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08/04/2010

Sauver le livre ? La boîte à idées d’André Schiffrin

schiffrin.jpgLe dernier essai d’André Schiffrin, L'argent et les mots (La Fabrique), reprend les thèmes chers à cet éditeur indépendant, observateur inquiet du paysage éditorial français. La crise du secteur du livre et de la presse, et des différentes composantes de la filière (éditeurs, libraires) était prévisible. Mais des solutions existent aussi.

Think Small ?

Il est pour ainsi dire né dans l’édition. Lorsqu’on pense à André Schiffrin, on ne peut faire totalement abstraction du parcours fascinant de son père, Jacques Schiffrin, originaire de Bakou, venu en France après la révolution de 1917, ami de Gide, fondateur des éditions de la Pléiade en 1923 et directeur de la collection du même nom après la reprise par les éditions Gallimard en 1933, Inquiété pour ses origines juives en 1940, Jacques Schiffrin émigra aux États-Unis, à New York où il fonda les éditions Pantheon Books dont les premières publications majeures furent les œuvres complètes de Jung ou le Jivago de Pasternak.

Après trente ans au service de cette entreprise familiale, où il édita Günter Grass, Foucault, Duras, Beauvoir et Chomsky, André Schiffrin quitte en 1990 la maison après le rachat par le media tycoon Samuel Irving Newhouse, Jr. ; motif de son départ : Schiffrin refuse de réduire les coûts en éditant moins de livres ou en licenciant du personnel. Il fonde alors en 1991 une nouvelle maison indépendante, dont le statut garantit le but non lucratif : The New Press. Depuis près de vingt ans, avec une cinquantaine de parutions par an, il continue de découvrir de nouveaux auteurs parfois devenus des best-sellers (Studs Terkel, Peter Iron), mais aussi à attirer de grands noms intéressés par sa vision de l’édition, comme Ann Oakley, Alice Walker ou le regretté Howard Zinn.

Déjà auteur des deux volets de L'édition sans éditeurs1, André Schiffrin reste fidèle à un credo : la vitalité de l’édition et, partant, d’une bonne partie de la vie intellectuelle dans les pays occidentaux, passe par la prise de risque que seuls acceptent d’assumer les éditeurs les moins établis, petites maisons, structures non lucratives. Schiffrin poursuit sa réflexion sur le sujet, en rappelant l’accélération de la concentration du secteur, en France, depuis une dizaine d’années. Aujourd’hui, deux groupes seulement (Hachette et Editis) représentent 50 % du secteur de l’édition et de la distribution en France, et contrôlent donc le marché. Déplorer la transformation des catalogues en machines à rentabilité n’est peut-être pas la bonne solution. Le salut passe par le soutien aux structures qui résistent à cette situation,  malheureusement de plus en plus difficilement : les éditeurs et les libraires indépendants.

Protéger les véritables acteurs culturels

On peut regretter une chose, chez Schiffrin, c’est l’absence de remise en cause de ce qu’il appelle lui même des « acquis » à « sauvegarder » : essentiellement, le prix unique, caractéristique la plus marquante du marché français2. Pourtant, on sait que le prix unique n’empêche pas les petits éditeurs d’être rachetés, ni les librairies de fermer, que cette mesure constitue surtout une aide aux grands groupes de l’édition et de la vente au détail, et que ses conséquences reposent entièrement sur le consommateur en aidant à maintenir le livre à un prix bien trop élevé3. Pour faire simple, André Schiffrin ne proposerait probablement à la vente son propre livre (100 pages peu denses), s’il l’éditait lui-même pour le marché anglo-saxon, qu’à un prix nettement inférieur aux 13 euros de cette édition4.

Schiffrin-9860.jpgMais ces points de désaccord n’enlèvent rien à la pertinence de L'argent et les mots. Car à la crainte incontestablement présente d’une édition française de moins en moins variée, et de librairies irrémédiablement condamnées, André Schiffrin oppose une multitude de solutions, d’idées. Sauver les petits éditeurs est possible, par exemple en stabilisant les aides (souvent attribuées ouvrage par ouvrage, ou pour des durées très limitées), en multipliant les prêts de locaux ou de matériel par les structures publiques (municipalités, universités), en réservant une partie du budget des bibliothèques à l’achat de petits tirages, ou en instaurant un système de solidarité au sein du secteur comparable à la taxe additionnelle sur les billets d’entrée qui finance les aides du CNC. De même, le meilleur soutien au librairies indépendantes, face à la montée de la grande distribution et de la vente sur internet, réside sans doute dans des dispositifs d'aide plus efficaces, plus ciblés. Le modèle en la matière est de toute évidence l’initiative lancée par le conseil régional de Poitou-Charentes sous le premier mandat de Ségolène Royal, en 2008 : les librairies de la région peuvent ainsi toucher des aides de 15 000 à 40 000 euros,5 s’ils suivent une dizaine de critères, notamment l’emploi d’un personnel formé, la constitution d’un fonds de livre de plus d’un an et l’organisation d’animations6. Comme le souligne André Schiffrin, il s’agit tout simplement d’accorder aux librairies indépendantes « le même type d’aides qu’aux cinémas d’art et d’essai, en se fondant sur l’implication réelle, l’apport à la vie culturelle, l’influence locale »7.

André Schiffrin livre une réflexion salutaire, qu’il élargit aux différents médias, au « service public » de l’informationn, ou aux bouleversements technologiques et au « livre numérique ». Ses observations sur la situation française ont l’avantage à la fois du recul et d’une grande variété d’exemples étrangers soigneusement choisis (États-Unis, Allemagne, Norvège, entre autres). Et l’on ne peut que partager avec Schiffrin un constat : les acteurs culturels, depuis l’auteur jusqu’au lecteur, ont tout à perdre lorsque les règles sont édictées par ceux qui, en France comme aux États-Unis, en usant de la propriété intellectuelle, ou de leur pouvoir sur les marchés, parviennent aujourd’hui à faire des mots écrits, imprimés et lus des armes de profit massif.

André Schiffrin, L'argent et les mots
Traduit de l’anglais par Éric Hazan, Paris, La Fabrique, mars 2010

Notes :
(1) L’édition sans éditeurs, Paris, La Fabrique, 1999 ; Le contrôle de la parole. L’édition sans éditeurs, suite, Paris, La Fabrique, 2005.
(2) p. 59.
(3) Voir notre article sur le sujet : « Le livre, un produit de luxe », 19 janvier 2010.
(4) En parcourant le catalogue des nouveautés de The New Press, on trouve par exemple à un prix comparable (16,95 $ soit 12,75 €), Let’s get free de Paul Butler. Standard d’impression comparable (paperback) pour, cette fois, 224 pages.
(5) 15 000 euros représentent le salaire charges comprises d’un employé au SMIC pour une année.
(6) Plus d'informations sur le site de la région Poitou-Charentes.
(7) p. 58.

Crédits iconographiques : (1) © 2010 La Fabrique - (2) André Schiffrin © 2008 Justin Westover.

15:37 Publié dans Politique culturelle, Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : livres, édition, médias, andré schiffrin |

 
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