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12/04/2013

Nécessaires inégalités, impossible justice au travail

françois dubet, inégalités, travail, livres

La reparution de l'impressionnante étude de François Dubet sur les inégalités au travail, Injustices, rappelle avec un poids renforcé par la crise combien sont aigus le mal-être et les souffrances des salariés.

Une somme humaine

Un tel ouvrage n'aurait pu être le travail d'un homme seul, et François Dubet, spécialiste du concept d'égalité et de ses applications divergentes (Les places et les chances, 2006) le cosigne avec quatres co-auteurs, et reconnaît en introduction l'apport de nombreux enseignants et étudiants à sa rédaction. Car si Injustices impressionne, c'est avant tout comme somme sociologique. Plus de trois cents personnes interrogées, un protocole étendu sur près de trois ans : l'ouvrage est le fruit d'un travail de recherche profond. Et les premiers chapitres, parce qu'ils nous confrontent à l'expérience individuelle du travail et de ses injustices, frappe de vérité, d'humanité.

À partir de trois principes de justice dégagés par l'auteur (l'égalité, le mérite et l'autonomie), le tableau dressé n'est pas seulement statistique, il rend aussi compte d'une expérience intime de l'injustice. L'humiliation, la honte, la résignation, la rage qui sont avouées par des témoins-victimes. La violence des mots, leur récurrence à travers des témoignages dissemblables, frappe. Le sentiment d'être « traité comme un chien », de devoir faire le « sale boulot ». Le poids psychologique, aussi, le fatalisme de certains, l'abandon à la « grande loterie » du hasard, le dédain face à la nature humaine fondamentalement injuste. Et, à travers certains témoignages, frappants d'humilité, des « personnages [...] proches de Charlot et de Gaston Lagaffe, [...] un peu lunaires, traversant le monde du travail tout en restant étrangers, flottants, labiles, indifférents et comme préservés d'un environnement qui pourrait les détruire en les faisant entrer dans le moule ».

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10:28 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : françois dubet, inégalités, travail, livres |

24/02/2010

L'égalité des places contre l'égalité des chances ?

Dans son nouvel ouvrage, Les places et les chances, le sociologue François Dubet propose de renverser la tendance politique actuelle à privilégier l'égalité des chances et de renouer avec une politique d'égalité des « places ». Un choix, dit-il, qui pourrait sortir la gauche française d'une véritable paralysie idéologique.

L'égalité des places

1983885608.jpgFrançois Dubet évoque donc la notion de « places ». Cette terminologie relativement neuve reprend l'idée de « lutte des places » émise par Vincent de Gauléjac et Isabelle Taboada Léonetti en 1994 dans un travail qui, partant de situations individuelles, entendait montrer comment la désinsertion sociale est devenue un engrenage pour les individus, et pourquoi les réponses institutionnelles à ce problème ont jusqu'ici échoué1. François Dubet entend, à partir de là ,opposer deux modes d'action politique : l'égalité des chances, censée permettre à tout individu d'occuper les meilleurs places selon un « principe méritocratique », et l'égalité des places qui permettrait de contrecarrer l'accroissement actuel des inégalités.

Cette « égalité des places » correspond donc, comme le relève Camille Peugny2, à ce que d'autres appellent plus généralement « égalité réelle ». Autrement dit, pour François Dubet, réduire les inégalités entre les différentes « places » au sein de la société, devrait redevenir une priorité en France. L'exemple de l'égalité entre hommes et femmes est une illustration particulièrement éloquente. Si l'accès égal à certaines places privilégiées, par l'application de la « parité », est un principe important reposant sur l'idée d'égalité des chances, cette perspective n'a pas la même portée que de garantir des salaires égaux entre les hommes et les femmes, selon le principe d'égalité des places.

Critique de la méritocratie

À travers cet essai en faveur de l'égalité des places, François Dubet s'attache donc essentiellement à critiquer l'égalité des chances et le principe méritocratique. Cette critique se nourrit d'ailleurs d'une réflexion sur l'institution scolaire pour laquelle François Dubet est plus connu, et cette publication s'inspire de la préparation en cours d'un nouvel ouvrage sur celle-ci, L'Emprise scolaire (à paraître), en collaboration avec Marie Duru-Bellat et Antoine Vérétout.

