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04/02/2010

Howard Zinn : pour un peuple acteur

Howard Zinn est mort le 27 janvier 2010, à 87 ans. Historien original, figure de la pensée critique, devenu au fil du temps une véritable conscience de la pensée « radicale » américaine, il est notamment l'auteur d'Une histoire populaire des États-Unis, devenu une référence depuis sa sortie il y a trente ans.

Naissance d'un contestataire

howard-zinn1025-02.jpgHoward Zinn est ce que l'on considère habituellement comme un « modèle d'ascension sociale ». Né en 1922, d'origine modeste, fils d'immigrés juifs polonais, il est ouvrier sur les chantiers navals de Brooklyn avant de s'engager dans les bombardiers américains en 1943. Il débute des études à l'Université de New York après le conflit seulement, grâce au « GI Bill » permettant aux vétérans de s'y inscrire gratuitement, et décroche son doctorat à l'Université de Columbia en 1958, à 36 ans. Mais Zinn n'est pas réductible à ce seul effort. Car du fait à la fois de son expérience de la guerre — ayant en particulier participé au premier usage militaire du napalm lors du bombardement de Royan, en avril 1945 — et de ses recherches sur le massacre des mineurs grévistes de Ludlow (Colorado, en 1914, ou sur le très progressiste maire de New York, Fiorello LaGuardia, Howard Zinn adopte un engagement qui nourrit ses travaux autant que des actions militantes, et le conduit à être décrit (et à se définir lui-même) comme « radical », autrement dit, sur le spectre politique américain, d'extrême gauche. En réalité, pour Howard Zinn, la neutralité est impossible ; comme l'exprime le titre original de son autobiographie : « on ne  peut pas être neutre dans un train en marche »1.

Son engagement pour les droits civiques l'amène ainsi à combattre la ségrégation au sein de l'enseignement supérieur américain, alors même qu'il est professeur au sein du Spelman College d'Atlanta, réservé aux étudiantes noires. Sa participation à diverses manifestations en compagnie de ses étudiants — parmi lesquels Alice Walker, devenue l'auteur célèbre de La couleur pourpre — mène à sa suspension en 1963. Mais l'action du mouvement des droits civiques est irrésistible, et aboutit tout de même au Civil Rights Act adopté l'année suivante sous l'impulsion du Président Lyndon Johnson.

Recruté par l'Université de Boston en 1964, Zinn poursuit cet engagement à travers ses cours sur les libertés publiques ou sur la désobéissance civile, et l'opposition naissante à la guerre du Vietnam à laquelle il participe, en compagnie notamment de Noam Chomsky. Ayant publié dès 1967 Vietnam: The Logic of Withdrawal (Vietnam, la logique du retrait, inédit en français), Zinn demeure dès lors un pacifiste convaincu, reprenant d'ailleurs la parole sans hésitation pour s'opposer à l'offensive irakienne de 20032. Il répond également à des invitations de l'étranger, et enseigne à Bologne, ou encore à l'Université de Vincennes où il accompagne Herbert Marcuse.

Une histoire populaire ?

C'est en 1980 que Howard Zinn publie le livre qui a fait depuis sa célébrité. Un simple manuel d'histoire, pourrait-on croire, en réalité une relecture complète de l'histoire des États-Unis, depuis la découverte de l'Amérique. Complété au fil des ans, traduit dans de nombreuses langues, Une histoire populaire des États-Unis3 approche aujourd'hui les deux millions d'exemplaires vendus, a inspiré des émissions de télévision, a été adapté pour la jeunesse4, ou encore en bande dessinée par Mike Konopacki et Paul Buhle (paru en français sous le titre Une histoire populaire de l'empire américain)5.

Peopleshistoryzinn.jpgL'Histoire populaire de Howard Zinn est un exemple de pensée historique critique, partant d'une idée simple : il ne s'agit pas en effet d'une histoire  « populaire » au sens où l'entendaient certains historiens du XIXe siècle, notamment Victor Duruy6, qui souhaitaient écrire une histoire générale suffisamment accessible pour le « peuple » — on dirait aujourd'hui pour le « grand public ». Le parti-pris de Zinn est différent : il s'agit d'écrire une histoire du point de vue du peuple, de réinstituer celui-ci dans un rôle d'acteur, et non de spectateur passif d'une histoire menée par les gouvernants et autres dominants. Il  ne faut certes pas exagérer l'originalité de ce point de vue. Du moins, à cent quarante ans de distance, Zinn offre-t-il une réponse intéressante à Tocqueville, et à l'alternative posée par ce dernier entre une histoire « aristocratique » qui ne serait conduite que par l'action décisive d'individus particuliers, et une histoire « démocratique » quelque peu fataliste, dans laquelle tous les faits seraient déterminés par de grandes causes pour ainsi dire organiques, sur lesquelles les hommes n'auraient pas de prise7.

