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11/02/2010

Laurent Lévy, les « Noirs » et les « Arabes » : défaite d'un polémiste

Laurent Lévy publie, aux éditions La Fabrique, "La gauche", les Noirs et les Arabes . La quatrième de couverture proclame qu'il « montre combien de racisme, quelle haine de l'islam sont dissimulés » derrière les discours de gauche. La Brèche l'a lu.

Retour sur une polémique : Laurent Lévy et ses filles

couv_2205.jpgDisons-le immédiatement, le titre de ce bref opuscule est trompeur, sinon mensonger. Car de ce livre ne parle pas vraiment de la gauche — terme que l'auteur ne peut employer sans guillemets, comme si ce concept ne recouvrait aucune réalité — mais plutôt de l'extrême gauche, essentiellement le Parti communiste français et la Ligue communiste révolutionnaire (devenue NPA). Il ne parle pas non plus des noirs et des arabes, mais des musulmans — mais cet amalgame n'y est pas le seul. En fait, Laurent Lévy publie sous ce titre un essai polémique centré sur la question du voile islamique et le débat sur la loi sur la laïcité de 2004, publié de façon opportune, sinon opportuniste, alors que la polémique sur le voile intégral fait rage.

Puisque Laurent Lévy le rappelle dès les premières pages, précisons que, outre son passé d'avocat qui l'a amené notamment à défendre le MRAP, il s'était retrouvé au centre des controverses concernant ses deux filles, Lila et Alma Lévy, dont les déclarations avaient déchaîné les fureurs fin 2003, avant qu'un livre ne vienne préciser leurs positions1. Jetées en pâture à la presse écrite et aux caméras de télévision, les deux jeunes filles avaient à l'occasion déclaré que l'amour est « grotesque », que la lapidation était pour la femme un droit qu'on ne saurait lui refuser, ou encore que les homosexuels de leur lycée devaient être sanctionnés pour leurs actes. Or, si ses filles se sont depuis retirées de la vie publique — elles sont mariées et vivent à l'étranger — leur père est bien décidé à entretenir cette notoriété par ce nouvel ouvrage.

Face à l'amalgame, encore plus d'amalgame

Déjà auteur du Spectre du communautarisme en 2005, Laurent Lévy tente, dans "La gauche"... de démontrer comment le débat sur le voile aurait révélé une « fracture » au sein de tous les courants de la gauche, fracture qui révélerait deux attitudes opposées quant à la question « indigène », l'auteur faisant là référence à l'appel des « Indigènes de la République » de 2005. Le premier problème, à ce sujet, demeure que la question de l'islam est quelque peu réductrice lorsqu'on prétend éclairer la question des « indigènes » ou « des Noirs et des Arabes », c'est à dire des minorités que certains estiment suffisamment homogènes pour être reconnues en tant que telles.

Le second problème, c'est qu'en mauvais avocat, Laurent Lévy oppose sans nuance deux camps qu'il présente comme assez parfaitement cohérents. D'un côté l'islam, de l'autre les islamophobes. D'un côté la liberté, de l'autre les antivoile. Dénonçant l'amalgame fréquent de certaines personnalités publiques mélangeant islam et islamisme, M. Lévy n'échappe donc pas à ce même défaut. Plus inquiétant, il reprend volontiers la terminologie caricaturale utilisée à cette occasion, après l'avoir parfois critiquée, et l'utilise sans recul en les entourant de guillemets comme pour s'en excuser. Aussi M. Lévy parle-t-il des « islamogauchistes », parmi lesquels il se compte lui-même, et ne passe pas loin de reprendre à son compte l'amalgame « musulmans = terroristes »2.

Face au camp des défenseurs de l'islam, se trouvent donc les opposants au voile : le « parti prohibitionniste », M. Lévy n'usant cette fois pas des guillemets. L'argumentaire de M. Lévy se montre toutefois d'une faiblesse insigne. Considérant successivement les trois arguments principaux qu'il retient contre le port du voile à l'école — la laïcité, le féminisme et la dénonciation de l'islamisme — Laurent Lévy pense les contredire efficacement. D'abord en indiquant que certaines associations laïques et certains féministes se sont opposés à la loi de 2004, sans préciser d'ailleurs les raisons précises de tels positionnements — rappelons en effet que s'opposer à cette loi votée au terme d'un débat caricatural et dans un contexte de stigmatisation ne signifie pas forcément défendre le port du voile ou d'autres signes religieux dans les établissements scolaires. Puis, il tente de démontrer que les opposants de l'islamisme sont en réalité à peu près tous des ennemis de l'islam dans son ensemble. Ce qui, là encore, en dit parfois long sur les propres conceptions de l'auteur quant à la religion musulmane.

Ce que pense vraiment Laurent Lévy

pic1.jpgDans l'ensemble, les excès souvent réels de certains opposants au port du voile ne sont critiqués eux-mêmes qu'avec excès, et des propos inacceptables. Lorsque Laurent Lévy rappelle la critique du hijab en tant que soumission au désir de l'homme, ou en tant que marqueur sexuel, c'est pour retourner d'une façon très étonnante le raisonnement : « le point n'est pas inexact, mais de tels marqueurs sont nombreux dans des usages qui ne sont que rarement remis en cause, a fortiori réprimés ou condamnés, et on a pu entendre ce reproche dans la bouche de femmes qui n'hésitent pas à porter du rouge à lèvres ni à chausser des talons hauts »3.

