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28/09/2010

Actualité du théâtre engagé (2)

armide 1.jpgArmide en Irak

Du 18 au 25 septembre se jouait Armide, de Lully, au théâtre de Gennevilliers, mis en scène par le directeur de ce même théâtre, Pascal Rambert, avec la contribution de l’ensemble musical américain Mercury Baroque. Dernière tragédie lyrique achevée par Lully, sur un livret de Quinault, Armide conte les amours de la magicienne Armide et du chevalier croisé Renaud, son ennemi, imaginées par Le Tasse dans sa Jérusalem délivrée ― non sans rappeler celles, tout aussi malheureuses, de Didon et Énée. Cette production créée en mai 2009 au Wortham Center de Houston, où est basé le Mercury Baroque, transpose les événements dans l’Irak contemporain, les États-Unis campant le rôle des Croisés. Un choix à forte teneur provocatrice, reconnaît Pascal Rambert qui admet l’avoir effectué lors de son arrivée à Houston, Texas, « l’État des compagnies pétrolières ».

Cet volonté d’engagement politique n’est pas rare au TGP qui, cette saison, présentera Hot Pepper, Air Conditioner and the Farewell Speech de Toshiki Okada (2-5 octobre), évocation de la vie des salariés précaires dans le Japon d’aujourd’hui ; Le musée de la mer de Marie Darrieussecq et Arthur Nauzyciel (4-11 février), pièce saluée lors de sa création en Islande, qui aborde ― de façon originellement prémonitoire ― l’effondrement du système financier ; et L’indestructible Madame Richard Wagner de Christophe Fiat (création, 3-19 mars), consacrée à la figure de Cosima Wagner, selon l’auteur  « première femme à avoir considéré l’art comme un pouvoir d’émancipation de la condition féminine ». Notons aussi que cet engagement se traduit en actes par l’accès aux représentations d’un public large, le prix des places et abonnements étant attractif même pour un théâtre de banlieue (22€, tarif réduit 11€, résidents 9€). Le fait même de jouer du Lully à Gennevilliers est d'ailleurs une idée fort louable, rafraîchissante, et très estimable, ce qu'il convient de ne pas oublier, quels que soient les défauts que l'on peut trouver au résultat final.

Malheureusement, la réalisation de l’idée « irakienne » de Pascal Rambert n’est pas vraiment à la hauteur des ambitions affichées, la faute principalement à une incapacité assez évidente à saisir les enjeux que pose une mise en scène d’opéra : la seule disposition de la salle est acoustiquement calamiteuse, le plateau ouvert sur les coulisses et très profond (plus de quinze mètres pour une largeur de 6 ou 7 mètres !) privant le public de l’essentiel du détail vocal et de la dynamique musicale. L’orchestre lui-même est situé dans une fosse située plusieurs mètres devant le premier rang de spectateurs, et derrière le cadre de scène. On ne s’étonne dès lors pas que les crissements de pneus des véhicules conviés pour la mise en scène couvrent à plusieurs reprises les ritournelles orchestrales.