Les historiens se divisent sur cette Histoire populaire. Certains cèdent à l'enthousiasme de Zinn et apprécient la mise en lumière d'épisodes oubliés ou mal connus, et le corpus de sources sur lequel se base Howard Zinn8 ; d'autres critiquent une lecture de la société divisée en classes opposées, une vision souvent caricaturale de la domination à travers des figures parfois simplistes (le « complexe militaro-industriel », le « gouvernement »). Malgré ces limites, la portée de l'Histoire populaire de Howard Zinn est indéniable, comme en témoigne la reprise du concept pour d'autres histoires nationales, ou certaines périodes précises, par des historiens comme Vijay Prashad sur le Tiers-monde ou Ray Raphael sur la révolution américaine.

Le peuple comme acteur

Retraité depuis 1988 mais toujours actif, Howard Zinn avait pris la parole dans les mois récents pour tempérer l'enthousiasme des partisans d'Obama, en appelant à ne pas délaisser l'action militante. « Nous sommes des citoyens, et Obama est un politicien » rappellait-il ainsi9. Plus récemment Zinn avait durci le ton envers le président américain, critiquant la décision du comité Nobel de lui attribuer le prix de la paix10, ou déplorant le faible bilan de sa première année11.

Désormais, Howard Zinn ne prendra plus la parole, mais ses nombreux écrits (travaux historique, essais politiques, pièces de théâtre) lui permettront de demeurer longtemps un exemple, par sa pensée critique et pourtant réaliste. Car certains mots inspirés par la politique de George W. Bush, dans l'esprit de Zinn, auraient pu s'appliquer à Obama et pourront s'appliquer à ceux qui lui succéderont : en effet, il faut s'y résoudre, « l'avenir de paix et de justice en Amérique ne dépendra pas de la bonne volonté du gouvernement »12. Chez Zinn, il n'y a pas que dans les livres d'histoire que le peuple doit retrouver un rôle d'acteur.

Notes :
(1) You Can't Be Neutral on a Moving Train: A Personal History of Our Times, Boston MA, Beacon Press, 1992 ; trad. fr. Frédéric Cotton, Marseille, Agone, 2005.
(2) « The Specter of Vietnam », tompaine.com, 25 juin 2003.
(3) A People's History of the United States: 1492–present, New York, Harper & Row, 1980, version revue et augmentée, New York, Harper Perennial, 1995 ; traduction française Frédéric Cotton, Une histoire populaire des États-Unis, Marseille, Agone, coll. « Des Amériques », 2002.
(4) A Young People's History of the United States, adaptation Rebecca Stefoff, 2 vol., New York, Seven Stories Press, 2007.
(5) Howard Zinn, Mike Konopacki, Paul Buhle, A People's History of American Empire: A Graphic Adaptation, New YorkMetropolitan Books, 2008.
(6) Victor Duruy, Histoire populaire de la France, Paris, 1862-1863, Histoire populaire contemporaine de la France, Paris, 1864-1865.
(7) De la démocratie en Amérique, II, I, 20.
(8) Celles-ci ont fait l'objet d'un recueil édité par la suite en collaboration avec Anhony Arnove, Voices of a People's History of the United States, New York, Seven Stories Press, 2004.
(9) « Changing Obama's Mindset », The Progressive, mai 2009.
(10) « Nobel Prize for Promises », thruthout, 10 octobre 2009.
(11) The Nation, 13 janvier 2010.
(12) Une histoire populaire des États-Unis, op. cit., p. 770.

Crédits iconographiques: 1. Howard Zinn, DR ; 2. © 2003 Harper Perennial.

08:51 Publié dans Vie de l'esprit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : howard zinn, peuple, histoire, livres, tocqueville, nécrologie |

23/11/2009

Berlin, 20 ans (et deux semaines) après

© AFP.jpgLes commémorations du vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, le 9 novembre dernier, ne laissent guère espérer la fin prochaine de l' « obsession commémorative », souhaitée par Pierre Nora1. Au contraire, cette mode semble se porter à merveille, envahissant l'agenda des gouvernants, et les écrans de télévision. On ne peut évidemment ignorer la portée idéologique particulière de ces célébrations, à distinguer de la portée de l'événement même que constituait la chute du mur. Comme on le sait, le sens d'une commémoration évolue, et s'éloigne du sens de l'événement lui-même, comme l'a aussi montré la célébration du 11 novembre, et le discours d'Angela Merkel, chancelière du principal vaincu de 1918, devant la tombe du soldat inconnu.