Quant aux discours laïques, il faut reconnaître à Laurent Lévy qu'il soulève une question intéressante, lorsqu'il signale le caractère récent et fragile d'une conception un peu trop simple et de plus en vogue qui ne voit dans la laïcité qu'une distinction entre domaine privé et domaine public. En revanche, cela n'invalide pas pour autant cette redéfinition actuelle, que décrit par exemple Marcel Gauchet, qui relève d'ailleurs la tension qui se révèle à cette occasion entre la politique et une société civile sacralisée, dont Laurent Lévy est un exemple extrême4. Ce que M. Lévy oublie, en réalité, c'est le caractère national de l'Éducation nationale, qui n'est pas seulement « instruction publique » mais porte un contenu déterminé, historiquement, idéologiquement et du point de vue des mœurs5.

Quant à ses arguments théoriques, Laurent Lévy recycle la vieille critique réactionnaire des valeurs républicaines et révolutionnaires, celle d'Edmund Burke, Joseph de Maistre ou Louis de Bonald (qu'il ne cite pas), une tendance qu'il partage avec les Indigènes de la République auquel il se réfère longuement. L'universalisme républicain serait ainsi abstrait, porteur de concepts uniquement formels, en particulier l'égalité. M. Lévy ne s'arrête toutefois pas là, et, par citation interposée, n'hésite pas à évoquer dans la laïcité un concept chrétien, ne pouvant en aucun cas s'appliquer à l'islam et ayant pour conséquence principale qu'il n'y aurait pas d'islam laïque possible6.

Un sujet bâclé

Mais, de façon générale, c'est la pauvreté des raisonnements de Laurent Lévy qui laisse désemparé. Ainsi de l'exercice auquel il se livre lorsqu'il reprend un texte de Georges Marchais pour prouver ce que celui-ci pensait, sans que l'on sache exactement si l'on doit comprendre qu'il était xénophobe, raciste, islamophobe ou autre chose encore. De ce jeu ne voici qu'un extrait :

« Georges Marchais […] écrivait ainsi en 1975 : « Les quatre millions d'immigrés qui travaillent ou vivent aujourd'hui en France sont des ouvriers avec leur famille (sic), qui constituent une part importante de la classe ouvrière dans notre pays. » Et non de notre pays. « Ils sont des travailleurs étrangers auxquels il est normal que le parti de la classe ouvrière française [et non de France – LL] affirme dans les faits sa solidarité active, dans l'esprit de l'internationalisme prolétarien [et non de la solidarité de classe – LL]. Pour ces raisons, le parti communiste français n'a jamais cessé d'être aux côtés des travailleurs immigrés... » Et non de les considérer comme étant ici chez eux. »7

besson_et_hollande_reference.jpgPlus globalement, Laurent Lévy témoigne d'une incapacité totale à concevoir que l'on ait pu être opposé à la loi de 2004 et au débat malsain qui l'accompagna, et au port du voile en milieu scolaire, ou encore que l'on puisse être critique envers le port d'un voile ou d'autre aspects de la religion musulmane sans être pour autant raciste.

Surtout, le sujet vendu sur la couverture de cette tentative est bâclé, et on se demande ce qui a amené son éditeur (La Fabrique, habituellement plutôt sélective) à lui offrir le privilège d'être imprimé. D'ailleurs, ce ratage, comment ne pas le déplorer ? Car il y en aurait long à dire sur le racisme latent (et parfois déclaré) dans de nombreuses sections du parti socialiste, sur les responsabilités de municipalités — communistes, notamment, en banlieue parisienne — dans la dégradation progressive de quartiers populaires et leur transformation en ghettos ethnicisés, sur la capitulation des élus devant la montée d'un islam politique radical dressé contre la société, sur les atteintes à la loi de 1905, à la neutralité du service public et au non-financement public des cultes, dans les grandes villes de gauche aujourd'hui (Paris, Lille, Lyon, Nantes). Et plus généralement sur la capitulation de la gauche, depuis trente ans, sous le consensus assimilationniste et l'idéologie de la sacro-sainte « intégration ». On le dit trop peu : Éric Besson vient du PS et son destin n'est pas un épiphénomène. Pourtant, la médiocrité de Laurent Lévy le ferait presque oublier.

Laurent Lévy, "La gauche", les Noirs et les Arabes , Paris, La Fabrique éditions, janvier 2010.

 

Notes :
(1) Des filles comme les autres. Alma et Lila Lévy. Entretiens avec Véronique Giraud et Yves Sintomer, Paris, La Découverte, 2004.
(2) À propos du 11 septembre, M. Lévy précise (page 51, note 2) : « Date à laquelle, comme chacun sait, « les musulmans » ont fait exploser des avions de ligne sur les tours jumelles ». Le caractère à la fois à la fois infondé et inutile de cette phrase phrase, et son refoulement en bas de page, semble paradoxalement indiquer son extrême importance pour l'auteur, qui paraît faire des terroristes de dignes représentants des musulmans..
(3) p. 45.
(4) Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie, Paris, Gallimard, 1998, « Public et privé », p. 97-101.
(5) Citons ce passage du mythique Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson en 1911, à l'entrée « discipline » : « Jamais donc l'enfant de notre école [...] ne parle à quelqu'un la tête couverte ».
(6) p. 56 n.1.
(7) p. 91.