On ne s'étonnera donc pas que la critique de la méritocratie inspire des pages plus appréciables que la trop rapide esquisse du concept d'égalité des places. Une critique dont il est bon de rappeler qu'elle fut initiée aux États-Unis dans les années 1990, en particulier avec le livre de Stephen J. McNamee et Robert K. Miller, Jr., The Meritocracy Myth3. François Dubet rappelle ainsi que la méritocratie américaine relève de la fiction, les États-Unis étant marqués à la fois par des inégalités extrêmes et une reproduction sociale très forte. Or, si la France souffre moins d'inégalités — quoique la tendance soit à une augmentation rapide, comme le souligne Camille Landais4 — elle présente aussi un fort taux de reproduction, bien supérieur à certains pays européens comme l'Allemagne et les pays scandinaves. Et, en France comme aux États-Unis, la première conséquence de cette fiction de l'objectivité méritocratique, est d'aboutir à la légitimation paradoxale de l'inégalité, au déchirement du « voile d'ignorance » rawlsien, comme on le constate de plus en plus tôt dans les écoles, dans la volonté de dépister les éléments les plus intelligents, les plus doués, et dans cette mise en concurrence des individus qu'Alain Ehrenberg a appelé le « culte de la performance »5. François Dubet ne peut toucher plus juste que dans ce constat : « Dans l'ombre de l'égalité des chances, il y a toujours un fond de darwinisme social6. »

Les places et les chances ?

Winners and Losers.jpgC'est à partir de ce constat d'échec de l'égalité des chances, et de celui de la prégnance grandissante des inégalités, que François Dubet critique un modèle méritocratique devenu consensuel dans les programmes politiques français. Un argumentaire qui n'atteint  pas totalement son objectif, en peinant à invalider le modèle conciliant  fortes inégalités et forte mobilité sociale, que l'on retrouve en Australie ou au Canada, deux pays « conformes au mythe du Nouveau Monde, plein d'opportunités pour celui qui veut les saisir »7. C'est que l'alternative entre places et chances que postule François Dubet n'en est pas réellement une, ce que démontrent les systèmes à la fois socialement équitables et « mobiles », comme le Danemark.

Or, ce modèle alternatif que présente François Dubet est justement celui dans lequel sont enfermés les choix politiques français aujourd'hui, qui entendent favoriser les chances au détriment des places plutôt que de concilier ces deux principes. Une limitation que s'impose l'auteur dès les premières pages, en affirmant que « l'argument selon lequel on devrait tout faire dans l'idéal ne résiste pas aux impératifs de l'action politique »8, contre certains exemples étrangers, mais aussi contre son propre argumentaire pour la « flexisécurité » et la fin des places protégées et des réflexes corporatistes pour une minorité d'insiders. Mais ce choix étonnant a du moins le mérite de remettre au cœur du débat la question de la combinaison entre politiques d'égalité et de redistribution d'une part, et politique de mobilité d'autre part, ce qui devrait constituer le véritable enjeu, aujourd'hui, pour le modèle social français.

François Dubet, Les places et les chances. Repenser la justice sociale
Paris, Le Seuil / La République des idées, février 2010

Notes :
(1) Vincent de Gauléjac, Isabel Taboada Léonetti, La lutte des places. Insertion et désinsertion, Paris, Desclée de Brouwer, 1994. Le géographe Michel Lussault a également repris cette notion de « lutte des places » pour mettre en relation ce concept social avec l'espace urbain et son découpage. Voir Michel Lussault, De la lutte des classes à la lutte des places, Paris, Grasset, 2009.
(2) Camille Peugny, « François Dubet et “l’égalité des places” » (blog), 12 février 2010.
(3) The Meritocracy Myth, Lanham, Rowman & Littlefield, 1994.
(4) Camille Landais, « Les hauts revenus en France (1998-2006) : une explosion des inégalités ? », Paris School of Economics, juin 2007.
(5) Alain Ehrenberg, Le culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991.
(6) p. 93.
(7) p. 102.
(8) p. 12.
(9) p. 112.

Crédits iconographiques : 1. © 2010 Le Seuil ; 2. DR.

09:20 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : françois dubet, livres, méritocratie, égalité des chances |

 
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