Les discours prononcés au pied de la porte de Brandebourg pouvaient étonner par leur désolante pauvreté, les principaux orateurs rivalisant de poncifs : « Il faut se battre pour la liberté » (Angela Merkel), « la chute du Mur fut une libération » (Nicolas Sarkozy), entre autres grands moments d'éloquence. Chez chacun des intervenants, pourtant, une même analyse de la chute du Mur : ce dernier serait « un message » (Gordon Brown), « un appel » (Sarkozy). En cela, tous les discours se ressemblaient ce soir-là : tous débutaient par un hommage au peuple berlinois qui fit tomber le mur, et se concluaient par l'énumération de défis contemporains prioritaires comparés à de nouveaux murs, de nouveaux combats.

La captation de la parole du peuple

Le principal problème posé par ce genre de cérémonie — au-delà de l'ennui — apparaît aisément. Tout que l'on y fête en est absent : le 9 novembre 2009, il n'y avait plus ni le Mur lui-même ― remplacé par une suite de dominos ― ni les anonymes qui l'ont entaillé, ni les responsables politiques de l'époque — le seul remarqué, Mikhaïl Gorbatchev, n'ayant pas été convié à prendre la parole. Surtout, le grand absent, celui que l'on a félicité tout en lui faisant dire un peu ce que l'on voulait, c’était le peuple. Par exemple, les enjeux évoqués par les intervenants, et formulés ainsi qu'ils le sont, il ne peut que revenir qu'aux États de les réaliser : « combattre les oppressions » (Sarkozy), réaliser « la fin de la prolifération nucléaire, la fin de la pauvreté extrême, la fin de la catastrophe climatique » (Brown), « offrir (aux hommes) des opportunités pour réaliser leurs rêves et atteindre le potentiel qui leur est donné par Dieu » (Hillary Clinton), ou encore résoudre des problèmes tels que « la crise économique, les conflits régionaux, le terrorisme, la criminalité » (Dmitri Medvedev).

© Eberhard KlöppelContraste remarquable, donc, que celui entre cette cérémonie et les événements spontanés de 1989. Le premier acteur en fut à l’époque le peuple est-allemand : ce sont les manifestations qui se déroulèrent à partir de septembre qui permirent la chute du mur. Ces événements laissèrent les autorités est-allemandes désemparées, mais aussi, on le sait, les gouvernements de l'ouest plus terrifiés encore, en particulier le président Mitterrand et le premier ministre Thatcher, craignant pour la stabilité du continent. Les responsables politiques qui rendent aujourd'hui hommage au peuple de 1989 ne sont pas différents de ceux d'hier. Aujourd'hui encore, la priorité demeure la sacro-sainte stabilité internationale. Or, pas plus qu'en 1989, certains changements ne peuvent se faire sans le peuple, sans désordre, sans violence même — qu'on se souvienne seulement de la révolution roumaine et de la fin des époux Ceauşescu. Malgré les hommages, les gouvernants d'aujourd'hui sont donc tout autant qu'hier frileux face à l'idée de changement, et ne rendent hommage que lorsqu’il n’y a aucun danger à cela. On n’a pas vu les orateurs de Berlin rendre hommage au manifestants de la place Tien An Men à l’occasion des vingt ans des manifestations en Chine.

Pourquoi alors commémorer la chute du Mur ? Selon l'analyse de Paul Ricœur2 la commémoration, et son usage contemporain abusif, visent à une « captation », celle de la parole muette. Le « devoir de mémoire » concernant la Shoah capte ainsi la parole des victimes. La commémoration de la chute du Mur capte quant à elle une autre parole muette : celle du peuple. Pourquoi muette ? Parce que le peuple, s'il agit, s'il fait la révolution ou s'il abat des murs, le peuple donc reste néanmoins toujours inaudible, sans voix ou, selon l'expression de Pierre Rosanvallon, introuvable3. En même temps qu'on lui rend hommage, on écarte donc le peuple de la scène. Aussi évite-t-on de citer des noms, ou des œuvres, qui pourraient donner à ce peuple des visages, des voix. Parmi les plus célèbres, les écrivains Christa Wolf ou Heiner Müller, ou encore l'acteur Ulrich Mühe (La vie des autres) qui s'exprimèrent le 4 novembre 1989, devant près d'un million de manifestants est-allemands réunis en faveur d'élections libres4.