Crédits iconographiques: 1. © 2010 La Fabrique ; 2. Laurent Lévy et ses filles, DR ; 3. © SIPA.

09:29 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : laurent levy, islam, voile islamique, livres |

08/02/2010

Identité nationale, le sens d'un débat. (3/3) L'identité nationale et ses conflits

Après trois mois, le « grand débat » sur l'identité nationale doit donc prendre fin, à Matignon, ce lundi. Ou plutôt, le premier ministre a-t-il finalement décidé d'un « point d'étape » afin de tirer les « premières conclusions » d'un débat dont la fin n'est donc plus fixée. Mais la fin, ce n'est pas seulement la conclusion, c'est aussi l'objectif : et celui-là se dérobe.

*

III. L'identité nationale et ses conflits

Cette réflexion, elle aussi, doit donc se conclure. Une première étape avait permis de constater que la Nation est une entité abstraite, aussi bien culturelle que politique, invoquée comme justification de l'État, et sujette à redéfinition permanente, à travers un « projet national » toujours à construire. Puis, l'examen de l'expression « identité nationale » y voyait une dynamique, créant le rassemblement de la communauté des citoyens et dessinant les limites de celles-ci. La crise actuelle de l'identité, fragilité réelle ou ressentie, se manifeste de façon particulièrement aiguë à travers les débats récurrents sur l'immigration, mais aussi par le désarroi affiché face à la mondialisation. Ce dernier conduisant aussi bien à une démarche renforcée d'assignation d'identité — apprentissage réglementé de l'identité nationale pour l'enfant ou pour le naturalisé — ou à la mise en scène spectaculaire de frontières, que ce soit par des murs physiques, comme le souligne Wendy Brown, ou par des murs virtuels. On peut citer comme exemples de ces derniers l'idée d'exception culturelle, ou le contrôle accru d'internet, des pratiques comparables dont on constate d'ailleurs que la première est aussi réelle en Chine qu'en France (pour un exemple récent, on peut se souvenir de la déprogrammation du film Avatar par le régime de Pékin, au profit d'un film sur Confucius), tandis que le second, pratique depuis longtemps décriée en Chine, semble une préoccupation de plus en plus prégnante en France (Loppsi, loi Hadopi, taxe « Google »).

Une raison profonde du débat réside sans doute dans cette fragilité-là, cet effroi généralisé des gouvernants et des citoyens face au monde globalisé, et son déferlement d'inconnu essentiellement fantasmé. Voilà du moins ce qui, dans le contexte actuel, a créé les circonstances propices à ce que se débat se pose, non pas seulement en novembre 2009, mais également pendant la campagne présidentielle de 2007 ; et non pas seulement à ce que se pose un débat sur l'identité nationale mais aussi des débats constants, sur l'exception culturelle, l'immigration, les sans-papiers, les délocalisations, et d'autres questions toutes aussi peu fondamentales.

Lier le débat actuel à ce contexte est donc à la fois nécessaire et insuffisant. Car la cristallisation de ce débat repose, elle, sur des responsabilités individuelles : celles du président actuel, de sa majorité, de son gouvernement, de son ministre de l'immigration. Cette cristallisation a passé par un site internet, des forums animés par les préfets, et surtout une question récurrente, inquiétante par le fait même qu'on n'en peut imaginer aucune réponse satisfaisante et définitive : « Qu'est-ce qu'être Français ? »

Stigmatisation nationale

Exposition Le Juif et la France Michel Jacquot 1941.jpgSi cette question est posée, c'est pourtant que l'on a estimé qu'elle « fait débat », que la réponse n'en est pas évidente. Le flou même de la question est problématique, mais une telle question ne saurait d'évidence se poser qu'en imaginant, en face du « être Français » un « ne pas être Français », un « être étranger ». Dès lors, la question devient plus transparente : « Qu'est-ce qu'être Français ? » appelle une contrepartie naturelle : « Qu'est-ce qu'être étranger ? » Plus exactement, il est demandé aux Français — seuls impliqués dans ce débat — de définir ce qui peut qualifier les Français et les distinguer des étrangers, et inversement, ce qui peut distinguer (ou permettre de distinguer) l'étranger du Français. Le glissement était donc prévisible du « Qu'est-ce qu'être Français ? » au « Qui est Français ? », et c'est bien cette dernière interrogation qui a dominé le débat depuis trois mois. Tout sauf un hasard : la définition de l'identité nationale est, rappelons-le, une attribution du ministère dont la compétence première est l'immigration et, en particulier, l'attribution de la nationalité française et son refus.

