ainsi le mot « nation » : « Terme collectif. Tous les habitants d'un mesme Estat, d'un mesme pays, qui vivent sous mesmes loix, & usent de mesme langage &c. » On le constate, la Nation est désormais politique, géographique, juridique et linguistique. Là réside une partie de son « identité », de ce qui la singularise, elle et ceux qu'elle réunit. Mais, on le voit aussi, la liste n'est pas limitative ; elle ne sera d'ailleurs jamais limitée.

Nation politique, Nation culturelle

La Révolution est pour la Nation française considéré comme véritable acte de naissance, après des siècles de gestation. Là se trouve du moins le point de départ de la Nation en tant qu'ensemble politique, le peuple des citoyens, dans lequel réside par essence le principe de toute souveraineté selon la Déclaration de 1789. Ce même peuple qui détient le « pouvoir constitutant » pour Sieyès et Condorcet. 1789 est donc un moment charnière, celui de « la nation prenant conscience d'elle-même comme Nation » comme le relève Nora7.

ph996826.jpgBientôt surgit cependant une distinction devenue un poncif des discours sur la Nation, une véritable idée reçue, classique des études de sciences politiques dont la banalité est d'autant plus fâcheux qu'il est absolument faux. On veut ici évoquer le fameux couple Fichte-Renan et le « débat » national qui aurait déjà animé les esprits au XIXe siècle, découlant sur deux conceptions prétendument opposées de la nation : la nation politique et la nation culturelle, ou Staatsnation et Kulturnation tels que les désigne Friedrich Meinecke, réputé le premier à opérer cette distinction dans son ouvrage paru en 1908, Weltbürgertum und Nationalstaat (Le cosmopolitisme et la raison d'État), auquel il est d'autant plus aisé de se référer que personne ne l'a lu, du moins en France où il n'a jamais été traduit8.

Pourtant, et cela est bien rarement compris9, cette dualité est fausse, elle est elle-même représentation de deux histoires nationales distinctes, mais la conception de la nation en France et en Allemagne ne diffère guère : la nation française est aussi culturelle que l'allemande, la nation allemande aussi politique que la française. La lecture attentive du fameux discours de Renan, Qu'est-ce qu'une nation ? (1882)10 balaie beaucoup de préjugés. Renan ne s'oppose jamais aux thèses des Discours à la nation allemande de Fichte (1806-1807). Au contraire, il les prolonge. À soixante-quinze ans de distance, la proximité de Renan et de Fichte est étonnante, peut-être parce que l'ambition des deux orateurs dans leurs discours respectifs est assez proche. Pour Fichte, la prise de conscience nationale dans les États germaniques divisés, sous l'occupation de la Prusse par les troupes napoléoniennes ; pour Renan, le relèvement de la fierté nationale après l'effondrement de 1870, dans une France amputée de l'Alsace-Moselle.

Il en résulte que si Renan affirme que la race, la langue, les intérêts, l'affinité religieuse, la géographie et les nécessités militaires ne suffisent pas à créer la Nation, il ne les qualifie pas pour autant de moins indispensables à cette Nation qui, selon ses termes, « suppose un passé », en particulier « avoir souffert, joui, espéré ensemble », avoir constitué tout particulièrement un « sentiment des sacrifices ». La Nation est pour Renan « une âme, un principe spirituel » constitué à la fois par un héritage du passé et un projet présent — le « désir de vivre ensemble » et son « plébiscite de tous les jours ». Or, cette âme reprend précisément le « génie national » évoqué par Montesquieu, mais aussi le « Volksgeist » de Herde, notion développée par Fichte. Et ce dernier n'omet aucunement de recommander des moyens politiques pour renforcer l'unité nationale, comme l'éducation « nationale » ou la constitution d'une union douanière.

Le passé d'une représentation

nora.jpgIl n'y a donc aucun de débat sur la nature de la Nation, qui n'est pas moins culturelle que politique, en France ou ailleurs. Lorsque certaines personnalités intellectuelles ou politiques françaises se réclament aujourd'hui de Renan pour s'opposer à l'idée d'une nation héritée et enseignée, ils ne savent pas ce qu'ils disent ou, au minimum, ne sont pas d'accord avec Renan. En effet, la France, en tant que Nation, est à la fois politique et culturelle, elle n'est pas et ne peut être uniquement un projet politique qui s'opposerait en tant que tel à l'identité culturelle. Elle est donc, aussi, une communauté exigeant « l'abdication de l'individu au profit d'une communauté », et non une adhésion libre et inconditionnelle à un projet vidé de toute force.