L'élan perdu de 1989

Or cette captation ne survient pas n'importe quand. Pourquoi une telle débauche commémorative concernant la chute du Mur de Berlin, à l'occasion de ses vingt ans, et non à l'occasion de ses dix ans — fêtés de façon bien plus modeste — ou du quart de siècle ? Ces temps-ci fleurit tout particulièrement une nouvelle mode, mêlant collections et rééditions de produits est-allemands (la Trabant, le Vita-Cola), et amnésie collective lorsqu'il s'agit d'évoquer la mainmise du SED ou l'activité de la Stasi. À cette vogue dite « Ostalgie », quelques raisons existent. La réunification allemande a donné lieu à l'effacement progressif de toute trace de l'ancien régime est-allemand et, pour ainsi dire, de l'existence même d'une autre Allemagne que la République fédérale. Cet effacement physique — la démolition du Mur et de nombreux symboles ou bâtiments officiels est-allemands — a aussi été vécu au sein de la société d'ex-RDA comme catastrophique, que ce soit en raison des forts taux de chômage dans les Länder de l'est, ou de l'épuration pénale mal vécue dans certains secteurs de la fonction publique de RDA5.

Ce même peuple qui se libéra de la dictature est-allemande est donc aujourd'hui plongé dans les regrets. Plus exactement, lorsqu'on revoit les images de bonheur datant du 9 novembre 1989 et des quelques jours qui suivirent, où des foules d'Allemands de l'est envahissent les boulevards de Berlin-ouest, on saisit probablement que c'est l'élan de la libération qui a été comme perdu, sans avoir réellement porté de fruits. La réunification allemande, puis l'élargissement de l'Union européenne, ont été accomplis sur le mode de l'absorption, sans la moindre conséquence sur le consensus idéologique libéral, transpartisan, au sein des élites. Dès lors, ce que regrette le peuple, c'est ce mur qui, physiquement, se montrait à lui au quotidien, et laissait imaginer une chute possible. Il faut avoir vu de tels murs, comme à Berlin, comme l'ensemble de la frontière inter-allemande, ou comme d'autres encore hier (entre les deux Irlande) ou aujourd'hui (entre les deux Corées, à Chypre, en Cisjordanie), pour en saisir la capacité mobilisatrice. Faire tomber le mur n'est dans de tels cas pas un simple défi parmi d'autres, c'est l'acte à accomplir par excellence, sans lequel aucun engagement n'a de sens.

© John ZielinskiLe mur disparu, la mobilisation est hélas rendue plus difficile. Dans les énumérations de défis entendues le 9 novembre dernier, il ressort une impression claire de dispersion, une multiplication d'enjeux dont aucun ne semble capable de réunir, ni les gouvernants entre eux — l'échec annoncé du sommet de Copenhague semble le démontrer — ni bien sûr les citoyens. Les murs les plus difficiles à faire tomber sont donc ceux qu'on ne voit pas, les murs sociaux — inégalités, reproduction sociale — et par-dessus tout les murs présents dans les esprits — les conservatismes, les extrémismes, les immobilismes, les racismes et toutes les autres limites que l'homme fixe à sa propre pensée.

Le Mur de Berlin, et l'ensemble du « rideau de fer » physique et politique, dressé par les régimes du bloc soviétique, fut vaincu dans un grand espoir. Mais une fois tombé le mur, ce sont les murs invisibles de la société libérale auxquels se sont heurtés les Allemands de l'est, et les autres Européens libérés. S'il faut reconnaître une qualité, la seule peut-être, à l'ancien monde soviétique, c'est qu'il était périssable. Les peuples ont alors eu le choix de changer le système. Il n'est pas sûr que le système mondial, aujourd'hui, laisse une telle marge, et donc une liberté réelle. Si l'Allemand d'ex-RDA se réfugie dans la nostalgie, c'est bien souvent parce qu'il n'a d'autre alternative que le désespoir.

Notes :
(1) Pierre Nora, « L'ère de la commémoration », in Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, t. III, Les France, vol. 3, De l'archive à l'emblème, Paris, Bibliothèque illustrée des histoires, 1993
(2) Pierre Ricœur, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, coll. « L'ordre philosophique », 2000, rééd. coll. « Points », 2003, p. 109
(3) Pierre Rosanvallon, Le peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 1998
(4) La liste complète des intervenants est consultable sur ce site
(5) Guillaume Mouralis, Une épuration allemande. La RDA en procès 1949-2004, Paris, Fayard, 2008 ; « Le procès Honecker, la gestion publique du passé est-allemand et la longue durée », Bulletin de l'Institut d’histoire du temps présent, n° 80, 2002

00:28 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : berlin, angela merkel, guerre froide, peuple, murs |

 
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