Ce dont il s'agit, pour définir l'identité rassembleuse, c'est donc bien de définir les critères de l'inclusion et de l'exclusion. Et, pour cela, il n'était pas seulement question de fixer des critères, par exemple, pour l'acquisition de la nationalité française par des étrangers qui souhaiteraient rejoindre la communauté nationale. L'enjeu central du débat est la démarche inverse : définir qui, au sein des détenteurs de la nationalité française, ne correspond pas à l'identité nationale définie au terme du débat. Redéfinir l'identité nationale, c'est logiquement remettre en question le périmètre de la Nation et exclure ceux qui ne méritent pas (ou plus) d'en être. Ce débat si novateur ne fait donc que renouer avec Carl Schmitt et la distinction ami/ennemi fondatrice, selon lui, du fait politique1.

Cette exclusion est d'ailleurs devenue plus visiblement stigmatisation puisqu'en trois mois, l'essentiel du débat s'est concentré sur la question de l'Islam. Pas question de ici de soulever des questions pourtant essentielles sur les divers courants de l'Islam, de se concentrer sur les dérives de certaines sectes, ou au contraire d'en considérer d'un œil critique certains fondements incontestés, et les moins sujets à varier selon les interprétations. Ce dont il s'agit est bien autre chose, il s'agit de caricaturer avec vulgarité, grossièreté, à grands renforts de minarets, de burqa, de terroristes et d'autres maux. Et dans ce contexte, les opposants au débat sur l'identité nationale ont manqué d'arguments pertinents. Dénoncer l'amalgame quand celui-ci était pour l'essentiel volontaire ne pouvait pas aboutir à grand-chose. Plus encore, affirmer que le débat sur l'identité nationale avait été lancé pour détourner l'attention des Français des vrais problèmes était maladroit. Car l'identité nationale, ou plutôt la stigmatisation nationale est une stratégie, non de détournement, mais de règlement. Désigner l'exclu, l'indésirable ne sert pas seulement à rassembler, mais aussi à assouvir. Dans un contexte de « crise sociale », René Girard souligne ainsi que « les individus ont forcément tendance à blâmer soit la société ds son ensemble, ce qui ne les engage à rien, soit d'autres individus qui leur paraissent particulièrement nocifs pour des raisons faciles à déceler ». La foule, alors, « cherche une cause accessible et qui assouvisse son appétit de violence »2.

Montrer l'inanité du danger représenté par une poignée de minarets, ou quelques centaines de femmes revêtant la burqa, ne sert à rien. Au contraire : d'une part, la marginalité même d'un phénomène rend plus aisé et moins résistible l'assouvissement ; d'autre part, le but de l'exclusion est de créer une différence qui jusque là n'était pas apparente. Distinguer un Français dit « de souche » d'un Français originaire d'un pays du Maghreb n'est pas forcément très aisé, au premier coup d'œil. En revanche, désigner le second principalement comme « arabe », « musulman », et le rattacher à l'ombre menaçante du minaret, au spectre de la femme voilée de pied en cap que l'on risquerait un jour de croiser dans sa cage d'escalier, permet de le rendre visible, de révéler un danger non pas comme s'il était neuf, mais comme s'il était jusque là ignoré. De désigner ceux que l'on associe à ce danger (« les arabes », « les musulmans ») afin d'éviter la fusion, qui ne peut se faire sans confusion. Le but n'est plus d'intégrer mais de distinguer, par le stéréotype, la simplification, le « profil » dangereux. La démarche n'est plus très éloignée de certaines pratiques anciennes de stigmatisation, la peur de « l'islamisation » ne faisant que répondre à celles du « complot juif » ou du « bolchevisme ».

L'ambition du consensus et la passion de l'unité

photo_1264143951716-1-0.jpgEt pour régler cette question épineuse, pour trancher la question du « qui est Français ? », ce que l'on décida d'organiser fut, non pas une consultation, ni une réflexion, mais un débat. Or, le débat est une forme de discussion particulière, qui suppose des points de vue contradictoire sur une question ou un problème, peut-être même un conflit. Le débat est un moment de confrontation entre des camps opposés sur leurs idées, leurs projets. Dans la tradition de la cinquième République, un débat rythme ainsi le calendrier électoral : celui de l'entre-deux tours de l'élection présidentielle. Or on n'a jamais demandé à deux candidats à la présidentielle, à la veille d'un second tour, de se mettre d'accord. Cela n'est pas imaginable, n'est pas même souhaitable dans l'esprit de ce fonctionnement institutionnel qui, dans ce cas, n'aurait plus de raison d'être. Le principe du débat est justement de montrer l'absence d'accord possible, d'imposer un choix. Et pourtant, le ministre Besson voudrait, lui, parvenir à « conclure » un débat. Ce qu'il propose c'est, sur le mode de la dissertation lycéenne, une « synthèse ». Comme si thèses et antithèses, une affirmation et sa négation, pouvaient toujours se résoudre en un « peut-être ».

Or, cette fameuse conclusion, elle a donc été reportée sine die et n'aura pas lieu en ce 4 février. Mieux encore, ce que l'on sait de la fin du débat, c'est qu'il devrait aboutir, selon les mots du ministre de l'identité nationale, à un « renouvellement du pacte républicain »3, rejoignant par là la réthorique de la refondation chère à Nicolas Sarkozy. Mais cette volonté de nouvelle fondation répond à un réflexe un peu trop classique du champ politique, le fameux couple commencement-commandement souligné par Hannah Arendt, et contenu dans la notion grecque d'arkhè. Pour Arendt, la légitimité du gouvernant s'enracine dans une fondation. Ou, pourquoi pas, dans une refondation. L'ambition finale du débat sur l'identité nationale, ce n'est rien d'autre qu'une légitimité accrue pour le camp politique qui serait parvenu à trouver un secret précieux : celui de l'Union nationale, parvenant à réunir tous les Français sur leur propre définition, sur leur projet commun.