armide 2.jpgIsabelle Cals sauve (un peu) Lully

Mais là n’est pas la seule cause de cet échec : le manque de direction dramatique des acteurs (à moins que ce ne soit un choix « minimaliste » ?) aboutit à un résultat extrêmement statique qui s'enlise très vite, se révèle dépourvu d'imagination, et n’épargne pas l’ennui au spectateur. Et, dans ce cadre acoustique ingrat, Isabelle Cals (Armide) est la seule à s’en tirer de façon honorable, dans une interprétation musclée dont on se contente, en l’occurrence. Car Zachary Wilder (Renaud) souffre de son côté de tous les défauts des ténors baroques anglo-saxons qui précédèrent l’arrivée d’Anthony Rolfe Johnson, puis de Paul Agnew : manque de puissance, maniérisme excessif et hors style, vision du baroque en perruques poudrées qu’on croyait enfin éradiquée. Le reste du plateau vocal aurait en revanche tenu la route dans d’autres circonstances (en particulier Sumner Thompson, efficace à défaut d’être toujours intelligible dans les deux rôles d’Hidraot et de la Haine). Enfin, le Mercury Baroque se révèle appliqué, sous la baguette de son chef canadien Antoine Plante, mais manque de dynamique, et s’il fait partie des rares ensembles pionniers dans la redécouverte de la musique baroque en Amérique du nord, il souffre, en France, de l’inévitable comparaison avec les ensembles les plus réputés du continent, en France particulièrement, l'enregistrement de La Chapelle Royale sous la direction de Philippe Herreweghe, et la production des Arts florissants sous la direction de William Christie au Théâtre des Champs-Élysées, en 2008, venant immanquablement à l’esprit. Si l’on peut comprendre que l’acoustique du lieu contribue à rendre cet orchestre un peu neutre et, en particulier, à effacer littéralement le continuo et les pupitres graves, il est en revanche très regrettable qu’aucune recherche n’ait été accomplie sur les percussions. L’immense variété des instruments baroques laissait en effet pour l'occasion  la place à une caisse claire, une grosse caisse (modernes, à peaux synthétiques !), et une cymbale, le tout frappé à l’aide de baguettes feutrées : pour résumer, on était là très loin du souci historique théoriquement affiché.

Enfin, tout cela n’est peut-être pas encore le plus contestable. En effet, l’opéra de Lully et Quinault a été pour cette production retoqué de façon assez radicale, en coupant totalement l’acte IV, ainsi que de nombreux divertissements. On peut s’interroger sur l’opportunité de choisir de monter une telle œuvre si c’est pour la charcuter si sauvagement, et il est encore plus détestable que cette coupure ait été faite sous un prétexte fallacieux, le programme distribué par le théâtre mentionnant : « Comme souvent selon l’usage, l’acte IV n’est pas donné. » On s’interroge en vain sur ce fameux « usage », aucune production connue de l’œuvre, dans les décennies récentes, n’ayant opéré de telles coupures. Le seul avantage de la coupure est finalement d’épargner au spectateur une bonne demi-heure d’ennui supplémentaire. Mais d’autres choix interrogent. Pourquoi, par exemple, enchaîner les actes, et ainsi estomper l’unité dramatique que constituent ceux-ci dans les opéras d’un Lully comme dans les tragédies d’un Racine, tout en privant du même coup le spectateur d’une respiration nécessaire pour maintenir la concentration ? Pourquoi, encore, avoir négligé l’installation d’un dispositif de surtitrage ? Cette négligence est en effet préjudiciable à l’appréciation que peut porter le spectateur sur la représentation : malgré leurs efforts la majorité des chanteurs n’étant pas francophones peinent réellement à être intelligibles (Zachary Wilder le premier) et les inévitables bruits de salle rendent la compréhension très précaire, ce qui demande globalement un surplus de concentration au public, qui n’a pu en tous moments profiter au mieux de l’interprétation musicale proposée.

Agenda

naufr.jpgLes représentations des Naufragés du Fol Espoir du Théâtre du Soleil continuent sur la lancée de leur immense succès à la Cartoucherie de Vincennes, depuis le 15 septembre et jusqu’au 31 décembre, avant de se déplacer à Lyon du 29 janvier au 20 février, puis à Nantes où cette création collective inspirée de Jules Verne trouvera un cadre naturel du 4 au 22 mai. Vous pouvez consulter la critique de La Brèche à l'occasion de la création, et notre entretien avec Ariane Mnouchkine.
Informations et réservations : 01 43 74 24 08.

Saluée par la critique la saison dernière, la production du Couronnement de Poppée de Monteverdi par l’Arcal et le Théâtre Gérard Philipe (TGP) de Saint-Denis, mise en scène par Christophe Rauck avec la collaboration de l’ensemble Les Paladins de Jérôme Corréas, sera cette année très présente en France : à Cergy (4 et 5 octobre), Rennes (8, 9, 10 octobre), Lorient (13 octobre), Saint-Louis (22 octobre), puis à partir de février à Versailles, Poitiers, Tarbes, Chatenay-Malabry, avant un retour au sympathique TGP, et deux représentations à l’opéra de Massy. Un succès mérité pour une production attachante, inventive et très appréciée par La Brèche.
Informations sur le site de l'Arcal.