Il est en particulier faux que la définition de la France et de l'appartenance à celle-ci n'ait jamais été « une négation, une exclusion, une fermeture », et François Hollande est l'un des nombreux acteurs politiques de premier plan à se tromper en tenant de tels propos, et en affirmant que la Nation « ne constate pas, mais se bâtit »11 : bien au contraire, elle se constate aussi bien et en même temps qu'elle se bâtit, elle s'hérite et se cultive, et la nation française au moins autant que toute autre, en véritable « Nation-mémoire » telle que la révèlent les collaborateurs des Lieux de mémoire12. Plus encore, la Nation s'appuie naturellement et obligatoirement sur un passé, et ce dès le Moyen-Âge, comme le relèvent Colette Beaune ou encore Bernard Guenée13. C'est ce qui pousse Pierre Nora à affirmer que « la définition nationale du présent [appelle] impérieusement sa justification par l'éclairage du passé »14.

Dès lors, sur quoi peut bien porter l'actuel débat ? Non pas, on l'a vu, sur la définition même de la Nation. Non pas, non plus, sur l'héritage, le passé national français ne pouvant faire l'objet d'une sélection arbitraire, éliminant tel roi ou tel événement, sur le mode adopté par le Parti socialiste et Martine Aubry, dans le cadre d'un contre-débat intitulé « la France qu'on aime »15, qui suppose une « France qu'on n'aime pas ». Reste le projet : celui que portent les actuels chantres de « l'identité nationale » et qu'il reste à détailler.

Notes :
(1) Pierre Nora, « Présentation » in Les lieux de mémoire, II, La Nation, 1993, Paris, Gallimard, rééd. coll. « Quarto », 1997, p. 571.
(2) « La Nation-mémoire », op. cit., p. 2209.
(3) Michel Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, préface, p. 13.
(4) Jacques Verger, Les universités au Moyen Âge, PUF, 1973, rééd. coll. « Quadrige », 1999, p. 50.
(5) Colette Beaune, Naissance de la nation France, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 1985 ; Patrick J. Geary, Quand les nations refont l'histoire. L'invention des origines médiévales de l'Europe, Paris, Aubier, « Collection historique », 2004.
(6) Colette Beaune, article « Nation » in Claude Gauvard et al. (dir.), Dictionnaire du Moyen Âge, PUF, 2002, p. 967.
(7) « La Nation-mémoire », op. cit., p. 2208.
(8) La traduction anglaise de 1970 est également épuisée depuis longtemps. Seule la version allemande, récemment rééditée, est actuellement disponible.
(9) Dominique Schnapper, dans le dernier chapitre de La communauté des citoyens (Paris, Gallimard, 1994) est l'une des rares à contredire nettement cette conception habituelle.
(10) Consultable en ligne, par exemple sur ce site.
(11) François Hollande, « L'identité nationale est un combat », slate.fr, 3 novembre 2009.
(12) Op. cit., p. 2214.
(13) « Dès qu'elle prend conscience d'elle-même, une nation veut justifier son présent par son passé. », L'Occident aux XIVe et XVe siècles. Les États, Paris, PUF, 1971, p. 123.
(14) « Entre Mémoire et Histoire », op. cit., p. 27.
(15) Site officiel « La France qu'on aime ».

Crédits iconographiques : 1. Jules Dalou, Le triomphe de la République (Paris, place de la Nation), Le Petit Journal du 3 décembre 1899 - 2. Ernest Renan (vers 1875) - 3. © Gallimard

06/12/2009

« Mariages gris » : un faux débat

1557692963.3.jpgÉric Besson, ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, du gouvernement de François Fillon a annoncé à la mi-novembre vouloir lutter contre les « mariages gris ». Aussitôt un groupe de travail parlementaire présidé par Claude Greff, députée d’Indre et Loire, est mis en place. Il remettra une série de propositions au ministre dans six mois afin de combattre efficacement cette imposture.