Ce consensus, ce débat sans débat, n'est en un sens rien d'autre que l'application ultime de la pensée que Nicolas Sarkozy entend depuis toujours représenter, au consensus millénariste du « libéralisme » des années 1980 et de son mauvais recyclage du thème hégélien de la « fin de l'histoire ». Comment en effet ne pas identifier l'actuel président à cette ambition d'un « temps sans événement […] où tout commandement politique épouserait la forme naturelle d'un "En avant ! Marche !" »4 ? Cette politique-là, c'est celle d'une pensée en quelque sorte médicale, de la « biopolitique » foucaldienne5 débarrassant les citoyens du poids de la gestion de problèmes dont la résolution reviendrait à des techniciens, à des « experts ». Entendre certains d'entre eux, comme Jean-Pierre Raffarin ou Benjamin Stora, déplorer que le débat sur l'identité nationale ne leur ait pas été soumis, est donc en la circonstance à la fois logique et amusant.

Pour un vouloir vivre ensemble conflictuel

Voilà donc à l'œuvre une « passion de l'unité » vouée à l'échec. Du moins espérons-le : le « consensus national » signifierait la fin du « dissensus », donc la fin de la politique en tant que telle. Le vouloir vivre ensemble de Renan, si souvent célébré par les personnalités politiques de gauche comme de droite, n'a de valeur que tant qu'il demeure un vouloir vivre ensemble conflictuel. Et le consensus passionnément souhaité devrait bien plutôt être ardemment combattu, dans la perspective de l'action politique, c'est à dire de la démocratie. Créer du dissensus, affirmer le pouvoir du demos signifie réinventer des ruptures, une capacité de division et donc d'alternative.

Sarkozy_identite.jpgCette problématique du consensus appauvrissant, de fin de la politique par la perte de sa dimension conflictuelle, est directement à l'œuvre dans la dynamique de stigmatisation. De fait, comme le note Jacques Rancière « là où le politique s'affaisse […] ce qui se manifeste avec éclat, ce n'est pas le consensus mais l'exclusion »6. Et l'incapacité des responsables gouvernementaux à tirer les conclusions de leur propre débat ne fait que reporter un peu plus encore la crise. Le mouvement de stigmatisation est, lui, bien enclenché et, de même que le débat sur le voile qui devait être réglé par une loi en 2004 a ressurgi à la première burqa venue cinq ans plus tard, de même la loi prévisible sur la burqa ne fera que préfigurer un nouvel épisode, plus caricatural encore. Cette crise, il ne reste plus qu'à l'attendre, et à le craindre. Mais aussi, pourquoi pas, cette fois, à le préparer.

Car le manque d'alternative actuellement ressenti n'est que la conséquence de la raréfaction du dissensus dans le champ politique, acceptée, subie par l'opposition depuis vingt ou trente ans. Certes, on continue de discuter sur l'immigration mais, comme on l'a vu7, la façon de penser l'immigration est désormais similaire à gauche et à droite, et plus exactement la conception assimilatrice et défensive, traditionnelle à droite, a gagné la gauche. De même, le consensus règne sur les questions économiques — l'État, trop faible, ne pouvant lutter contre la réalités du « marché », mais seulement gérer les conséquences du fonctionnement de celui-ci — et nul n'y projette par exemple la construction d'un projet démocratique. On peut également discuter de la question de la Nation et de l'identité nationale, en remettant en question ce cadre même, comme source unique de souveraineté et de projet. Là aussi la gauche, indigne de son héritage internationaliste, se révèle affligeante. Reste aux bonnes volontés à se saisir d'un nouveau projet et à le mettre en œuvre, et redéfinir ainsi notre identité sur le mode éternel du changement : « Les sociétés anciennes périssent ; de leurs ruines sortent des sociétés nouvelles : lois, mœurs, usages, coutumes, opinions, principes même, tout est changé. Une grande révolution est accomplie, une grande révolution se prépare : la France doit recomposer ses annales pour les mettre en rapport avec les progrès de l'intelligence »8.

Notes :
(1) Carl Schmitt, La notion de politique, 1932.
(2) René Girard, Le bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982, p. 26-28.
(3) Christine Ducros, « France : Besson prône un "nouveau pacte républicain" », lefigaro.fr, 5 février 2009.
(4) Jacques Rancière, « La fin de la politique ou l'utopie réaliste », in Aux bords du politique, La Fabrique, 1998, rééd. Gallimard, coll. « Folio essais », p. 57-58.
(5) Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au collège de France (1978-1979), Gallimard, coll. « Hautes études », 2004.
(6) Jacques Rancière, op. cit., p. 54.
(7) Voir « L'identité fragile ».
(8) Chateaubriand, Études historiques, Paris, 1831, préface.