Enfin, le théâtre permanent de Gwenaël Morin, fameuse expérience hautement politique qui vit jouer une compagnie quotidiennement tout au long de l’année 2009, à Aubervilliers, à seule fin de repenser des œuvres tout en réinventant le rapport au public et l’inscription du théâtre dans la Cité, poursuit ses prolongements entamés au théâtre de la Bastille ces derniers mois. Deux des productions ainsi élaborées sont reprises cet automne : Tartuffe d’après Tartuffe de Molière (du 27 septembre au 31 octobre) et Bérénice d’après Bérénice de Racine (du 2 au 21 novembre).
Informations sur le site du Théâtre de la Bastille.


Crédits iconographiques : 1, 2. © Amitava Sarkar ; 3. ©La Brèche.

14/12/2009

Inégalité d'accès à la culture : le cas de l'opéra

Photo Opéra Garnier.GIFLa culture est définie comme « un effort personnel et méthodique par lequel une personne tend à accroître ses connaissances et à donner leur meilleur emploi de ses facultés » (Dictionnaire de l’Académie Française, 9e édition). La connaissance et l’épanouissement présupposent donc un effort. Dès lors, que faire lorsqu’il est perpétuellement découragé ?

La véritable inégalité culturelle naît en effet de l’impossibilité pour certains, malgré des efforts répétés, d’accéder à la culture. L’une des manifestations de ce phénomène reste l’accès à ce lieu emblématique qu’est l’Opéra. Pourtant, le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, auquel se réfère la Constitution de la Ve République, spécifie que « la Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture ». Pour les moins fortunés et, en particulier, pour nombre de jeunes, l’accès à l’Opéra n’est pas un droit. Non seulement il n'est pas encouragé, mais ce public est simplement toléré.

Les jeunes, des spectateurs par défaut

Il est compliqué d’assister à un Opéra lorsqu’on bénéfice d’un tarif préférentiel. Pourtant, le site internet l’Opéra national de Paris invite les jeunes à dépasser leurs appréhensions. « Vous avez moins de 28 ans, Vous pensez que l’Opéra ne fait pas partie de votre monde ? Vous pensez que l’Opéra n’est pas financièrement abordable ? » Mais dans les faits, la volonté de contredire ces préjugés n'est pas frappante.

D'abord, bénéficier d’un tarif préférentiel suppose d’arriver plusieurs heures avant une représentation pour espérer obtenir une place, de prendre une file et de patienter debout, dans l'atmosphère confinée du petit espace billetterie de l’Opéra Bastille. Celui-ci accueille généralement au moins une centaine de personnes, alors que le personnel est souvent déjà informé que la plupart des présents ne pourront pas avoir de places. Pourtant, on ne fournit aucune information sur le nombre de places restantes, et il ne filtre que quelques indices murmurés de voisin à voisin. Les personnes âgées, qui elles aussi peuvent profiter tarifs avantageux, sont quant à elles contraintes d’attendre debout dans la foule, faute de places assises, ou de partir. En somme, tout semble mis en œuvre pour décourager l’attente. L’invitation lancée par le site de l’Opéra est, dès lors, moins attractive.

vignette_pass_Jeune.jpg

Il existe des tarifs destinés aux jeunes de moins de 28 ans à l’Opéra. On peut acheter un « Pass’Jeunes ». Il coûte 20 euros et sert de coupe-file. Il permet d’acheter sa place à 20 euros, 30 minutes avant le début de la représentation. Ou si l’on ne possède pas ce pass, on peut payer son billet 25 euros, 15 minutes avant le début. Il faut, dans ces cas là, se presser pour ne pas manquer une partie du spectacle.

En conséquence, les spectateurs sont servis en fonction de l’ordre des files. Les « Pass’Jeunes » ont la priorité sur les autres jeunes, et les personnes âgées. Mais ils n’ont pas la priorité sur ceux qui achètent des places de dernières minutes, à plein tarif. Seules les places restant après une ultime liquidation peuvent donc revenir aux bénéficiaires de tarifs réduits. Ceux-ci attendent donc bien souvent pour rien. On rappelle que le taux de remplissage pour l’Opéra national de Paris est en 2008 de 93%. Ainsi, la place faite aux jeunes ne pouvant pas payer des places plein tarif est faible. Mais ce public se révèle particulièrement utile : il permet de minimiser les pertes, dans l'éventualité où quelques places n'auraient pas trouvé preneur.

