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15/10/2010

Contre les primitivismes contemporains

000688292.jpgL'anthropologue Jean-Loup Amselle n'hésite pas à afficher des partis pris aussi audacieux aujourd'hui que nécessaires. Son nouvel ouvrage, Rétrovolutions , récapitule son point de vue à travers une sélection de textes inédits ou remaniés, tous dirigés contre la même cible : le primitivisme qui, aujourd'hui non moins qu'en d'autres époques, caractérise une vision de notre monde répandue, sinon dominante.

Un africaniste contre le primitivisme

Chercheur réputé, anthropologue, directeur d'études à l'École des hautes éudes en sciences sociales (EHESS), spécialiste de l'Afrique, Jean-Loup Amselle a fait son cheval de bataille de la lutte contre certaines représentations des peuples et des cultures extra-européens répandues à la fois au sein de sa discipline et dans les mentalités occidentales. Cet engagement l'a amené à prendre position dans des livres à large diffusion, en particulier contre l'exacerbation des identités communautaires dans Vers un multiculturalisme français (1996), et contre la prééminence persistante de l'opposition entre Occident et reste du monde dans la pensée postcoloniale, dans L'Occident décroché (2008). Rétrovolutions s'inscrit dans cette même démarche d'examen minutieux des présupposés qui fondent en grande partie le regard occidental (ou du moins d'une grand nombre d'Occidentaux) sur « l'Autre », et reprend d'ailleurs certaines de ses réflexions précédentes,  par exemple sur le relativisme qui conduit à la remise en question de l'universalité de la pensée occidentale et à la dévalorisation des idéaux des Lumières et des droits de l'homme1.

Le propos s'organise autour d'un concept central, celui de « primitivisme » dont Amselle affirme qu'il l'a toujours hanté2. Les textes réunis dans Rétrovolutions , s'ils datent pour certains des années 1970, et s'ils offrent une suite de chapitres déconnectés explorant des thèmes plus ou moins cruciaux sans suivre un plan toujours logique, sont répartis en trois parties qui montrent l'étendue des dangers qu'Amselle entend ici signaler et qui touchent autant les questions politiques (I) que proprement anthropologiques (II) ou encore artistiques (III).

Déni d'historicité

Ce que Jean-Loup Amselle dénonce sous le terme de « primitivisme » repose sur des réflexes aussi détestables que partagés, en particulier le déni d'historicité appliqué à des éléments caractéristiques de l'altérité, religieux par exemple, ou plus généralement « exotiques », et conçus comme véritablement naturels bien plus que culturels. Le premier texte de l'ouvrage est à ce titre l'un des plus intéressants, en ce qu'il analyse les diverses procédures qui « renforcent la croyance en une nature des groupes »3, aussi bien dans l'imaginaire d'une gauche obsédée (depuis 1968 au moins) par un imaginaire écologiste (le bon « sauvage exotique » et son paradis perdu, les peuples « non contactés », derniers témoins de la pureté des origines), autant que par une droite et une extrême-droite que des pages parfois savoureuses s'attachent à décrire (en particulier le texte « Dieudonné chez les Pygmées »4). La dénonciation de ces travers est aussi l'occasion d'agréable réflexions sur certaines mauvaises habitudes de notre temps, comme l'usage très courant de la notion de « métissage » et de ses différents avatars, appliqués de façon indifférenciée aux hommes ou à leurs cultures (y compris la cuisine ou la musique pop), concept qui repose nécessairement sur l'acceptation « [de] groupes radicalement différents », essentialisés, existant sous des états purs ou mélangés5.

quai-branly-503914.jpgCette réflexion n'épargne pas certains noms illustres dont le penchant primitiviste est finement dévoilé par Jean-Loup Amselle, en particulier Claude Lévi-Strauss, mise au point bienvenue dans un contexte excessivement unanime depuis plusieurs années autour de ce dernier6, ou encore Léopold Sédar Senghor, devenu lui aussi étonnamment consensuel, référence incontournable de Nicolas Sarkozy autant que de Ségolène Royal, malgré les ambiguïtés du concept de négritude et d'un métissage culturel reposant sur « la postulation première des différences, qui sert de stade logique destiné à penser ensuite les convergences », et non sur l'affirmation d'une humanité commune et essentielle7. D'autres cibles sont plus habituelles sous la plume de Amselle, qu'elles soient institutionnelles, en particulier le musée du Quai-Branly, « mise en scène primitiviste et naturaliste de l'altérité8 » auquel il a déjà consacré d'autres tribunes, ou intellectuelles, comme la notion d'unité de l'« Afrique noire », et sa cohésion fictive et expurgée de l'apport arabo-musulman9. Mais ces rappels sont précieux, du fait de la persistance de ces travers de la pensée occidentale, et française en particulier, que Jean-Loup Amselle approfondit méticuleusement dans ce nouvel ouvrage.

Jean-Loup Amselle, Rétrovolutions. Essais sur les primitivismes contemporains
Paris, Stock, coll. « Un ordre d'idées », septembre 2010

 

Notes :
(1) p. 42.
(2) p. 229.
(3) p. 39.
(4) p. 65-68.
(5) p. 71-72.
(6) p. 149-153.
(7) p. 51.
(8) p. 186.
(9) p. 215-219.

Crédits iconographiques : (1) © 2010 Stock - (2) © 2006 Présidence de la République.

16:45 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jean-loup amselle, afrique, négritude |

 
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