Crédits iconographiques: 1. Michel Jacquot, affiche de l'exposition de 1941 « Le juif et la France », DR ; 2. et 3. © AFP.

09/12/2009

La Suisse, les minarets et la démocratie : décryptage

Retour sur le récent vote suisse interdisant la construction de minarets. Le référendum et les débats qui l'ont précédé et suivi révèlent à la fois des confusions courantes sur le contenu même de cette décision, et sur le caractère démocratique du référendum.

La stratégie habile de l'UDC

70712.JPGLe 29 novembre, les Suisses se prononçaient dans le cadre d'une initiative populaire. Ayant recueilli le soutien de 100 000 citoyens, l'Union démocratique du centre (UDC), parti de droite nationaliste parfois décrit comme « populiste », soumettait au vote une proposition de modification de la constitution fédérale, ajoutant à l'article 72, dédié aux relations entre l'Église et l'État, un alinéa 3 ainsi formulé : « La construction de minarets est interdite. » Le scrutin ayant abouti à la double majorité des votants (57,5%) et des cantons (22 sur 26), la proposition fut adoptée. Mais le débat ne faisait que commencer.

On a, depuis lors, à peu près tout entendu sur ce référendum, en Suisse et en-dehors, en particulier en France, où se déroule le fameux débat sur l'identité nationale voulu par Nicolas Sarkozy et Éric Besson. En soumettant cette proposition, l'UDC savait ce qu'il faisait. Le parti qui avait déjà fait parler de lui pour ses « moutons noirs »1 multiplie en effet depuis des années les propositions d'iniatitive populaire sur des sujets liés au thème de l'immigration, comme avec les propositions « pour le renvoi des étrangers criminels », « pour des naturalisations démocratiques » ou « contre les abus dans le droit d'asile »2.

Cette fois, l'initiative a été déposée par l'intermédiaire d'un comité d'initiative composé de seize parlementaires, dont quatorze UDC, les deux restants étant membres de l'Union démocratique fédérale (UDF), parti reposant sur la défense des « valeurs chrétiennes »3. Alors que seuls quatre minarets ont été à ce jour construits en Suisse (à Genève, Zurich, Winterthour et Wangen bei Olten), sans qu'aucun ne soit utilisé pour l'appel à la prière, les motifs avancés par le comité ne laissent aucun doute sur l'islamophobie des proposants : selon leur argumentaire, « le minaret est le symbole d'une revendication de pouvoir politico-religieuse qui, au nom d'une dite liberté religieuse, conteste des droits fondamentaux, par exemple l'égalité de tous, aussi des deux sexes, devant la loi. […] Les tentatives de milieux islamistes d'imposer en Suisse aussi un système légal fondé sur la sharia sont ainsi stoppées »4. Les membres du comité ont également laissé libre cours à leur fantaisie xénophobe, comme le conseiller national Oskar Freysinger, pour qui les minarets sont à la fois des « asperges géantes » et les « phares du Jihad », ou le membre de l'UDF Daniel Zingg qui voit dans l'initiative « une prise de position face à une idéologie qui, pour prendre le pouvoir, cherche précisément à miner ces trois valeurs fondamentales de notre vie, à savoir la démocratie, la liberté et la paix »5.

Ce référendum est donc le fait d'extrémistes, et ne doit pas faire oublier que de nombreux votes comparables sont organisés en Suisse, une dizaine par an environ. Contrairement à la pratique française, l'organisation d'un référendum est donc, en Suisse, tout sauf exceptionnelle, et ne comporte pas forcément d'enjeu crucial. De fait, le principal problème de ce référendum, ce n'est pas qu'il se soit tenu, mais c'est bien son résultat.

Le mythe de la tolérance suisse

La Confédération helvétique est le produit d'une histoire complexe, unissant plusieurs communautés linguistiques et religieuses. La Suisse offre ainsi le cas unique d'un pays politiquement stable, démocratisé dès le milieu du xixe siècle, doté de quatre langues officielles très inégalement parlées (depuis les 35 000 locuteurs de la romanche, jusqu'aux 4,5 millions de germanophones). Quant au caractère multiconfessionnel, il remonte aux divisions de la Réforme protestante, surmontées par le principe de la dévolution de la régulation religieuse aux autorités cantonales, inscrit à l'alinéa 1 de l'article 72 de la Constitution, et par un principe général de liberté individuelle affirmé en particulier par Rousseau6.

La vision idéale d'un État multiculturel ouvert à toutes les influences est cependant loin de la réalité. Il ne faut pas oublier qu'historiquement, la Suisse entretient un rapport parfois conflictuel et souvent méfiant avec l'extérieur, depuis la lutte contre les Habsbourg, au Moyen Âge, jusqu'à la préservation acharnée d'une neutralité affirmée progressivement à partir du xviie siècle, et proclamée en 1813. En 1992, le peuple Suisse rejetait ainsi par référendum la ratification du traité d'adhésion à l'espace économique européen (EEE) qui devait préfigurer une adhésion ultérieure à l'Union européenne. On peut aussi rappeler la défense du secret bancaire contre la curiosité des pays étrangers, et l'adhésion très tardive de la Suisse à l'ONU, en 2002, après approbation par référendum.