Enfin, il faut rappeler qu’il existe un abonnement jeune. Contre 90 euros on peut assister à 3 opéras et 1 ballet ou, en payant 50 euros, à 4 spectacles de danse. Le problème étant que l’on choisit une formule prédéfinie, ce qui signifie que l’on ne choisit pas vraiment tous les spectacles que l’on veut voir. Au final, toutes ces formules sont peu lisibles et représentent un budget qui peut être important. En effet, si vous êtes un étudiant boursier comme 30% des étudiants depuis 2001, vous n’avez pas toujours les moyens de dépenser 40 euros (Pass’Jeunes + 1 représentation) ou 25 euros pour voir un Opéra. Que représentent 40 ou 25 euros ? Si l’on estime que le boursier touche 400 euros par mois, ça représente de 6 à 10% de son budget mensuel.

À l’inverse, le deuxième opéra national en terme de moyens, l’Opéra de Lyon, pratique une politique tarifaire plus attractive pour les jeunes, et propose un « Pass’Opéra Jeunes et solidarité » à 5 euros aux moins de 26 ans, offrant une réduction de 50% sur tous les Opéras en catégorie A et B. Celui-ci est en vente toute l’année, contrairement à l’Opéra national de Paris où le nombre de « Pass’Jeunes » est limité.

Un semblant de démocratisation

Opéra 1.jpgDémocratiser, revient à favoriser une meilleure égalité dans les conditions d’accès à certains endroits ou certaines activités. Depuis le décret n° 94-111 du 5 février 1994 fixant le statut de l’Opéra national de Paris et réaffirmant la mission qu’avait l’Opéra de rendre accessibles au plus grand nombre les œuvres du patrimoine lyrique et chorégraphique, les textes officiels et les rapports ministériels insistent sur la nécessaire démocratisation culturelle en France. On note des avancées, notamment la gratuité, depuis le 4 avril 2009, de 14 musées nationaux, pour les jeunes de moins de 26 ans, de la Communauté européenne, et les enseignants. Cette mesure faisait partie du plan de relance présenté en décembre 2008 par le président de la République Nicolas Sarkozy.

Pourtant certains lieux ne sont pas concernés par ces mesures d’ouverture. L’Opéra national de Paris est un établissement public dont les subventions accordées par l’État n’ont pas cessé d’augmenter, passant de 91,73 millions d’euros en 2003 à 103,34 millions d’euros en 2008, là où l’Opéra de Lyon ne reçoit que 15 millions. L’État est donc en partie responsable du statu quo excluant les publics moins favorisés. En effet, il a des moyens d’inciter l’Opéra a pratiquer une réelle démocratisation à destination d’un public de néophytes. C’est cette absence de réaction de l’État face à une politique scandaleuse envers les jeunes d’un point de vue de l’accueil ou encore de l’offre qui pose problème. Par conséquent il n’y a pas de démocratisation, car certains lieux sont des « pré-carrés » dont l’accès est réservé à une élite qui refuse d’être confondue avec le reste de la population. On estime que les moins fortunés n’ont pas besoin d’aller à l’Opéra puisqu’ils ont d’autres préoccupations. Par ailleurs, l’Opéra national de Paris a réalisé un bénéfice de 2,4 millions d’euros en 2008. On ne pourra pas arguer que c’est un manque de moyens qui ralentit une politique d’ouverture aux jeunes, par exemple. Pourquoi l’administration ne décide t-elle pas de financer un nombre de places réservés exclusivement aux jeunes à l’année ?

« La culture n’est pas un luxe, mais une nécessité. » Ces mots de l’écrivain chinois Gao Xingjian, exilé en France depuis les évènements de Tien An Men, prix Nobel de littérature en 2000, sonnent comme un appel. Lui, pour qui l’écriture est un moyen d’émancipation, nous rappelle que la culture est une condition de la liberté.

02:09 Publié dans Question sociale | Lien permanent | Commentaires (18) | Tags : culture, jeunes, opéra, inégalités |

 
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