« Mariage gris », terme inventé par Éric Besson, désigne une union, entre un Français (e) et un étranger(e), dans laquelle l’étranger ne serait pas sincère. Il ou elle se marierait dans l’unique but d’obtenir la nationalité française et de rester sur le territoire. Pour Éric Besson il s’agit là « d’une escroquerie sentimentale à but migratoire ».

Manipulation de l'opinion par le ministre

Le groupe de travail ne possède aucun outil de réflexion fiable. On ne sait pas combien de mariages mixtes (entre un Français et une personne étrangère) se sont terminés par des divorces parce que le conjoint, auparavant étranger, n’était pas sincère. Sait-on pourquoi le couple a réellement divorcer ? Comment savoir que c’est le « jeune » Français qui a fauté? Doit-on se méfier des Français naturalisés récemment ?

Par ailleurs, le pourcentage de mariages mixtes diminue en France depuis 2003. Selon l’INSEE en 2007, on en comptait 13% contre 17% en 2003. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer cette baisse. Premièrement aucune filière à « mariage gris » ne s’est pas implantée de manière efficace. Deuxièment, tous les immigrés n’ont pas, pour entrer sur le territoire, décidé de se marier avec un Français. Troisièmement, les personnes de nationalité française ne sont pas si dupes. Il ne s’agit pas de nier ce drame personnel mais de montrer que c’est un phénomène limité.

Certains faits confirment l’instrumentalisation de cette question par le gouvernement. D’abord, l’utilisation, par le ministre, du pathos. Il en appelle souvent à l’émotion du public. En effet, le ministre parle « d’escroquerie sentimentale », ou de « Français abusés dans leur confiance amoureuse ». Il a reçu, à ce propos, des victimes à son ministère le 18 novembre 2009 pour qu’elles témoignent. On assiste à une manipulation de la détresse affective des victimes et du mécontentement spontané de l’opinion à des fins électorales. Ensuite, rappelons qu’il existe déjà une loi afin de lutter contre ce qu'il appelle les « mariages gris ». L’article L623-1 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile spécifie : « Le fait de contracter un mariage ou de reconnaître un enfant aux seules fins d’obtenir, ou de faire obtenir, un titre de séjour ou le bénéfice d’une protection contre l’éloignement, ou aux seules fins d’acquérir, ou de faire acquérir la nationalité française est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. » Faire une nouvelle loi n’est pas utile.

Ainsi, il semblerait que l’on ne vise pas les « mariages gris » mais bien les familles et les mariages mixtes en créant un climat délétère. Éric Fassin, sociologue et professeur agrégé à l’École normale supérieure, spécialiste des questions raciales note que : « Si l’on veut réduire l’immigration familiale, alors qu’elle est légale, il faut introduire le soupçon : ce ne sont pas de vraies familles, ce ne sont pas de vrais couples ! ».

« Une nation assez généreuse ? »

L’emploi de l’adverbe assez signifie que la nation est généreuse autant qu’elle doit l’être et de manière satisfaisante en matière de naturalisation de conjoints de Français.

12515671.jpgÉric Besson laisse même entendre que la législation française est la plus souple. Mais ce n’est pas le cas. En France, le conjoint peut être naturalisé après 4 ans à compter du jour du mariage et uniquement s'il a résidé sur le territoire de manière ininterrompue et régulière pendant 3 ans à compter du mariage. Nicolas Ferran, coordinateur national de l’association des Amoureux au ban public, qui défend les mariages mixtes demande de « se préoccuper de ceux qui n’arrivent pas à faire reconnaître leur mariage célébré à l’étranger, à avoir de visa pour rejoindre leur famille en France. » Rappelons; qu'en Angleterre il n’y a pas de durée de mariage minimale. Il suffit d'y résider depuis 3 ans pour faire une demande de naturalisation. Enfin, en Allemagne, il faut être marié depuis 2 ans et y vivre depuis au moins 3 ans. L’obtention de la nationalité après un mariage est un droit. Il s’agit d’une procédure administrative contrairement à la France.

13:00 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : mariages gris, mariages mixtes, immigration, éric besson |

 
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