Cette fermeture toute relative définit en partie la Suisse et participe au renforcement de la cohésion de la nation, entre les différentes communautés qui la composent. La tolérance est avant tout une valeur interne pour la Suisse, qui permet aux citoyens de vivre ensemble malgré leurs différences, et n'exclut pas le rejet de l'étranger, c'est à dire de celui qui diffère de l'ensemble des communautés traditionnelles. Ceci explique au moins partiellement le durcissement des politiques d'immigration en fait assez ancien, qui a abouti à la politique des « trois cercles » dès 1991, instaurant des conditions d'accueil plus dures selon l'origine géographique et « culturelle »7, et la récurrence des débats xénophobes8. Que le débat actuel se situe sur le terrain religieux n'est pas un hasard. La Suisse, patrie des gardes suisses du Vatican et de la réforme calviniste, n'est pourtant pas connue pour être une terre d'extrémisme religieux, du fait même de son caractère multiconfessionnel. Mais plus la fragilité potentielle est connue ou ressentie, comme sur le plan religieux dans l'histoire suisse, plus la cohésion interne peut être renforcée aux dépens d'un élément autre, plus récent, plus faible, sur le mode schmittien de la distinction ami/ennemi. Alors qu'on souligne que la population musulmane est peu importante (4,3% de la population totale), d'arrivée récente (16 000 musulmans en 1970, 310 000 en 2000) et hétérogène (immigrés d'ex-Yougoslavie, de Turquie et, moins significativement, d'Afrique du nord et du Moyen-Orient), cette faiblesse même en fait surtout une cible pratique.

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Réflexes anti-démocratiques

Ce référendum a créé le malaise en Europe et en France. D'une part, donc, parce qu'il est indiscutablement xénophobe, et fait écho à certains débats comparables dans les autres pays du continent, en France par exemple, ou en Grande-Bretagne où la montée du British National Party amène Gordon Brown à adopter un discours plus rigide sur l'immigration. Mais ce qui gêne, c'est aussi la nature même de cette décision, issue d'un vote citoyen. Dès lors, la question semble se résumer, dans les esprits, à la critique ou la défense de la démocratie. D'un côté, l'on fustige le peuple suisse qui bafouerait les principes humanistes, et l'on rappelle le danger de la démocratie qui, aime-t-on alors à rappeler — même si cela n'est pas exact — aurait jadis porté Hitler au pouvoir. De l'autre côté, l'on défend le résultat de ce vote, comme l'a fait Nicolas Sarkozy dans une tribune du Monde en dénonçant une « méfiance viscérale pour tout ce qui vient du peuple »9.

Le problème est double. En effet, la peur du vote citoyen est un phénomène bien ancré dans l'esprit des élites européennes, et relève d'un réflexe oligarchique selon lequel la démocratie constitue un risque avant d'être une force, et nécessite d'être modérée, ce que permet en particulier la représentation. Ce raisonnement est au fondement des constitutions démocratiques libérales et, en France, chaque vote direct est l'occasion de voir ressurgir les discours haineux des représentants de cette oligarchie multiforme (politique, économique, sociale, médiatique). On se rappelle sans mal les débats autour du référendum français de 2005, sur le traité établissant une Constitution pour l'Europe. Alors, Serge July regrettait « un désastre général et une épidémie de populisme »10, Jean-Marie Colombani déplorait un vote purement anti-européen, effectué « par nationalisme, par xénophobie, par dogmatisme ou par nostalgie »11), et Bernard Henri-Lévy accusait un « vote souverainiste, populiste, nationaliste, parfois xénophobe […] contre les Lumières et leur idéal kantien de liberté »12.

Aujourd'hui renaissent des réactions comparables. Et l'on est surpris à entendre les élites appeler à annuler le référendum, en invoquant les traités internationaux ratifiés par la Suisse, en particulier la Convention européenne des droits de l'homme (1950) et le Pacte des droits civils et politiques de l'ONU (1966). D'abord, le minaret, n'étant pas une obligation coranique, et les mosquées suisses actuelles n'en disposant pas — à quatre exceptions près —, l'interdiction de cet élément architectural ne constitue a priori pas une pratique discriminatoire au regard des dispositions de la CEDH, dont l'article 9 définit la discrimination comme une atteinte au culte, à l'enseignement, aux pratiques ou à l'accomplissement de rites, et de celles, équivalentes, du Pacte de 1966. Si les motivations profondes de l'initiative populaire sont xénophobes, elles ne portent pas forcément atteinte au droit international, pas plus du moins que ne le ferait une loi interdisant spécifiquement a burqa dans les lieux publics en France.

Mais, de plus, ce raisonnement par lequel une initiative juridique permettrait de contredire le résultat de l'expression démocratique ne peut passer pour autre chose que pour une attaque en règle contre celle-ci, et ne peut déboucher que sur la crispation. L'UDC a donc rapidement évoqué la possibilité de résilier les traités concernés. Et ce qui, au fond, gêne les partisans de l'annulation, c'est une évidence : sur cette question, c'est bien l'UDC qui a raison. Aucun État du monde ne saurait en effet accepter qu'une disposition de droit international, même antérieure, vienne contraindre la rédaction de sa Constitution, sur quelque point que ce soit.

Le référendum, symptôme de la non-démocratie

En réalité, il y a bien une faille dans la plupart des réactions à ce référendum. Car le raccourci qui consiste à voir une équivalence assez exacte entre référendum et démocratie est une erreur profonde. En effet, si des votations comparables sont courantes en Suisse, il n'en reste pas moins que le système politique suisse est un système représentatif, qui correspond au modèle dominant des « démocraties libérales » de l'Occident contemporain. Or le système représentatif est, non pas un aménagement technique de la démocratie, mais une limitation de celle-ci, ce sur quoi s'accordent le Genevoix Rousseau (critiquant la représentation) et le Lausannois Benjamin Constant (qui, lui, la défend). Selon la jolie formule de Jacques Rancière, « la « démocratie représentative » peut sembler aujourd'hui un pléonasme [mais] cela a d'abord été un oxymore »13. Dès lors, la « démocratie directe » du référendum, qu'elle soit exceptionnelle ou, comme en Suisse, régulière, ne fait guère que signaler l'inapplication même du principe démocratique.

elections.jpgC'est pourquoi tout référendum ne peut guère déboucher que sur un malaise, quelle qu'en soit la conclusion. D'une part, le référendum est une application, non pas du principe démocratique, mais du principe majoritaire écrasant mis en évidence par les libéraux eux-mêmes, de Tocqueville14 à Hayek15 — dont on peut rappeler les liens à la Suisse, en tant qu'initiateur de la société du Mont-Pèlerin, près de Vevey, en 1947. D'autre part, il porte toujours sur une question précise, isolée, à laquelle la seule réponse possible est en général « oui » on « non ». Dès lors, toute tentative effectuée pour traduire les intentions des électeurs prend le risque de les trahir. C'est pour cette raison que les élites françaises favorables au « oui » lors du référendum de 2005, réagissant au résultat, étaient visiblement dans l'erreur, coupables de surinterpréter le non (qui n'aurait plus été opposé au traité constitutionnel, mais à la construction européenne dans son ensemble) ou parfois, à l'inverse, de le sous-interpréter (en affirmant qu'il ne découlait que de débats parasites et sans aucun rapport, avec le traité comme l'adhésion de la Turquie à l'UE ou des questions de politique intérieure). De même, la seule information claire que délivre le récent référendum suisse, c'est que la construction de nouveaux minarets sera désormais interdite. Étendre les soupçons de xénophobie à l'ensemble du peuple suisse est, non seulement une insulte, mais une faute. À l'inverse, penser que le résultat de ce vote n'a rien à voir avec la vision de l'Islam par les Suisses, avec leur regard sur l'immigration, ou leur conception de la nation helvète, est aussi une erreur. On le constate aisément : le référendum ne tranche pas les discussions, il crée la cacophonie, il rend la volonté du peuple plus floue, et le résultat du vote plus ambigu.

Le référendum suisse sur les minarets soulève donc une nouvelle fois un problème constant, qui est l'irruption de la démocratie directe dans le débat public, au sein de systèmes qui demeurent fondamentalement représentatifs, donc indirects et oligarchiques. Or, se plaindre que le peuple soit gênant ou dangereux est paradoxal, lorsque cela ne fait que découler d'efforts permanents destinés à écarter ce même peuple de l'exercice du pouvoir et de son contrôle. Les « démocraties libérales » mettent ouvertement en doute la capacité des citoyens à comprendre les enjeux qui se posent à la collectivité. Et multiplier les votes, ce que la France fera peut-être lorsque  sera mis en œuvre le « référendum d'initiative populaire » introduit par la réforme constitutionnelle de juillet 2008, ne servira à rien. S'il existe bien un problème d'incompréhension, ce sont bel et bien ces prétendues démocraties qui ne comprennent plus le peuple. Conséquence de régimes qui entendent lui donner parfois la parole, mais jamais le pouvoir.

Notes :
(1) En 2007, l'affiche de l'UDC pour les élections parlementaires montrait, sous le slogan « Pour plus de sécurité », des moutons blancs expulsant de Suisse un mouton noir.
(2) Liste des initiatives populaires ayant abouti.
(3) Site officiel de l'UDF romande.
(4) Site officiel du Comité d'initiative contre les minarets.
(5) Exposés et articles des membres du comité.
(6) Jean-Jacques Rousseau, Lettres à la montagne, 1-2.
(7) Les trois cercles définis sont, du plus proche au plus éloigné, l'Union européenne ; les États-Unis, le Canada et l'Europe de l'est ; et enfin le reste du monde.
(8) À ce sujet, Étienne Piguet, L'immigration en Suisse. 60 ans d'entrouverture, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, collection « Le savoir suisse », 2004, 2e édition, 2009.
(9) Le Monde, 9 décembre 2009.
(10) Libération, 30 mai 2005.
(11) Le Monde, 31 mai 2005.
(12) Le Point, 23 juin 2005.
(13) Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005, p. 61.
(14) Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, I, II, 7.
(15) Friedrich Hayek, The Constitution of Liberty, Londres, 1960, trad. fr. La constitution de la liberté, Paris, Litec, 1994, chap. 7 (« La règle majoritaire »).

17:01 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : islam, minarets, suisse, démocratie, tocqueville |

 
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